Jean-Luc avec François

Le Figaro : Jean-Luc Mélenchon salue l'encyclique «Fratelli Tutti» du pape François. https://www.lefigaro.fr/actualite-france/jean-luc-melenchon-salue-l-encyclique-fratelli-tutti-du-pape-francois-20201010

On peut trouver amusante cette rencontre entre le populiste (de gauche) Jean-Luc Mélenchon et le Pape François, souverain des états papaux, à Rome. On peut la trouver incongrue : le franc-maçon et le chef de l'Eglise, catholique et romaine... L'auteur de la "Réplique au discours de Nicolas Sarkozy, Chanoine de Latran" ... baisant les pieds (bon, j'exagère, il ne fait que lui serrer la main) de François chef de la société multimilliardaire Cath.S.A. coiffé de la tiare pontificale ...

Mais d'une part, elle est logique et d'autre part elle pose de profondes questions.

Elle est logique. Il y a toujours eu une "gauche catholique" depuis Lammenais (député en 1848), Lacordaire, qui demandait que l'on se soucie des misérables, mais surtout le pape Léon XIII dont l'encyclique rerum novarum reconnaît la notion de "juste salaire" et la nécessité de réformes. Ce courant de pensée donnera naissance aux partis démocrates-chrétiens. C'est cette gauche chrétienne qui créée en 1919 la CFTC d'où proviendra plus tard la CFDT, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, les prêtres ouvriers. Après la seconde guerre mondiale, le courant protestant jouera un grand rôle, en particulier en France avec le PSU de Michel Rocard, et ce qu'on a appelé la "Nouvelle (ou la Deuxième) gauche".  

Ce qui réunit tous ces courants, la ligne rouge infranchissable, c'est l'abomination de la lutte des classes. Ils sont "de gauche" parce qu'ils se "soucient" des malheureux, ils sont chrétiens (protestants ou papistes) parce qu'ils nient ou repoussent la lutte des classes. 

Bien sûr, la négation ou la condamnation de la lutte des classes n'est pas le propre des chrétiens de gauche, c'est le bréviaire de toutes les religions, et d'ailleurs également de la Franc-Maçonnerie dont la valeur suprême est "la paix civile". C'est le mantra de tous les politiciens de droite et du centre, qui, pour défendre leurs privilèges, vantent les bienfaits de la communauté humaine paisiblement rassemblée pour produire et pour consommer.

C'est aussi la base du "populisme" prétendu de gauche. Ainsi s'exprime Chantal Mouffe, pour renvoyer la lutte des classes à l'époque du cinéma muet : Contrairement aux luttes caractéristiques de l’ère du capitalisme fordiste, quand il y avait une classe ouvrière défendant ses intérêts spécifiques, dans le capitalisme post-fordiste, la résistance s’est développée hors du processus productif sur de nombreux points.

Ainsi s'exprime Juan Peron, inspirateur d'Ernesto Laclau et Chantal Mouffe : Pour éviter que les masses, qui ont reçu la justice sociale nécessaire et logique, ne poussent pas plus loin leur prétention, le premier remède est l'organisation de ces masses afin qu'en formant des organismes responsables, des organismes cohérents et rationnels, bien dirigés, elles n'aillent pas jusqu'à l'injustice, parce que le sentiment commun des masses peut se laisser imposer les prétentions exagérées de quelques uns. On a dit, messieurs, que j'étais un ennemi du capital, mais si vous observez bien ce que je viens de dire, vous verrez qu'il n'a pas de meilleur défenseur, plus décidé que moi, parce que je sais que la défense des intérêts des hommes d'affaires, des industriels et des commerçants, c'est la défense même de l'Etat ("la décade péroniste''par Georges Béarn, Archives Julliard).

La confusion naît du fait que Jean-Luc Mélenchon, pour ce qui le concerne, ne répudie pas la lutte des classes. Non seulement en paroles (on se souvient de son débat avec Cahuzac) mais dans les faits : il a défendu les travailleurs (par exemple dans la dite "affaire de la chemise arrachée") avec un certain courage. Pourtant s'il rejoint dans le "tous frères" le  Pape François, ce n'est pas non plus par hasard. Il insiste sur ce point : l'un et l'autre se réfèrent à un PEUPLE qui n'est pas divisé en classes.

Mélenchon renvoie à son livre "l'Ere du Peuple" dans lequel il définit un "intérêt général" qui n'est certes pas incompatible avec le combat de classe des travailleurs, mais le surplombe et le dépasse. "Tous unis dans l'amour du Père" dit François, "Tous unis dans l'intérêt général" répond Jean-Luc, plus terre-à-terre. Le rapprochement est donc logique.

 

Stratégie et transition

Rétrospectivement, on peut donc se demander : avons-nous eu raison, nous qui luttons pour l'émancipation des travailleurs, contre la classe des détenteurs du capital, de soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2016 et 2017 ? Avons-nous raison de prendre position aujourd'hui pour une équipe représentant la gauche politique unie, potentiellement victorieuse en 2022 ?

Question stratégique, parce que bien au delà, à gauche ou à droite de Jean-Luc Mélenchon, on peut soutenir que toute la "gauche politique" est aussi peu décidée à renverser la dictature du Capital, que ne l'est Jean-Luc Mélenchon.

Mais les sept millions de citoyennes et de citoyens qui ont voté JLM en 2017, eux, y sont décidés. On pourra trouver que je m'illusionne et que, par exemple, les scores d'audience des émissions les plus stupides de la télévision "récréative" suggèrent plutôt que la masse des travailleurs n'est guère prête à renverser la table des riches. Mais c'est une confusion. Les masses ne sont pas révolutionnaires intellectuellement. Elles sont, à tous points de vue, conservatrices. C'est justement parce que l'agonie du système capitalisme leur interdit de conserver quelque sécurité vitale que ce soit, pour eux et pour leurs enfants, qu'elles se mettent en mouvement, dans un mouvement dont la logique est révolutionnaire.

Que ce mouvement passe par des élections, ce n'est pas joué d'avance ! Les travailleurs luttent chaque jour, tous les jours, dans et hors les syndicats. Les élections ne les tentent guère. Si souvent trompés, ils s'en détournent. Ils ont tort ! Car quelque chose de décisif se joue dans la comédie démocratique électorale. Il appartient aux "politiques" de leur présenter à cette occasion quelque chose qui les fasse bouger. C'est ce dont il est question dans notre "Edition Participative : "2022 : Pour une Équipe".

Ce n'est pas tout. Une victoire électorale est possible. Elle conduirait aux manettes une "gauche politique unie" qui, disons-le clairement, ne serait pas plus digne de confiance que les protestations généreuses du fondé de pouvoir de la multinationale milliardaire catholique romaine. 

Mais quoi ? "confiance" ? Quelqu'un a dit : "Seuls les imbéciles font confiance" *. En 1981, avons-nous eu raison de voter Mitterrand ? Je dis que oui. Deux ans plus tard, la politique erratique et incertaine du gouvernement Mauroy a conduit au "tournant de la rigueur". Il est là, le vrai rendez-vous. Il est là, l'enjeu de la lutte des classes. 

En 1983, la "gauche politique" de l'époque a réussi à ce que les travailleurs, au moment du tournant de la rigueur, soient sidérés, passifs.

Si la gauche politique gagne en 2022, ce qu'il faut souhaiter, ce ne sera pas la fin, mais le début du combat pour les trois urgences : sociale, écologique, démocratique. Seuls les travailleurs peuvent mener ce combat.

C'est pourquoi il faut donner chair aux Assemblées Populaires (sur le modèle esquissé par le combat des Gilets Jaunes) et à l'Assemblée Constituante qui en est le point de convergence.

 

* C'est Vladimir Oulianov, Lénine, qui a dit cela.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.