L'agaçante et entêtante question de la démocratie

Nouveaux aspects d'une exigence millénaire.

N'est-ce pas étrange ? Des centaines de milliers de chinois de Hong Kong défilent, durant des semaines, pour davantage de démocratie. Ils ont remporté un succès partiel. Des centaines de milliers d'algériens font de même, durant des semaines et déjà des mois, pour casser "le système" oligarchique et exiger la démocratie. 

Idem, des dizaines et des centaines de milliers de soudanais ! Eux ont (provisoirement), gagné. Le dictateur a été mis à bas et va être jugé. Un pouvoir mixte, faisant la part belle aux civils, est en place.

Que voulaient, si l'on résume, les Gilets Jaunes ? Que l'on tienne compte d'eux, de leurs nécessités existentielles : la démocratie.

Mais ça ne s'arrête pas là ! Que se passe-t-il à Paris, dans la macronie ? Les militants ruent dans les brancards : ils veulent de la démocratie dans le mouvement. 

Pareil dans la mélenchonie : quarante cadres (presque tous) ont demandé avec force ... la démocratie...

Qu'est-ce donc que cette bête-là, la démo-cratie ? 

Vers la fin des années soixante, j'étais un jeune marxiste, donc trotskiste et léniniste. Je n'avais grand grande estime pour cette forme de démocratie dont Lénine disait qu'elle laissait aux travailleurs "le droit de choisir quels hommes politiques fouleraient aux pieds leurs intérêts vitaux".

Je distinguais, nous distinguions démocratie "bourgeoise" et démocratie "ouvrière", c'est à dire le fonctionnement d'une société qui serait gouvernée par les travailleurs. Dans notre "organisation révolutionnaire", nous pratiquions cette "démocratie ouvrière", c'est à dire que nous élisions nos délégués au congrès, lequel élisait un comité central qui élisait un bureau politique. Le secrétaire du BP était Pierre Lambert. Il existait un "bulletin intérieur" où des militants pouvaient présenter des thèses pas nécessairement en accord avec celles de la direction. On débattait.

Ce mode de fonctionnement était inspiré de celui du POSDR, le parti de Lénine, et Trotski, de Radek, de Kamenev, de Boukharine, et les autres.

Je ne sais pas comparer, de manière sérieuse et réfléchie, le fonctionnement de ces deux organisation, la seconde étant clandestine et soumise à la chasse des agents de l'Okhrana, terrible police du Tsar. Il me semble que Lambert avait trop tendance à exagérer les désaccords, et à les solder par des exclusions. La direction du POSDR me parait plus équilibrée. Lénine a souvent été minoritaire, et s'en est accommodé. Mais encore une fois, cette question mériterait une étude objective qui, en réalité, n'est guère réalisable avant, peut-être, des décades !

Pour en revenir à la démocratie ouvrière comme mode de gouvernement, il faut bien se confronter à la réalité du stalinisme en URSS : la dictature d'une caste de parasites de bureaux. Nous trotskistes disions : "Ce n'est pas le socialisme, même pas le début, ce n'est pas la démocratie ouvrière, c'est une caricature !". Selon moi, nous avions raison, MAIS : le fait est que cela a tourné ainsi, après une prise de pouvoir par le parti des ouvriers. Nous disions : "La cause en est l’arriération de cet immense pays, la faiblesse de la classe ouvrière, une cruelle guerre civile de quatre ans, l'encerclement capitaliste, sa pression. Tout cela a favorisé la montée en puissance de la caste des bureaucrates, et celle de son chef, Joseph Staline". Tout ceci est difficilement contestable, mais la vie est ainsi : les circonstances sont imposées par l'histoire et par la géographie. On ne peut pas choisir les meilleures circonstances comme dans un plat au menu, les accompagnements.

Arrive Jacques Rancière pour qui le pouvoir du démos, la démocratie est avant tout pouvoir de dérangement. C'est la capacité dont dispose le peuple de perturber la "bonne marche" des oligarques qui font leur métier d'oligarques, gouverner, en identifiant l'intérêt général à celui de leur caste. Rancière dit : même si les travailleurs prennent le pouvoir, il faudra toujours qu'ils conservent ce pouvoir de dérangement. Car tout pouvoir est oligarchique : il est exercé par quelques uns.

Il y a là quelque chose qui excite l'intérêt d'un vieux dialecticien comme moi. C'est une contradiction dialectique. La dialectique prétend que rien ne peut exister ni se mouvoir dans l'espace et dans le temps sans le travail d'une contradiction : la chose est aussi ce qu'elle n'est pas et ne veut pas être. Il n'y a pas de vie sans le travail de la mort. On ne peut pas "faire propre", débarrasser la chose de ses "mauvais aspects", parce que ce sont ces aspects-là qui soutiennent les "bons aspects". La lutte ne peut pas cesser. Rancière le dit : il n'y a pas de paradis socialiste.

Pour revenir sur ce qui, au fond, me concerne le plus directement, la démocratie dans le mouvement progressiste, la FI, ce que Mélenchon a voulu éviter : les débats "stériles", le combat des "Egos", les polémiques, les fractions, les votes de confiance et les votes de défiance, tout ceci fait obligatoirement partie de la vie militante et de la formation politique des militants. En voulant fonder un mouvement informe, "gazeux", Mélenchon a créé un objet mort-né. Et bien sûr, il n'a évité ni les polémiques, ni le combat des égos, ni les débats stériles, ni les départs, ni les exclusions. Il s'est isolé comme dirigeant dans un petit groupe prosterné devant lui. Il a donné libre cours à ses caprices, a accumulé les erreurs ... et perdu cinq millions d'électeurs, plus quelques dizaines de milliers de militants. La démocratie dans le mouvement, Macron pourra s'en passer : il a le pouvoir. Mais Mélenchon, et nous autres, de la FI, nous ne pourrons jamais nous en passer. Rien ne se fera de bon sans un aggiornamento complet.

Que faire ? Je n'en sais foutrement rien. J'ai beaucoup d'admiration pour les Algériens, pour les chinois de Hong Kong, pour les Soudanais, pour les Gilets Jaunes. Notez le point commun : le nombre, et la durée ! 

La volonté de démocratie est entêtée ! Comme c'est agaçant pour les "dirigeants" !!!

 

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