1968 pour les nuls

Du fait du "baby boom" de la fin des années 40, il y a encore en 2018 une majorité de la population qui était née en mai 1968. Mais si l'on considère qu'il fallait avoir, disons, plus de treize ou quinze ans pour garder de ces semaines un souvenir consistant, cette population-là, n'est plus constituée que d'un tiers à peu près des français.

 

En mai et juin 1968, entre 9 et 10 millions de travailleurs ont fait grève, certains trois, quatre, cinq semaines et plus. Combien sont encore en vie ? Et combien parmi les millions de français qui n'étaient pas en grève mais sympathisaient avec le mouvement ? Une partie de ceux qui avaient moins de trente cinq ans, sans doute. Cet événement est cinquante ans derrière nous.

À ceux qui ne l'ont pas vécu, "Les événements de 1968" sont souvent présentés comme une simple révolte étudiante. La grève ouvrière, de très loin plus importante, a été simplement effacée. Voici un exemple typique de cette manipulation, tiré d'un article signé du fondateur d'une revue d'histoire au nom prestigieux, celui du père de l'histoire, Hérodote.

1968 en France79

Les manifestations contre l'intervention américaine au Viêt-Nam battent leur plein en Europe comme sur les campus californiens. Au printemps, les étudiants parisiens, comme leurs homologues de Rome et de la plupart des capitales ouest- européennes, s'agitent plus que de coutume.

À Paris, les monômes dérapent lorsque le gouvernement prend l'initiative de fermer la Sorbonne, au cœur du Quartier Latin, le 3 mai 1968. Il s'ensuit de violentes échauffourées avec la police. Le mouvement étudiant culmine en intensité et fait l'objet d'une tentative de récupération par l'opposition politique et les syndicats le 13 mai, dixième anniversaire du vrai-faux coup d'État qui a ramené le général de Gaulle au pouvoir.

Finalement, ce dernier, après avoir donné l'impression de défaillir, reprend les choses en main. Il annonce solennellement à la télévision la dissolution de l'Assemblée. Aussitôt, le 31 mai, un million de ses partisans descendent en masse les Champs-Élysées. La fête est finie. On ne déplore que la mort accidentelle d'un jeune manifestant tombé dans la Seine.

André Larané.

Et voilà le travail ! De tels historiens nous prouvent que Georges Orwell voyait juste. Les Winston qui font métier d'effacer le passé sont parmi nous...

Larané pousse la caricature un peu loin, pour un historien, mais la fiction journalistique, plus fleurie, ne dit pas autre chose : les étudiants, avec à leur tête Daniel Cohn-Bendit, alias "Dany le rouge", et d'autres joyeux drilles, ont fait la révolution au quartier latin. On leur doit de bonnes choses : la révolution sexuelle, le féminisme, la remise en cause de l'autoritarisme, la reconnaissance de l'homosexualité, une certaine ouverture culturelle, et de mauvaises : la permissivité, la négation de l'autorité, l'anarchie, les barricades, les drogues. Telle émission télévisée "historique" résume l'année 1968 par une seule image : des corps de jeunes gens enlacés... Bref, il y eut durant quelques semaines un joyeux bordel, puis le général de Gaulle siffla la fin du monôme, et décréta des élections générales qui dégagèrent une large majorité de droite à l'assemblée.

C'est une façon de voir les choses, mais elle tient du décervelage absolu. Tout ou presque est faux, effacement des faits, enfumage et confusion volontaire. Le pluriel est déjà trompeur. Il n’y a pas les évènements de 1968. Il s’agit d’un évènement : la plus grande grève qui ait jamais eu lieu, pas seulement en France, mais dans le monde.

Une bonne partie des attributs dits "soixante-huitards" doivent d'ailleurs être rendus à leurs légitimes propriétaires : la beat génération (1955-1965) et le mouvement Hippy (1962-1967)1. La révolution sexuelle, si ces mots pouvaient avoir un sens, renvoie à une exaltation du corps2 et à un certain mysticisme3 new wave, portés par ces mouvements. Ce sont eux, hippys et beatniks qui ont expérimenté et promu l'usage de certaines drogues : cannabis, LSD, champignons hallucinogènes4. Plus certainement, c'est le mouvement du planning familial (la pilule anticonceptionnelle) qui a joué un rôle de libérateur sexuel puissant à partir de 1964. Les grands débuts du féminisme d'après guerre5 en France peuvent être attribués, parmi d'autres, à Simone de Beauvoir et à son travail fondateur6. Ce qui deviendra Mouvement de Libération de la Femme (MLF) s'amorce bien avant 1968 et se constitue formellement après. L'expression ouverte des aspirations homosexuelles est fort ancienne dans la culture française et le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire est créé en 1971. La remise en cause de l'autorité est aussi ancienne que la jeunesse. Bref, des erreurs sur toute la ligne.

La célébrité de Daniel Cohn Bendit ne commence pas en mai 68, mais en mars de cette même année, avec le "Mouvement du 22 mars" dont le principal haut fait a constitué en une lutte farouche pour... le droit de visite7 dans les résidences universitaires de filles. Puis, début mai, l'extrême droite (le journal Minute) et les staliniens (PCF) ont traité respectivement le petit Dany de juif allemand, et d'anarchiste allemand. Les uns et les autres l’ont ainsi vêtu en repoussoir pour tenter de discréditer le mouvement étudiant. La manœuvre a complètement échoué et Dany est devenu une vedette8. Quelques années plus tard il a commencé une carrière politique d'écologiste, centriste, voir même de gauche, en France et en Allemagne, carrière qu'il poursuit avec succès aujourd'hui.

Certains mots d'ordres pittoresques tagués sur les murs de la Sorbonne comme "Il est interdit d'interdire", "Vivre sans temps morts, jouir sans entraves" ont été généralement attribués à un groupe culturel de jeunes artistes critiques, les situationnistes, dont la filiation littéraire peut être rattachée à la fin du mouvement surréaliste et plus spécialement au lettrisme9, ainsi qu'au mouvement pour un Bauhaus10 imaginiste. Leur côté volontiers absurde (auto contradictoire) n'a pas fait peu pour leur célébrité. Rien de moins, mais rien de plus. Il est extrêmement abusif d'y voir une contribution même secondaire à la signification de la grève générale ou à une quelconque remise en cause des "valeurs"...

Il faut y revenir : mai et juin 1968, ce fut une grève générale. Mais pas une de ces "Journées d'action", rituelles, qu'affectionnent les syndicats de toutes obédiences, ordinairement décidées dans la division, par temps calme et en toute sécurité pour l'ordre ambiant.

Non, la grève de 1968 fut un tremblement de terre, une éruption tout à fait imprévue. Le 2 mai, un journaliste du journal Le Monde titrait « La France s’ennuie»...

Mais l'année 1968 fut à tous égards spéciale, avec des grèves ouvrières, des révoltes étudiantes, des manifestations, des émeutes et des évènements graves dans le monde entier, à l'Est et à l'Ouest. L'Italie a connu alors presque deux années de grèves plus ou moins sporadiques, spontanées, hors du contrôle des syndicats. Vague de grèves encore et manifestations le 1er mai en Espagne et accélération de la décomposition du régime franquiste. Emeutes en Allemagne, suite à la tentative d'assassinat d'un jeune leader étudiant, Rudi Dutschke11, émeutes aux USA, après l'assassinat de Martin Luther King. Grèves et manifestations encore, aux USA contre la guerre du Vietnam, qui tourne à la déroute pour les troupes américaines et leurs alliés. Emeutes et manifestations d'importances variables au Mexique, en Uruguay, en Bolivie, en Argentine, au Brésil, au Japon, en Irlande du Nord...

Dans l'est de l'Europe, se produit au même moment en Tchécoslovaquie un évènement d'une importance comparable à celle de la grève française, le "Printemps de Prague". Un grand mouvement de grèves avec formation de comités de grèves, contre le pouvoir totalitaire stalinien, en faveur d'un socialisme débarrassé de l'aristocratie rouge. Une extraordinaire coïncidence d'aspirations sociales et démocratiques entre l'Est et l'Ouest.

Comment saisir, si c'est possible, le sens général de ces mouvements ?

L'année 1968 est une année charnière. Les peuples, spécialement en Europe, sont sortis de la guerre en position de force, du simple fait de la catastrophe créée par la guerre, du vide et du discrédit des classes dirigeantes. À l'ouest, ces dernières ont payé pour que la situation ne débouche pas sur leur renversement : l'ensemble des conquêtes sociales des années 45 à 50, qui d'ailleurs prolongeaient celles de 1936. À l'Est, la révolte hongroise de 1956 avait ébranlé le glacis.

Les "trente glorieuses" n'ont guère duré plus de...vingt années. À partir de 1965, le système économique capitaliste commence à souffrir et à exiger des "réformes" qui soient l'exact opposé des conquêtes sociales arrachées aux classes dirigeantes. Celles-ci veulent un grand retour en arrière. Un véritable "bras de fer" commence entre les classes, sur toute la planète, de manière inégale et sous des formes variées, spécialement là où les conquêtes sociales ont été les plus conséquentes, c'est à dire en Italie et en France. Le Général de Gaulle, revenu au pouvoir par un genre de coup d'état, apporte ses propres conceptions, héritées d'une droite chrétienne : l'association du capital et du travail (la participation). Mais ce dont il s'agit c'est d'une chanson que nous connaissons, parce que c'est celle, exactement, que nous entendons tous les jours : rentabiliser la sécurité sociale, diminuer les prestations, contenir les salaires, faciliter les licenciements, la mobilité de la main d'œuvre, etc. En 1968, l'automatisation des moyens de production commence à produire ses premiers effets. On considère que le chômage pourrait bientôt atteindre le chiffre effrayant de cent mille chômeurs ! En 1967, le Général fait passer des "réformes" par ordonnances, c'est à dire autoritairement, sans user du vote des députés. Le mécontentement populaire est profond. L'agitation étudiante n'en est que l'écume, à la surface de la société.

 

Classiquement, le nécessaire s'exprime au travers d'évènements contingents. Le 3 mai, au quartier latin, à Paris, un mouvement d'extrême droite, Occident, défile dans la rue. Des étudiants de la Sorbonne manifestent en réaction, et des affrontements se produisent entre les deux groupes. Les forces de police interviennent très brutalement et quelques dizaines d'étudiants sont interpellés et emprisonnés. Le Recteur, sur ordre du ministère de l'intérieur, ferme la Sorbonne. Les jours suivants, des cortèges de plus en plus impressionnants, cinq mille, puis vingt mille, bientôt soixante mille étudiants, jeunes, travailleurs parisiens, parcourent les rues de Paris au cri de "Libérez nos camarades" et "Ce n'est qu'un début, le combat continue". Le pouvoir ne cède pas. La police attaque avec violence, les manifestants ne cèdent pas. Des pavés volent.

La nuit du 10 au 11 mai, le quartier latin se couvre de barricades et la bataille avec les CRS fait rage toute la nuit. Des photos spectaculaires paraissent dans la presse, pleines de pavés et de flammes, réveillant un imaginaire assoupi. La révolution, en effet. Des images de révolution. Seulement des images, à ce moment précis. Un autre mot d'ordre surgit dans le pays, une exigence : "Manifestation centrale à Paris!".

Le samedi 11 mai le premier ministre du général de Gaulle, Georges Pompidou, cède. Il faut imaginer ce que signifie ce recul, après une nuit de barricades. La Sorbonne est rouverte et tous les étudiants emprisonnés sont libérés. C'est trop tard. Et le 13 mai, à l'appel de toutes les organisations ouvrières qui avaient tout d'abord été plus que réticentes, c'est la grève générale et un million de travailleurs, de jeunes et d'étudiants défilent dans Paris.

Nouvelle et profonde surprise : ce qui, pour le PCF et la CGT devait constituer la fin, victorieuse, de ces troubles, la grève générale d'une journée, n'en est en réalité que le début. La marée humaine déferle et le peuple prend conscience de sa force. Il n'y a pas que Paris qui voit d’immenses défilés : à Clermont-Ferrand, Nantes, Le Mans, Saint-Etienne, Lyon, Grenoble, Marseille, des dizaines de milliers de travailleurs manifestent aussi, dans toutes les grandes villes de France.

C’est alors que le fleuve ouvrier, le peuple, se met en mouvement. Le 14 mai les 2800 travailleurs de Sud-Aviation Nantes votent la grève illimitée, avec occupation de l'usine, pour leurs revendications : le retrait des ordonnances, la défense de la Sécurité Sociale. Le drapeau rouge flotte sur l'usine. Ils appellent à la grève de toute l'aéronautique. Le 15 mai l'usine Renault de Flins se met en grève, puis, le 16 mai, Renault Cléon, mais aussi Lockheed à Beauvais, L'UNELEC à Orléans.

Le jeudi 16 mai, c'est l'usine phare du prolétariat français qui bascule, les 60 000 ouvriers de Renault Billancourt. Leurs revendications : pas de salaire à moins de 1000F par mois, les 40 heures12 payées 48, la retraite à 60 ans, extension des libertés syndicales, sécurité de l'emploi. Dès le 17 mai cent trente entreprises sont en grève et occupées avec des revendications similaires.

Le 17 mai également, des entreprises du service public, la Poste, le Métro rejoignent la grève. Les revendications (à la RATP par exemple) sont : deux jours de repos consécutifs, semaine de 40 heures, augmentation égale pour tous, paiement des jours de grève. Les cheminots rejoignent le mouvement le 18 mai.

La plupart du temps, la grève se déclenche sans l'accord des syndicats, qui se dépêchent de rejoindre le mouvement. Les dirigeants des centrales paniquent devant un mouvement qui leur échappe. Mais ils tâchent d'en prendre la tête. Le comité confédéral national de la CGT se prononce, le 17 mai, pour : l'abrogation immédiate des ordonnances sur la sécurité sociale, la satisfaction des revendications fondamentales sur les salaires, la réduction de la durée de travail sans réduction de salaire, la diminution de l'âge de la retraite, une véritable politique de l'emploi...

À cette date, le mouvement est déjà pratiquement général. Les grèves sont décidées sans limitation de durée et sont accompagnées d'occupations. Souvent, les cadres et les patrons sont retenus dans leurs usines. Des comités de grève s'organisent, qui en général incluent les syndicats, mais sont plus larges.

Le secrétaire général de la CGT, Georges Séguy, précise en conférence de presse qu'il n'est pas question de lancer un mot d'ordre de grève générale illimitée. Passant dans une émission de radio, il est interpellé par un auditeur qui lui rappelle que selon ses statuts, la CGT a pour but ultime la disparition du salariat et du patronat. Le bureaucrate a assez d'humour pour répondre : «Voilà une question qui me plait beaucoup ! Cet objectif reste fondamentalement celui de la CGT. Le mouvement actuel peut-il effectivement atteindre cet objectif ? S'il s'avérait que oui, nous serions prêts à prendre nos responsabilités. La question reste de savoir si toutes les couches sociales concernées sont prêtes à aller jusque là...». Quel enthousiasme ! C'est ce qui s'appelle de la prudence et de la circonspection. De l’attentisme.

Car la question ne peut pas avoir de réponse tant qu'aucune alternative politique n'émerge et n'est proposée. En ne lançant pas le mot d'ordre de grève générale illimitée, la CGT refusait de faire le tout premier pas dans ce sens, alors même qu'il ne s'agissait que d'entériner l'état de fait.

L'alternative politique la plus naturelle, c'est un gouvernement ouvrier et paysan, un gouvernement populaire, assorti de la convocation d’une constituante. Le PCF, principale force de gauche, qui se prétend révolutionnaire, et en effet, la masse de ses militants aspire au socialisme, cite dans son journal, L'Humanité, le 25 mai, les manifestants qui crient "De Gaulle dehors, gouvernement populaire", mais se garde bien de reprendre ce mot d’ordre à son compte et pousse à des négociations avec le pouvoir gaulliste aux abois. Pourquoi ? Parce que des années de soumission à la politique du Kremlin l'ont rendu tout à fait inapte à toute remise en cause du pouvoir bourgeois. Pour Staline et ses successeurs, comme ses disciples français Jacques Duclos et Georges Marchais, les accords de Yalta restent en vigueur : la France est à l'Ouest, au capitalisme. La Tchécoslovaquie est à l'Est, au "communisme" stalinien. Qui en doute est un aventuriste, voire un provocateur.

Pourtant, oui, les couches sociales concernées, comme dit Séguy, sont, durant les deux dernières semaines de mai, particulièrement disponibles. La population soutient les grévistes : paysans et petits commerçants organisent des réseaux pour aider leurs familles sur le plan alimentaire. Comme beaucoup de dépôts d'essence sont fermés, le covoiturage s'organise spontanément.

De Gaulle est en place depuis dix ans. "Dix ans, ça suffit !" disent les manifestants, et parmi eux, ouvriers, paysans, employés, mais aussi des cadres et de petits commerçants sentent que s'ils ne gagnent pas tout, ils ne gagneront rien et que l'avenir est menaçant. Pourtant, le pouvoir vacille. La police se terre. Plus un CRS nulle part. L'armée n'est certainement pas prête à sortir les tanks. On dit le général de Gaulle fort déprimé. On dit aussi qu'il va à Berlin, qu'il rencontre le général Massu, et aussi des dirigeants staliniens, lesquels le rassurent : le parti communiste ne tentera rien.

Le PCF, qui était alors, de loin, le parti le plus puissant en nombre d’adhérents et le plus organisé de France (avec plus de 20% de voix aux élections), ne fera en effet aucune proposition politique susceptible d’ouvrir la voie à un gouvernement populaire. Il n’ouvrira aucune issue politique. Il passe son tour. Dès lors, le formidable mouvement de grève va s'étendre encore puis, sans perspective, lentement se désagréger. Le 25 mai, dirigeants syndicaux et patronaux siègent. Ces discussions aboutiront aux "Accords de Grenelle". Ils contiennent en particulier des augmentations de salaire de presque 30% pour des millions de travailleurs, et de 10% pour d’autres. Mais aucune des revendications fondamentales de la grève n'est satisfaite : les ordonnances ne sont pas abrogées, pas de diminution de la semaine de travail (mais une vague promesse), pas d'abaissement de l'âge de la retraite (hormis, là encore, une vague promesse). Aussi, lorsque les dirigeants se présentent devant les ouvriers de Renault Billancourt, un cri fuse, bientôt unanimement repris "Ne Signez Pas !". Profonde consternation des responsables syndicaux. La grève va rester forte encore durant presque trois semaines. Malgré l'acharnement des travailleurs, elle n'obtiendra rien de plus. Le soutien populaire, immense au départ, s'effrite à partir du mois de juin. De Gaulle dissoudra l'assemblée et les élections (fin juin) enverront au Palais Bourbon une majorité de droite renforcée. Rien de surprenant : si les travailleurs ne parviennent à ouvrir une issue politique, les couches moyennes qui pouvaient envisager de les suivre, déçues, reviennent vers la classe dirigeante. Il faut un ordre pour que la société vive. Puisqu'il n'y a pas de perspective d'ordre ouvrier, ce sera l'ordre bourgeois. Cette grève géante, ce moment extraordinaire débouche donc sur un échec également stupéfiant. Le printemps de Prague, de son côté, sera écrasé par les chars russes, tandis qu'à ce sujet des dirigeants du PCF, tout au plus, bougonnent de vagues regrets...

Les quarante cinq années qui suivent ces deux événements sont profondément marquées par ces deux échecs. Échecs, plutôt que défaites. Semi-victoires pour la bourgeoisie comme pour le système stalinien. Ce dernier connaîtra à peine dix ans plus tard, en Pologne, un autre ébranlement et en 1989, il s'effondrera en quelques jours.

Dans les années 1970, l'inflation qui est devenue considérable a rapidement dévoré les augmentations de salaire. La frousse phénoménale ressentie par les grands industriels n'a probablement pas été pour rien dans le mouvement de délocalisation des années 1980 et 90. La France est décidément une terre où les ouvriers sont dangereux. La désindustrialisation de la France est en partie, en ce sens, une conséquence de la grande grève, de la grande peur. L'intensification de l'automation également : les machines ne font pas grève. Le chômage commencera bientôt sa croissance vertigineuse.

Le Parti Communiste Français, après 1968, amorce une baisse d'audience irrémédiable, que la participation gouvernementale sous la direction de François Mitterrand accélérera. Toute une génération l’a vu défendre, par une passivité consternante, l’ordre ancien. Il est coupé de la jeunesse. Il perd des adhérents chaque année. Il ne survit, de plus en plus modestement (pour finir à moins de 2% d’électeurs en 2007) que dans quelques positions syndicales et municipales, parce que la fiction d’un parti communiste est utile au mythe de la gauche. Le Général de Gaulle est lui aussi touché par l’événement. Une partie des classes dirigeantes ne lui fait plus confiance. Le référendum qu'il lance en 1969 pour faire avancer ses idées corporatistes au travers d’une réforme du Sénat est un échec. Il quitte le pouvoir. Par ailleurs, le programme de la bourgeoisie française, celui qu'elle cherchait à appliquer dès 1965, c'est à dire la remise en cause des acquis sociaux : limite de la semaine de travail, retraite, congés payés, sécurité sociale, salaire minimum, ce programme reste en panne, jusqu'à aujourd'hui même.

 

Que nous apprend le mouvement formidable de 1968 ? Tout d'abord il précise et renouvelle la place exceptionnelle de la France dans le mouvement d'émancipation des peuples depuis plus de deux siècles. 1789, La grande révolution ; juillet 1830, les trois glorieuses ; 1848, le printemps des peuples ; 1870, la commune de Paris ; 1936, le Front Populaire ; 1946, le programme de la résistance, 1968, la grande grève. Il n'est pas impossible que le peuple français ait encore quelque chose à montrer au monde. Ce n'est pas se montrer chauvin que de le dire. Ce sont des faits. D'autres aspects de l'histoire de France sont moins glorieux : la colonisation, l'affaire Dreyfus, l'entrée en guerre en 1914, la soumission des élites à Pétain en 1939, la torture en Algérie... La grande grève nous apprend aussi que rien n'est gagné s'il n'y a pas un changement au niveau de l'Etat qui entraine la chute du pouvoir du capital. La puissance formidable du mouvement a accouché d'une misérable majorité réactionnaire parce qu'aucune autre perspective politique n'a été ouverte.

Un mouvement populaire aussi large et aussi profond est-il possible aujourd'hui ? Pourquoi pas ? C’est le défi à relever.

 

1 Dates indicatives.

2 Se souvenir par exemple de la merveilleuse comédie musicale "HAIR" créée en octobre 1967

3 Dont la Mecque était Katmandou.

4Après bien d'autres plus anciens, comme notre Aldous Huxley !

5 Le féminisme est aussi ancien que la civilisation, avec des moments forts à certaines époques.

6 Le Deuxième sexe, paru en 1949.

7 Une lutte parfaitement légitime.

8 Il n'est pas question de le lui reprocher. D'ailleurs il était doué pour la scène.

9 Guy Debord, le plus célèbre des situationnistes, avait fait partie du mouvement lettriste d'Isidore Isou

10. Le Bauhaus, créé en 1919 par Gropius était favorable à la conjonction d'idées graphiques modernes avec la production industrielle.

11 Sociologue et fondateur du parti écologiste en Allemagne, père de deux enfants, il fut victime d'une tentative d'assassinat de la part d'un ouvrier manipulé par l'extrême droite, en 1968, et mourut en 1979 des séquelles de sa blessure à la tête.

12La durée légale du travail est de 40h depuis 1936, mais dans les faits, la durée moyenne atteint 46, voire 48h.

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