À propos de l'avenir de la FI (2).

On voudrait qu'une organisation soit efficace et démocratique, verticale et horizontale. Unie, dans sa diversité. Y a-t-il des exemples de ceci dans la réalité ? On voudrait « faire de la politique autrement ». Soit ! Mais il y a des difficultés.

Il y a un long débat sur la question de savoir si l'on peut parler d'une « nature humaine ». Ce n'est peut-être pas la bonne question. Il y a un « phénomène humain », celui auquel on pense lorsqu'on se demande si nous avons des « semblables » dans le vaste univers. On ne se demande pas s'il y a des animaux dont la chimie organique est basée sur la molécule de carbone, la biologie sur une double hélice d'ADN, des animaux qui marchent debout, qui ont des bras et des jambes et environ trente-deux dents. On pense à autre chose. À des êtres avec lesquels nous pourrions communiquer. Peu importe alors qu'ils aient autant de bras et d'yeux qu'une divinité de l'Inde, ou que leurs chairs soient en silicium. Donc des êtres parlants.

Nos « semblables » seraient peut-être assez savants et techniquement avancés pour disposer de grandes sources d'énergie, et peut-être pourraient-ils, comme nous, être au moins capables de quitter leur planète d'origine pour faire un saut dans sa banlieue, un de leurs satellites. Ils peuvent avoir bâti des villes et composé des symphonies, ou bien tout autre chose. Mais tout ceci n'est possible que parce qu'ils parlent.

On ne peut pas surestimer les conséquences du fait que les êtres humains parlent. Beaucoup essaient, avec les meilleures intentions du monde, de minimiser, ou relativiser. Selon eux, les chimpanzés, les corbeaux, les dauphins et même les abeilles, « parlent ». Des grands singes ont appris, nous dit-on, le sens de trois cent mots ! D'après des témoignages, c'est plus que nombre d'étudiants américains... Ces singes parlent-ils ? J'ai toujours prétendu qu'il fallait le leur demander.

Beaucoup de bêtes, et dans des phylums différents, manifestent de l'intelligence et en particulier, communiquent entre eux.

Le langage humain est une réalité très différente. Kafka, dans « Rapport pour une Académie », fait parler un singe qui est devenu un homme. L'auteur montre que entrant dans l'humanité (par un tout petit trou), une bête perd beaucoup. C'est aussi le sens du conte d'Andersen « La petite sirène », qui, dvenant humaine, entre dans le langage en tant que muette, promise à la mort. Lacan, qui, au nom de sa refonte de la psychanalyse freudienne a énormément insisté là-dessus, jusqu'à user du néologisme « parlêtre » pour le sujet humain, indique qu'en entrant dans le langage, le petit perd la « chose ». Il l'échange contre le nom. Dans la plaie ouverte de cette perte nait l'inconscient. Lacan reprend Goethe (faisant dire au Diable « Au commencement était l'action ») et appuie la Genèse : « Au commencement était le Verbe ».

Au commencement du phénomène humain, il a le Verbe. Le langage n'a pas surgi, dans l'évolution, comme un atout dans le monde réel. Aucune bête n'en a besoin, et après tout, le plus grand succès de l'évolution, c'est la bactérie (Stephen Jay Gould).

Le langage crée un monde, qui est notre monde. Il suffit de regarder autour de nous. Même l'herbe d'un pré doit tout au langage. Elle n'aurait pas poussé là si des gens n'en avaient pas parlé, et conçu le travail nécessaire, et elle ne repousserait pas si on n'avait pas emmené des brebis pour la tondre, et posé une clôture tout autour. Sans les hommes il y aurait là tout autre chose, sans doute.

Dès lors, nous ne rencontrons le réel qu'au travers de mille difficultés. Le langage est un atout... dans le monde du langage.

Cette situation est extraordinaire. Stephan Jay Gould, dans son combat mille fois légitime contre le créationnisme, s'acharne à prouver qu'entre l'homme et les autres animaux, il n'y a aucun « Rubicon » à franchir. Pourtant, aucun animal connu n'est capable de ruiner toute vie sur notre planète. Ce n'est pas un Rubicon, c'est un océan qui nous sépare des autres bêtes.

La religion est venue par là-dessus prétendre que nous avions une âme et que, au contraire des chiens et des abeilles, nous avions une autre vie qui nous attend après la mort. Ces croyances, bien antérieures, en réalité, aux religions monothéistes, sont consubstantielles au fait du langage. Tout tient dans une petite ambiguïté : il y a « Moi », un corps qui parle, un citoyen et une carte d'identité. Cela, certainement, va mourir. Mais il y a « Je », sujet du langage, réalité grammaticale par laquelle Je parle. Cette réalité grammaticale est bien plus qu'éternelle, elle est intemporelle. Il est facile de confondre : et voilà notre âme. L'une des protubérances du langage, ce sont les mathématiques. Et à ce sujet, je ne résiste pas au plaisir de rappeler cette réflexion d'Archimède, à propos d'un beau résultat qu'il a démontré. Si l'on met dans une boite cylindrique une sphère qui touche le cylindre par le tour, le fond et le couvercle (la boite est circonscrite à la sphère) le volume et la surface de la sphère sont tous deux égaux aux deux tiers de ceux de la boite cylindrique. De ce résultat magnifique, Archimède a dit « Cela a toujours été vrai, mais c'est moi qui l'ait prouvé ! ». Un résultat mathématique est en effet intemporel.

 

Voilà le phénomène humain. On peut considérer, comme Jacques Monod, qu'il est unique dans l'univers, ou croire, comme Giordano Bruno et Fontenelle, à une infinité de mondes habités.

Mais, avec le « Je », il y a le « Nous ». L'être humain est le plus « collectif » qui soit. Tout ce qui nous entoure a été pensé, planifié et réalisé par tous. Nous sommes à chaque instant produits par toute notre époque, je veux dire, par toute la collectivité humaine de notre époque, et de toutes les époques qui l'ont précédée. Sans l'ensemble de l'humanité, le sujet est bien moins qu'un animal. Cette situation, nous ne pouvons pas l'imaginer, parce que même l'enfant sauvage n'est pas indemne, par sa naissance, par ses premières années, et par son environnement, de formatage humain. Nous savons simplement que l'isolement peut être la pire des tortures, même pour quelques jours seulement. Et le chômage est isolement au milieu de la collectivité. Le chômage peut être une mise hors de l'humanité.

Nous ne pensons pas seulement avec les fameux trois cerveaux : l'archaïque, le mammalien et l'humain. Nous pensons principalement avec toute l'humanité. Nous pensons avec la culture, avec la science … avec « les infos », avec la télé de notre époque. C'est notre quatrième cerveau.

Seulement, nous ne sommes pas des fourmis.

L'être humain est tout autant, le plus individuel qui soit. Disons-le avec le chanteur : « Cinq cent millions de chinois, et moi ! Et moi ! Et moi ! ». Si le nombre angoisse, c'est qu'il étrangle la singularité. Berkeley, dans son solipsisme, formule l'extrême opposé du sentiment de la collectivité : « Tout ce que je sais, c'est que je suis le siège de sensations ». Et il explique ne disposer d'aucune preuve de l'existence matérielle de quoi que ce soit : peut-être que Dieu suscite chez lui, ces sensations, sans nul besoin d'aucun « autre » ni d'aucune « chose ».

Mais, las ! Il écrit ! Pour être lu...

Plus près de nous, Andy Warhol promet « Dans l'avenir chacun aura droit à un quart d'heure de célébrité mondiale ». Et c'est ce que tente d'offrir la télé réalité.

Chacun tente, plus ou moins adroitement, d'ex-ister, de sortir du lot, de laisser une trace. Le Moi se prend pour le Je. Il se tire par les cheveux pour prendre de la hauteur ! Cela prend volontiers la forme grammaticale du superlatif. On ne veut pas courir vite, ni être UN champion, on veut être LE champion. Pas être bon, mais « l » meilleur ». Je ne sais plus dans quel film j'ai vu cette idée hilarante du pianiste qui pouvait jouer la « valse minute » de Frédéric Chopin (je suppose qu'il s'agit de la valse dite « du petit chien »), en trente deux secondes...

Laisser une trace, selon la recette : faire un enfant, écrire un livre, planter un arbre ! Certains misent sur leurs enfants, sur leur lignée, sur leurs ascendants, d'autres sur leur « peuple », voir sur leur « race ». Aujourd'hui, aux USA, des « suprématistes » ont tué.

Voilà donc posés les termes de l'antinomie. Nous ne sommes qu'une cellule du vaste corps de l'humanité, mais nous n'existons qu'au singulier. D'ailleurs, nous mourons. L'originalité du temps présent, c'est que le « nous » semble lui aussi parti pour disparaître, tant les dangers qui pèsent sur l'humanité sont graves. Cette antinomie concerne chacun de nous. Le fameux syntagme "Ego surdimensionné" souligne quelques dérapages dont il ne faut pas exagérer l'importance. Untel, mis en évidence par son talent, ses manoeuvres ou un caprice de l'actualité, va s'enfler comme la grenouille de La Fontaine. Tel autre au contraire préfèrera l'obscurité. Un troisième dira simplement, avec une fierté (pourquoi pas ?) légitime : "Je sais ce que je vaux" (Pascal Quignard, sur "Apostrophes"). En mathématiques, la dimension de l'Ego compte peu. La plupart du temps, le chercheur est jugé par ses collègues pour l'importance de ses contributions. Peu importe la lavalière... Nous verrons plus loin le cas particulier du dirigeant.

Il existe des moyens termes entre « Je » et « Nous », ce sont les groupes. Groupes familiaux, groupes sociaux, groupes professionnels, groupes nationaux. C'est naturellement là que nous allons rencontrer les éléments les plus simples de l'organisation.

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