Lui, lui, lui. Moi, moi, moi

Deux figures, un miroir, des contrastes. Portraits croisés de celui qui porte la longue plainte du peuple et de celui qui n'est pas payé pour en tenir compte.

François Ruffin m'est sympathique. Il est, systématiquement et décidément du côté des travailleurs, des exploités, des opprimés. Il sait rassembler : il l'a fait pour son élection. Sans être d'aucun parti, d'aucune faction, il a su les unir tous et toutes autour de sa candidature. Depuis son élection, avec beaucoup d'énergie, il joue son rôle de député et monte à la tribune, infatigablement, pour déposer des amendements en faveur de ceux qui constituent ce "pays" que lui, connait, tant soit peu.

Il a de l'humour et un culot remarquable. Il l'a montré avec éclat avec son "Merci Patron". S'attaquant au patron du luxe, première fortune de France, et réussissant à le ridiculiser, il a visé juste et piqué fort. Je vais me précipiter pour voir son deuxième film "J'veux du soleil !".

J'ai lu son livre : "Ce pays que tu ne connais pas". Je l'ai lu à peu près d'une traite, sans ennui. C'est un bon livre. En quatrième de couverture, deux photos de jeunes gens à la fin du siècle dernier. Deux condisciples du même établissement scolaire privé, un peu chicos. Cette anecdote, à deux années près ils étaient dans la même classe, structure tout le livre : "Emmanuel est comme ci, tandis qu'au contraire, François est comme ça". Pourquoi pas ? Tous les procédés rhétoriques sont défendables et celui-ci est bien défendu, tout au long des deux cent pages. 

Les employés des milliardaires qui tiennent l'essentiel de la presse se sont répandus, à propos de "Ce pays ..." en propos critiques méprisants. Ruffin y exhiberait de la jalousie. L'un, Président, a réussi, l'autre, petit plumitif, petit député ultra minoritaire, crève d'envie... Rien de plus normal : les oligarques regardent Ruffin avec une méfiance angoissée : est-ce de là, dans l'avenir proche, que viendra le danger ? La descente en flammes, généralisée dans les médias, journaux, télés, radios de ce livre allait de soi. Elle a été commandée, éléments de langages bricolés, et réalisée avec, de la part des "journalistes", juste l'indépendance dont ils sont capables. L'argument de base, il n'a pas été nécessaire d'aller le chercher loin : tout le monde sait que ce qui motive le combat de ceux qui ne pètent pas dans la soie, c'est la jalousie, l'envie.

En ce qui me concerne, je trouve tout à fait normal que celui qui doit se contenter tous les jours de nouilles à l'eau envie celui qui se régale d'une poularde accompagnée d'un bon vin. Que celui qui lutte contre les cafards dans son deux pièces au huitième étage d'un HLM miteux à l'ascenseur en panne jalouse le château à Vendôme, pièce d'eau avec carpes et cygnes, et son parc aux daims. Les péchés capitaux, pour les gueux, ne sont pas des péchés. Ce sont les riches qui ont des problèmes avec le chas des aiguilles.

Mais dans ce livre, je n'ai pas ressenti de jalousie ni d'envie, j'ai ressenti de la haine. Une haine maîtrisée, motivée, politisée. Une haine de classe. Le livre se termine tout de même, faisant allusion au déferlement des "Gilets Jaunes", par cette phrase "Votre sourire s'est figé, le mois dernier. C'est le sourire de la mort".

Ruffin nous dit, s'adressant à Macron, que ce dernier ne connait pas les gens, n'entretient aucun rapport avec eux. Il a passé les vingt dernières années à se tisser des amitiés avec autant que possible tous les personnages essentiels de ce qui n'a jamais été aussi bien désigné que par le mot "oligarchie".

Il a, infatigablement, tissé des liens personnels avec eux. Il a dîné, il s'est confié, il a été materné, paterné, il a reçu des confidences, des conseils, des ouvertures. En contraste, Ruffin nous parle des gens et de leurs difficultés. Des Zoubir, des Peggy, des Marie, des Gilbert... Les unes se lèvent à quatre heures du matin, passent deux heures dans les transports, travaillent trois heures à faire le ménage, rentrent chez eux le tout pour huit cent euros par mois. D'autres, rincés par des années de galère, ont renoncé et assument être devenu "une grosse feignasse".

La haine, une haine tranquille, sans vociférations, s'exhale très naturellement de ce contraste. La haine a mauvaise presse. Nous vivons une époque sucrée où, officiellement, le pire c'est la violence et le plus laid, c'est la haine. La police écrase des yeux et fait arracher des mains, mais l'horreur, c'est un kiosque qui brûle, ou la devanture d'un restaurant de grand luxe qui souffre... On salue la phrase de Jaurès : "Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage", mais on ne la comprend pas assez. Ce dont il s'agit c'est de l'immanence. L'oppression porte en elle la violence et la haine. Il s'agit de logique. Les ouvrages d'Eric Vuillard, courts, percutants, parlent aussi de la haine. Tout indique que la haine revient à la mode. Quant à la violence, celle des oppresseurs n'a jamais fait relâche.

Pour en revenir à Ruffin, il me semble que ce livre est un bon livre et je le recommande à chacun. D'où vient, alors, que je l'ai lu sans enthousiasme ?

Ma déception (relative) tient, je crois, au choix rhétorique : "Macron, lui ... tandis que moi ...". J'ai dit que, comme tout choix rhétorique, il en vaut un autre. Oui. Mais il est tout de même significatif. Cette opposition "LUI / MOI" a quelque chose de mystifiant. Il n'y a pas, en réalité, deux particules dont il faut s'étonner qu'elles soient de spin opposés, deux particules non corrélées. Macron est le produit d'une histoire transgénérationnelle et Ruffin aussi. Leur comparaison/opposition ne peut que rester extrêmement superficielle. On lit de nombreuses pages avec intérêt, mais aux différentes articulations qui opposent l'un et l'autre on a envie de dire "on s'en fout"... Que Ruffin porte la plainte des opprimés, on l'a compris. Qu'il cherche à lui donner force, on approuve. Que Macron s'en tamponne le coquillard, on le sait bien et à la limite, on s'en fiche. Macron n'existe pas. Orwell le dit "Big Brother existe-t-il comme vous et moi ? -- Vous n'existez pas !". La machine capital existe, Macron n'est qu'un pantin.

Pour briser la machine capital il faut un peuple travailleur organisé. L'élément dominant de la situation présente, selon moi, c'est le fait que la force rassemblée par la candidature Mélenchon en avril 2017 a été dilapidée. Pas d'organisation démocratique, donc pas d'organisation, donc pas d'alternative politique. Le programme LAEC est largement oublié.

Les Gilets Jaunes n'ont pas d'organisation, pas de leader, tout le monde, et surtout les dominants, s'en félicite! Du peuple algérien aucune direction politique incarnée ne se dégage, aucun programme, cela suscite l'admiration, et l'approbation ...de la clique au pouvoir.

C'est que, dans un cas comme dans l'autre, il suffit au pouvoir de se barricader derrière sa police et d'attendre. 

Finalement, le portrait croisé Ruffin/Macron relève au moins en partie d'une fascination. Il faut que notre camarade s'en libère. J'espère que c'est le rôle de ce livre.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.