Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (7)

Le piège est à droite.

 

Cher Jean-Luc,

Sur ton blog, à la date du 17 septembre, à propos d’une polémique injuste lancée par un dirigeant du PCF contre un député de la FI, tu écris :

Résumons. Le but des communistes est la révolution socialiste, la propriété collective des moyens de production et le communisme. Ils amorcent un tournant écologiste qui nous réjouit. Le nôtre c’est la Révolution citoyenne, le partage des richesses, la planification écologique et la 6e République. Ces deux projets ont des plages communes mais ils ne se confondent pas, cela va de soi. 

Je n’aime pas cette « opposition » elle n’est pas sincère. Et je voudrais consacrer cette lettre à la question de la sincérité, de la vérité. Concernant le but du parti communiste (car lorsque tu parles des « communistes », tu parles du PCF), mieux vaudrait le leur laisser énoncer eux-mêmes.

Je prends par exemple une phrase de la proposition de « base commune » pour le prochain congrès du PCF : Il nous faut trouver les voies d’essor de ce communisme de nouvelle génération qui conjugue démocratie poussée jusqu’au bout et orientation révolutionnaire visant à sortir enfin de la société de classe, à relever jusqu’au bout le défi écologique, à assurer la paix et le libre développement de la personne humaine dans toutes ses dimensions.

On pourrait superposer, n'est-ce pas ?  Démocratie poussée jusqu’au bout  avec Révolution citoyenne, sortir enfin de la société de classe  avec partage des richesses et relever jusqu’au bout  le défi écologique avec planification écologique. On peut préférer une formulation à l’autre, mais on parle clairement de la même chose, et on ne trouvera pas trace du côté du PCF de quelque chose d’aussi précis que propriété collective des moyens de production !

Donc cette opposition (avant de dire qu’il y a des plages communes) est artificielle. Je veux dire : c’est un artifice. Les deux positions sont insincères. Celle que tu prêtes au PCF, parce qu’ils se nomment communistes alors qu’ils ne le sont pas, et que ce mensonge ne date pas d’hier. La tienne parce que, comme il n’y a jamais eu de congrès de la FI, ce que tu désignes comme « notre position » renvoie au seul document auquel on puisse prêter une quelconque autorité, le programme L’Avenir En Commun sur lequel tu as recueilli 7 millions de voix. Or il n’est pas possible d’opposer, comme tu le fais, le but socialiste, qui consiste en effet en un gouvernement de travailleurs organisant la propriété collective des moyens de production, et ce programme. Pour la raison évidente qu’aucun socialiste n’imagine réaliser de but en blanc la propriété collective des moyens de productions en France demain. Nous parlons de transition. Nous parlons de direction prise. Je suis socialiste. Dans la lignée des gens qui se réfèrent à Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg… Instruit par l’histoire, inspiré par certains travaux comme ceux de Jacques Rancière, je ne suis pas guidé par un dogme ni une vision prophétique : comme chaque être vivant de cet univers, je ne sais pas de quoi demain sera fait.

J’ai soutenu ta candidature et ton programme parce que j’ai voulu participer à un processus qui allait dans le sens de l’émancipation des travailleurs. Je ne dis pas : demain, ou plus tard, il faut la propriété collective des moyens de production et le communisme. Mais je ne dis pas : demain, il faut sauver la propriété privée des moyens de production. Si « partage des richesses » voulait dire « défense de la propriété privée », tu n’aurais pas eu à quitter le PS.

Partage des richesses signifie ce que les mots veulent dire, ce que les mots ont toujours voulu dire, la mise en cause réelle des formidables inégalités de ressources et de patrimoine. Nos ennemis alertent contre « les partageux » !

Avec sept millions d’électeurs, j’ai dis qu’il fallait aller dans le sens de ce qu’indique LAEC. Il faut un gouvernement capable de mettre en œuvre ce programme. Puis, le moment venu, on verra, avec les millions d'électeurs concernés, quelle doit-être la suite de l’histoire.

Tu as déclaré, pendant la campagne, que ton programme n’était pas révolutionnaire, mais keynésien. Je trouve là encore que tu es dans l’artifice. Oui,  la hausse des salaires (p 58) la diminution du temps de travail (p 56), les grands travaux : "Plan de rénovation écologique de tout le bâti" (p 71), "Pour une agriculture écologique et paysanne" (p 76), "Engager la France dans un "plan mer" et créer 300 000 emplois" (p 122), "Construire 200 000 logements publics" (p 62) etc, ces mesures  peuvent être vues comme un effort de relance par la demande, comme l’envisage Maynart Keynes. Le droit opposable à l’emploi (p.55) est une mesure étatique forte. Le droit de préemption des employés pour former une coopérative en cas de vente ou de fermeture de leur entreprise (p 51) n’est pas vraiment une remise en cause de la propriété privée quoique ce soit déjà intolérable pour la bourgeoisie dominante.

LAEC propose de créer un pôle public bancaire, notamment par la socialisation des banques généralistes (p 50) et là encore, on peut évoquer Keynes puisque il s’agira de favoriser l’octroi de prêts aux entreprises pour relancer l’activité.

Mais quel programme peut soutenir un socialiste comme moi, aujourd’hui ? Un programme réalisable par un gouvernement sérieusement progressiste : LAEC.  Le contenu révolutionnaire d’un mot d’ordre n’est pas livré par son intitulé, mais par les circonstances. Quoi de plus modestement réformateur que : « La Terre, la Paix, le Pain » ? Ainsi commença pourtant  la grande révolution russe il y a un siècle.

Les mesures « keynésiennes » de LAEC auraient pour premier effet de faire sauter les traités de l’Union Européennes. Il est possible, certes, que le gouvernement issu de notre victoire électorale fasse comme celui de Mitterrand : un tournant de l’austérité. Mais le contraire est possible également : que face à la contre offensive rageuse des classes bourgeoises, notre gouvernement aille de l’avant. Les gauchistes pensent qu'un programme beaucoup plus radical donnerait une garantie de non retour en arrière. Je sais comme toi que c'est un enfantillage : aucune garantie n'est possible en démocratie.

Certes, il est logique que de grandes productions comme l’industrie du médicament, par exemple, passent sous le contrôle de la société entière, et soient libérées de la logique du plus grand profit.

Mais les révolutionnaires n’ont jamais dit qu’il fallait dépouiller les petits propriétaires.

Je cite :  "L'expropriation des banques ne signifie en aucun cas celle des petits dépôts bancaires. Au contraire, pour les petits déposants, la banque d'état unique pourra créer des conditions plus favorables que les banques privées. De la même façon, seule la banque d'état pourra établir pour les fermiers, les artisans et les petits commerçants des conditions de crédit privilégiées, c'est à dire à bon marché" (p 25).

Plus loin : "Le Paysan restera propriétaire de son lot de terre tant qu'il le trouvera lui-même nécessaire et possible".  Et : "Tant que le paysan reste un petit producteur indépendant, il a besoin de crédit à bon marché, de prix accessibles pour les machines et les engrais, de conditions favorables de transport et d'une organisation honnête d'écoulement des produits agricoles. Cependant les banques, les trusts, les commerçants pillent le paysan de tous côtés. Seuls les paysans eux-mêmes peuvent réprimer ce pillage, avec l'aide des ouvriers".

Et plus loin : "L'expropriation des expropriateurs ne signifie pas non plus la confiscation forcée de la propriété des petits artisans et des petits boutiquiers. Au contraire, le contrôle ouvrier sur les banques et les trusts, à plus forte raison la nationalisation de ces entreprises, peut créer pour la petite bourgeoisie citadine des conditions de crédit, d'achat et de vente incomparablement plus favorables que sous la domination illimitée des monopoles."

Ces dernières citations pourraient presque provenir de LAEC, n’est-ce pas ? Elles proviennent du « Programme de Transition » élaboré par Léon Trotski en 1938. C'est ce que je veux dire : ne tente pas de dresser un mur entre LAEC et une stratégie socialiste. Ce mur n'existe pas, et cette tentative nous dessert, socialement, et électoralement.

Ici je pense à un petit apologue. Un homme sort d’une cabane, au nord du Canada. Il pense qu’il y a, à gauche, une fosse dissimulée au fond de laquelle se trouve un pieu aiguisé. Un piège à ours. Il prend à droite, et tombe dans la fosse. Elle n’était pas à gauche (les amateurs reconnaîtront le film). 

Ne fais pas, Jean-Luc, comme ceux qui croient qu’il faut « éviter de faire peur aux propriétaires ». Ne fait pas comme ceux qui pensent que le piège est à gauche. Tes amis sont à gauche, ce sont les salariés, les travailleurs.

Toi-même, tu as analysé comment Lionel Jospin a perdu, en 2002, avec ses déclarations de style centriste  comme « L’état ne peut pas tout faire » adressé aux travailleurs de l'usine Michelin.

Si une proportion assez grande des travailleurs nous suit, les indécis viendront en sus !

 

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