Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (5)

Le Parti Communiste Français, une variable aussi importante que difficile à manier, de l'équation de l'émancipation des classes populaires.

 

Au moment où j’écris, la presse souligne ton absence, et celle de tes camarades, à la Fête de l’Humanité. La raison invoquée pour cette absence, c’est une agression minable d’un député du PCF, Ian Brossat, contre tel député de la FI, et contre, aussi, notre camarade allemande Sarah Wagenknecht. Nous serions, tous tant que nous sommes, des « anti-immigrés ». Mauvaise foi ! Le mouvement ouvrier, de tout temps, a dénoncé l’usage par les patrons d’une main d’œuvre immigrée forcée d’accepter des salaires plus bas. Et par ailleurs, nous préconisons une attitude humaine envers ceux qui fuient la misère la plus atroce, la guerre, la mort. Il faut tenir les deux bouts et c’est ce que tu fais en insistant sur les solutions, dans les pays d’origine des immigrés, qui permettront de réduire l’immigration.

Reste que cette absence de la FI de la fête de l’Huma  n’est pas nécessairement justifiée, et qu’elle pose de manière plus générale la question du bon usage du PCF. C’est une question difficile, peut-être l’une des plus difficiles. Tu t’y es souvent heurté, à la difficulté de cette question, en témoignent des attitudes très contrastées que tu as eues envers ce parti, sa direction et ses militants.

Ainsi, lorsque en 2014 le PCF, sur la proposition de son secrétaire Pierre Laurent, décide de s’allier au PS dès le premier tour des élections municipales parisiennes, alors que ce même PCF a constitué avec ton parti (le PG) un « Front de Gauche » cinq ans auparavant, explicitement dirigé contre le PS et la droite, tu choisis de ne pas dramatiser. Je te l’avoue : j’ai eu à ce moment un mauvais pressentiment. Parfois, si on laisse passer un acte grave, on se met en position de subir pire. Et en effet, lors des régionales de 2015, nous avons vu pire, avec toutes sortes de listes prétendues « Front de Gauche » à géométrie variable dans une confusion politique délibérée qui nous a affaibli, à deux ans de la présidentielle.

Il était facile, correct et adroit de dire publiquement en 2014, quand il a été question de cette alliance PS-PCF, de ce recul politique spectaculaire, de dire calmement : « Camarades communistes, si vous décidez de vous allier au PS à Paris, vous rompez notre alliance. C’est naturellement votre droit le plus strict et cela ne nous empêchera pas de lutter côte à cote dans d’autres occasions. Mais le Front de Gauche sera mort ». Tu t’en souviens, cette alliance PC-PS n’a été choisie par les militants parisiens du PCF qu’à 57%. Une telle déclaration de ta part pouvait peser dans la balance. Dans le cas contraire, du moins, le mensonge qu’était devenu le « Front de Gauche » était mis en lumière, plus d’un an avant les régionales, alors qu’on a encore vu des affiches « Front de Gauche » en 2017 (et peut-être encore aujourd’hui) !

Au fond, c’est d’avoir raté cette occasion en 2014 qui te conduit en 2017 à ce message « Vous êtes la mort et le néant », très maladroit, que tu adresses à Pierre Laurent… qui s’empresse de le publier…

Ne crois pas que je m’imagine être meilleur tacticien que toi. Il ne s’agit pas de tactique.

Tu as toujours vu le PCF savonner la pente, lorsque une perspective se dessine, dangereuse pour l’ordre établi.

Voici quarante ans, en septembre 1977, le PCF décrétait la rupture du programme commun de gouvernement signé avec le PS, et dans la confusion, assurait la défaite aux élections législatives de l’année suivante. Mais en 1981, malgré tout, les militants du PCF votaient Mitterrand et assuraient en partie sa victoire. Cette palinodie me revient en mémoire lorsque je vois l’attitude du PCF en 2016 : pour la primaire, pour Mélenchon, ou contre Mélenchon, et finalement, sans doute pour Mélenchon au milieu des attaques venimeuses de Dartigoles et de Chassaigne… dans la confusion créée par cette attitude, combien d’électeurs ouvriers se sont abstenus ?

Il est difficile de s’expliquer cette attitude du PCF, quand on n’a pas analysé d’assez près l’histoire de ce parti. Je t’ai entendu te féliciter d’avoir lu Léon Trotski, et d’avoir bénéficié d’une formation trotskiste à l’OCI, même si, évidemment, au PS tu as « dépassé » ce point de vue. Cela me fait plaisir à entendre...

J’ai dit que c’était une question difficile, et tout d’abord parce qu’il faut comprendre ce qu’est un parti. C’est un être collectif qui implique directement des milliers, voire des dizaines, des centaines de milliers de militants avec toute une hiérarchie de cadres, et qui intervient dans l’histoire d’un pays, dans l’histoire de millions de gens.

Un parti est structuré par ses actes, par ses responsabilités et par son passé. Prenons par exemple le cas des partis communistes dans les années 1930. Ils sont au sein d’une internationale, la troisième, dont le centre est à Berlin. Face à la montée du nazisme, Staline préconise en 1928 la lutte prioritaire contre le SPD, parti « socialiste » allemand. Cette tactique calamiteuse, approuvée par toute l’internationale, aboutit à l’écrasement des deux partis ouvriers et au triomphe du fascisme. Cette catastrophe est suivie par d’autres, comme la défaite de la République espagnole devant Franco. Puis le pacte germano-soviétique en août 1939, etc. Ce n’est pas lieu d’expliquer ici le détail de ces faillites et de ces trahisons. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un parti change alors de nature car la permanence de ses dirigeants, et la formation de ses plus jeunes cadres ne peut se faire qu’au travers de la justification réaffirmée de ces actes, de ces choix.

Je parlais il y a peu avec un militant du PCF à propos de 1968. Pour justifier l’inaction politique de son parti durant cette occasion exceptionnelle, il me disait : « On ne pouvait rien faire en 68, la preuve, en 1944, 45 et 46, nous étions bien plus puissants, et nous n’avons rien pu faire ». En effet, en application des accords de Yalta, le PCF ne devait pas proposer un gouvernement ouvrier et paysan, un gouvernement populaire, et lutter pour, en 1945, et il ne l’a pas fait, alors qu’il pouvait, et devait évidemment le faire. Mon interlocuteur justifiait la trahison de 68 par une trahison plus ancienne.

Un individu peut difficilement jeter un œil critique sur l’un de ses actes, quand il a eu des conséquences graves. Mais pour un parti, c’est impossible.

Il n’est pas facile de saisir le caractère violemment contradictoire de la nature de l’Union Soviétique, immense territoire arraché au capitalisme, lieu d’un puissant développement industriel, scientifique, culturel … et militaire, mais en même temps, du fait de son arriération initiale et de son isolement, mis sous la coupe d’une bureaucratie étatique cupide, cruelle et bornée. Il n’est pas facile non plus de comprendre que le prestige de cette victoire du socialisme a contribué à soumettre les communistes du monde entier à la stratégie nationaliste de Staline et de sa caste, ce qui a produit des désastres pour les travailleurs.

Mais ce qui est encore moins facile à réaliser  c’est que concrètement, la soumission des partis communistes à Staline impliquait une soumission à leur propre bourgeoisie.

Dans certains cas, cette soumission a conduit à l’anéantissement. C’est le parti communiste italien qui est allé jusque là, et sa démarche fut très instructive. Son dernier dirigeant, Berlinguer, a fait la découverte suivante : 50% des voix ne suffisent pas pour aller vers le socialisme ! Nous devons donc nous allier avec le grand parti de la bourgeoisie, la Démocratie Chrétienne. Non pas pour les élections, non pas pour quelque temps, mais pour toute une période historique. Cela s’appelait « le Grand Compromis Historique ». Ce raisonnement était, et reste, une caricature, qui mêle d’une manière obscène un genre d’ultra gauchisme et d’ultra opportunisme… Par quel miracle dans la société bourgeoise pourrait-il y avoir tout à coup 51% d’électeurs décidant de « passer au socialisme » ? Pour prendre un exemple concret, avec six cent mille voix de plus, tu pouvais aller au second tour l’an passé, et gagner l’élection. Les électeurs auraient choisi de faire un pas dans la direction indiquée par LAEC et par toi dans les meetings. Et l’histoire aurait continué, certainement pas comme un long fleuve tranquille…

La politique du « Grand Compromis Historique » de Berlinguer a constitué pour le P.C.I. le chemin direct vers sa disparition. C’était le PC le plus important d’Europe, devant le PCF. Le PCF n’était pas sur une orientation très différente : cela s’appelait « la démocratie avancée », mais il a été plus prudent. Cependant, concrètement, en 1968, pour soutenir l’ordre social dominant, il lui a suffit de se taire et de n’avancer aucune solution politique. Et le résultat c’est que le P.C.F. est aujourd’hui, en tous les cas sur le plan électoral, très faible.

Ce sur quoi je veux insister, c’est qu’il ne suffit pas de dire que les partis communistes étaient staliniens, soumis à Staline, qu’ils ont couvert les crimes de Staline, en Russie même, le Goulag, mais aussi en Hongrie, en Tchécoslovaquie…  Le point plus décisif encore, c’est que pour obéir à Staline, ils se sont soumis à leurs propres bourgeoisies. C’est pourquoi la chute de l’URSS, la chute du mur de Berlin, n’ont rien changé d’essentiel dans leur politique.

Le petit Brossat, croyant faire un mot d’esprit, à propos de « gens de gauche anti-immigrés » a prlé de « lion végétarien ». Le lion végétarien, c’est le Parti Communiste, parti révolutionnaire pour qui, non seulement il ne faut pas faire la révolution, mais surtout ne pas mettre en danger, jamais,  l’ordre bourgeois.

Mais lorsque je parle du Parti Communiste Français, je parle de quoi ? D’un parti. Il y a des militants, des cadres, des dirigeants. Mais aussi une structure et une histoire. Et cette réalité est encore contradictoire, parce que même si c’est un mensonge (et c’est un!) il y a le mot « communiste » et la haine des bourgeois qui va avec.

Il n’y a pas beaucoup de votes PCF chez les ouvriers, et pas beaucoup d’ouvriers militants au PCF. Mais il y en a, et c’est aussi un élément qui traverse l’histoire de notre pays.

Voilà pourquoi il n’est pas possible, dans ton camp, qui est celui de l’émancipation du salariat (même si tu préfères parler de l’intérêt général humain), de faire l’impasse sur le parti communiste français.

Il faut, dans l’idéal, garder les deux bouts de la chaîne. D’une part, aucune illusion : le parti, en tant que tel, comme parti, cherchera toujours à nous faire trébucher dans les moments décisifs. Par conséquent, autant que possible, ne pas dépendre de lui. D’autre part, la main tendue, tout le temps, aux militants, aux cadres, aux dirigeants (qui peuvent être honnêtes, même si c’est rare ; Marie Georges Buffet l’a été) pour le combat commun. Même dans des conditions discutables, comme l’élection en Corse. Admettons que les camarades insoumis en Corse se soient trompés ? Était-ce si grave ?

J’entends d’ici les camarades qui m’assaillent : toutes ces critiques sur le PC, et rien sur le PS ! Bien sûr ! En 1914, les deux grands partis socialistes, en Allemagne et en France, adoptent la cause de leur « patrie », chacun avec un raisonnement magnifique. Les français, parce que la France étant le pays des droits de l’homme, sa victoire servira le socialisme mondial, et les allemands parce que l’Allemagne étant le pays le plus industrialisé … même conclusion. ! Moyennant quoi, ces deux grands partis ouvriers ont précipités les peuples dans une immense boucherie, pour le seul avantage des marchants d’armes et des impérialismes. Lénine, à cette date, concluait que l’internationale socialiste ne s’en relèverait pas et que ces partis ne seraient plus jamais les vecteurs de l’émancipation du salariat. Tu as abouti à la même conclusion, moins d’un siècle plus tard…

Toutefois, tu observes et tu soulignes que la cinquième semaine de congés payés (Mitterrand) ou les 35 heures (Jospin) ce n’est pas rien. Et tu as raison. Mais rien n’est acquis, tant que la dictature du capital est debout, et ni le PS, ni le PC ne sont capables de l’abattre. Sur ce point je pense que nous sommes d’accord. (à suivre)

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