La Chute de la Maison M.

Thomas Guénolé, soucieux à juste titre de se tirer du traquenard ourdi pour le réduire au silence par de minuscules bureaucrates, a vite écrit un livre. "Le Chute de la maison Mélenchon". C'est un livre ... vite écrit, mais qui se laisse lire.

Thomas Guénolé, dont les lecteurs de Mediapart connaissent les récentes vicissitudes, a écrit ce livre d'abord pour dénoncer la manœuvre plutôt stupéfiante, et finalement la calomnie abjecte dont il a été l'objet. Il est, je le rappelle, fondateur et codirecteur (avec Manon Le Bretton) de l'Ecole de Formation de la France Insoumise. Il figurait, en quatorzième position (donc difficilement éligible) sur la liste de Manon Aubry aux élections Européennes.

Ayant rejoint, en août 2017 la France Insoumise, il participait à plusieurs réunions de responsables du mouvement et y faisait entendre, à partir de l'année suivante, comme d'autres, comme Manon Le Bretton, comme Liêm Huang Ngok, comme Corinne Morel Darleux, une voix critique sur le fonctionnement de la FI, sur, en particulier, sur l'absence en son sein de tout débat politique.

Un jour de 2019, il reçoit un appel téléphonique l'informant d'une plainte pour harcèlement sexuel de la part de l'une de ses étudiantes. La personne qui l'appelle l'invite à participer à une petite réunion au local de la FI pour éclaircir cette affaire. Disons-le tout de suite, sur ce point, le livre est parfaitement convaincant : il n'y a pas eu de harcèlement, et il n'y a pas eu de plainte. Au départ : rien. À l'arrivée, pas davantage. Thomas, bouleversé, se rend à ce petit tribunal. On lui pose des questions, il y répond. L'affaire parait réglée. Mais Thomas a ses informateurs : une amie, en Bretagne, universitaire, lui fait parvenir des échos du "centre" : non, l'affaire n'est pas close. Bompard veut l'écarter de la liste aux européennes et il exige un seconde réunion. Entre temps, Thomas Guénolé a parlé avec son avocat qui lui apprend (je me demande ce qu'on étudie, quand on veut faire politologue) qu'un petit tribunal de poche qui vous accuse de harcèlement sexuel (ce qui constitue pénalement un crime) sans vous communiquer à l'avance les éléments à charge, sans vous informer de vos droits, sans la présence d'un avocat ... ce n'est pas légal. Il répond donc à ses juges improvisés qu'il viendra avec son avocat, et qu'il exige la communication des pièces qui l'accusent. Aussitôt, naturellement, les justiciers se déballonnent : pas d'avocat ! Un peu plus tard Manuel Bompard l'invite à régler ce petit différent entre quatre yeux, amicalement, au café du coin. Sans témoins, et surtout sans avocat. On t'accuse d'un crime passible de prison, mais c'est entre nous. Amicalement !

Pour comprendre il faut revenir en arrière. Thomas Guénolé est un politologue dont la fiche Wikipédia assure qu'il est "de gauche" et lui-même se range dans l'anti système. Vu de ma fenêtre, c'est au contraire un parfait produit du système. Il a suivi les écoles qu'il faut, obtenu les diplômes qu'il faut (y compris un diplôme d'entrepreneuriat d'une Business School de Lyon), il a été conseiller politique de Jean-Louis Borloo, il a créé avec sa femme une agence pour conseiller les politiques (quels qu'ils soient, sauf ceux du FN) et ce n'est pas le genre de profil, pour moi, d'un homme de convictions. Il ne semble pas être de gauche, ni de droite, ni du centre. Il est du métier

En août 2017, il rejoint Mélenchon qui, au vu de telles compétences, le nomme responsable d'une école de formation de la FI ! Mais petit à petit Thomas, qui est né pour murmurer à l'oreille des grands dirigeants politiques, s'énerve d'un homme qui n'écoute rien et ne tolère aucune discussion. Bref, courant 2018, il lui arrive de grommeler, en particulier au sujet de la manière dont est constituée la liste aux européennes. Les places éligibles sont réservées aux très proches du chef, son gendre, son ancienne compagne, on vire Liêm Huang Ngock, on vire Morel Darleux, on vire Kuzmanocic, tout ceci sans le moindre débat politique : le chef a dit.

Ce contexte peut-il éclairer le procès aussi odieux que grotesque dont Guénolé a été l'objet ? Peut-être. Il s'agissait de virer une grande gueule en s'assurant que, déshonoré par l'accusation, il ne ferait pas de vagues, ou, s'il en faisait, le public se pincerait le nez. Il existe une seconde hypothèse : dans la vague des accusations de harcèlement tout azimuts, la FI (plus exactement l'équipe animatrice désignée qui est aux commandes) n'est pas épargnée. "On" aurait jugé opportun de prouver qu'"on" était aussi vigilant qu'implacable sur ce sujet. Les deux hypothèses sont compatibles. 

Bref, Guénolé a voulu déjouer la manœuvre en devançant la mise en train de la calomnie destinée à le faire taire : il a publié un communiqué dénonçant l'autoritarisme de Jean-Luc Mélenchon, mettant en évidence la contradiction qu'il y a à lancer l'idée profonde d'une constituante pour démocratiser la République quand, dans le mouvement qu'on a fondé, on dit pis que pendre de la démocratie.

Quel bilan ? La calomnie ne l'a pas fait taire, mais son éclat n'a pas éteint la calomnie. Je note, et pour moi c'est une  déception, qu'en l'absence de tout élément, des gens comme Clémentine Autain et Manon Aubry ont repris comme allant de soi les accusations de harcèlement sexuel, au moins sous la forme "Ce n'est pas bien de critiquer la FI pour se défendre d'accusations de harcèlement sexuel". Il aurait été de la plus élémentaire honnêteté de vérifier le sérieux de ces "accusations". L'étudiante en question n'a pas porté d'accusation ! Elle a raconté des anecdotes à des gens de la FI qui eux, ont porté des accusations ! 

Guénolé, donc, dans la suite du livre, dénonce l’égotisme et l'autoritarisme absurde de Mélenchon, grand pédagogue, grand candidat, dirigeant politique calamiteux, capable de dilapider en deux ans l'énorme capital politique amassé en 2016 et 2017.

Un autre chapitre est consacré aux fameux comptes de campagne. Guénolé pense démontrer qu'il y a eu magouille et surfacturation. Il charge Sophia Chikirou, comme lui plus ou moins politologue ou, communicante, bref un autre pur produit du système. Elle soutient la FI, mais veut que ça lui rapporte. Apparemment, et c'est bien dommage, Mélenchon croit que les gens compétents sortent de ce genre de moule. Sur le fond, mon sentiment serait qu'il revient à la justice de juger. C'est une justice implacable pour les factures de chauffage impayées, mais coulante pour les surfacturations politiques. Donc, je ne suis pas inquiet pour Chikirou à ce sujet. 

Plus loin, Thomas se livre à des analyses politiques du succès (relatif) d'avril 2017, condamne le populisme à la Laclau-Mouffe (là, il prêche un convaincu) et propose un autre schéma. Là c'est le technicien de la politique qui s'exprime. Sondages, sondages, sociologie, catégories figées. J'ai envie de parodier la chanson de Brassens : sans la dialectique, sans le mouvement, sans la lutte des classes ... les analyses politiques nous emmerdent  ! 

En conclusion, il propose aux foules de France le mouvement "Fraternité", qui regroupera toute la gauche, les syndicats "de gauche" (la CGT, pas la CGT-FO, ce qui prouve que chez les politologues, on adopte parfois le point de vue le plus moisi des anciens du PCF) et les associations "de gauche". Sympathique vision torchée en une dizaine de pages !

Donc, un livre vite écrit (non dépourvu de tournures incorrectes et de fautes d'orthographe), vite ficelé avec un peu de çi, un peu de ça pour faire ses 250 pages, vite édité.

Mais je n'en ferais pas le reproche à un homme que de méprisables pantins ont voulu déshonorer, broyer et qui reste victime d'une calomnie.

 

 

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