Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (8)

La position d'un homme politique relativement aux agissements de l'état israélien est une pierre de touche décisive.

Ahed Tamimi est en France. Cette jeune palestinienne résistante de dix sept ans, qui a fait huit mois de prison pour avoir giflé deux soldats en Cisjordanie occupée parcourt la France et l’Europe (elle ira en Espagne, en Italie) et rencontre des responsables politiques pour attirer l’attention sur la situation terrible de son peuple. Je suppose que tu la rencontreras.

La question israélienne, et palestinienne, n’est pas une question parmi d’autres. Des tragédies il n’en manque pas, depuis la déportation massive des Rohingyas jusqu' aux massacres du Yémen, des guerres en Afrique centrale, des exactions envers les autochtones en Amérique du sud et centrale et beaucoup d’autres.

Pour nous occidentaux, pour nous européens, pour nous français, ce qui se passe en Israël est tout à fait à part.

Parce que la création de l’Etat d’Israël a été faite par les occidentaux (avec l’accord des russes) contre les populations arabes de ce territoire.

Parce que les habitants de ce nouvel état sont en majorité issus des populations juives d’Europe. Leurs parents étaient des européens.

Parce que l’existence de cet état a été régie par des résolutions de l’Organisation des Nations Unies.

Parce qu’au jour le jour, cet état n’existe qu’avec le soutien économique, politique, culturel, scientifique et militaire massif des USA, et des pays européens, au premier rang desquels notre pays. Pour ces raisons, notre responsabilité humaine et politique est incontournable.

Concernant la paix et la marche du monde, tu as souvent déclaré que tu n’étais pas favorable à un monde bipolaire, ni multipolaire, mais à un monde organisé, la moins mauvaise institution existante à cette fin étant aujourd’hui l’ONU.

S’il y a une nation qui défie et nargue le droit international aujourd’hui, c’est bien Israël.  L’ONU avait préconisé la formation de deux états. Israël ruine chaque jour davantage cette possibilité, retardée depuis soixante ans. L’ONU a condamné la formation du mur d’apartheid. L’ONU condamne le cruel blocus de Gaza. L’ONU condamne la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. L’ONU a régulièrement condamné les bombardements sur Gaza, et tout dernièrement l’horrible massacre, par des tireurs d’élite, de manifestants désarmés.

Pourtant, l’Occident tout entier, mais la France au premier rang, soutient de toutes ses forces les gouvernements israéliens criminels, et leur apporte son concours. Je suis, en tant que scientifique et membre de l’AURDIP (Association des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine) particulièrement choqué sur le plan humain par la coopération, entre de grandes écoles et institutions scientifiques françaises et des organismes israéliens, tels le fameux Technion, coopération qui comporte la mise au point de techniques de contrôle des foules et d’armes létales. Comme français, je suis choqué par la mise en scène constante de cette amitié entre nos dirigeants politiques, que ce soit Sarkozy, Hollande ou Macron (Chirac était plus exigeant), et les dirigeants israéliens.

Je n’oublie pas, comme parisien que j’ai longtemps été, la … mise en Seine obscène (opération Tel-Aviv sur Seine...) de cette même amitié par la mairie de Paris.

Naturellement, je sais que tu partages à cent pour cent mon indignation et qu’il n’est personne, parmi tes proches en politique, qui ne la partage. D’ailleurs, le Parti de Gauche a toujours répondu positivement aux demandes de la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) d’action pacifique pour le droit et la justice, campagne soutenue, de l’intérieur d’Israël, par d’éminentes personnalités, et en France par des gens que tu connais bien, le mathématicien Pierre Stambul, les historiens et sociologues Schlomo Sand ou Dominique Vidal et bien d’autres.

Pourtant, ce qui concerne cette question, dans LAEC, est extraordinairement réduit : reconnaissance de l’Etat Palestinien, et soutien de la solution à deux états (p 96). C’est la position, toute platonique, de tout le personnel politique occidental (avec des nuances : oui, nous sommes pour la reconnaissance de l’état palestinien, mais peut-être pas maintenant. Bientôt.) Des choses que pourraient faire un gouvernement progressiste français, il y en a des quantités. J’en cite une, que tu connais bien. Raisonnable et mesurée : la suspension de l’accord de partenaire économique privilégié avec l’Union Européenne. Cette mesure présente l’avantage, si l’UE la refuse, de pouvoir être annoncée unilatéralement pour le compte de notre pays.

Je rappelle que les sénateurs irlandais ont voté l’interdiction des importations israéliennes en provenance des territoires occupés. Voilà une autre mesure raisonnable et mesurée.

Tu te souviens que tout récemment les syndicats du port de Radès, en Tunisie, ont empêché le débarquement des marchandises d’un bateau en provenance d’Israël. Je suis certain que la réaction de ces dockers te réjouis.

Mais sur ces questions, on t’entends peu.

Alors bien sûr, il y a le CRIF, conseil prétendu représentatif, qui ne l’est pas, des institutions juives de France, en réalité relais en France des gouvernements d’extrême-droite israéliens.

Le CRIF ne t’invite pas à son célèbre déjeuner, ce dont tu as déclaré ne pas te soucier mais si d’autres y trouvent l’occasion d’accolades dans une atmosphère bien arrosée. !

Oui, il existe une énorme pression sur les hommes politiques, et pas seulement en France, pour qu’ils se montrent solidaires des crimes israéliens, ou au minimum qu’ils évitent ce sujet. Tu n’as pas pu ignorer le travail de fond publié dernièrement dans le Monde Diplomatique en mars « Lobby israélien, le documentaire interdit », par Alain Gresh.

Sinon, la sanction vient sous la forme d’accusations d’antisémitisme. Tu as été accusé d’antisémitisme, quand tu as critiqué la politique de Pierre Moscovici… Comme tu le sais, Bernie Sanders, aux USA a été l’objet d’une campagne prétendant qu’il était le candidat des extrémistes antisémites ! Jeremy Corbyn est l’objet de campagnes le visant comme prétendu antisémite.

Ce ne sont pas là des coïncidences. La question israélienne est un nœud géopolitique fondamental, un point de capiton de l’ordre impérialiste mondial. C’est un élément stratégique en ceci qu’il s’agit pour nos adversaires : Trump, May, Macron, Merkel, en soutenant les exactions israéliennes de faire prévaloir en tout point la violence, la force, sur le droit international. C’est l’observation de Bismarck : « La force prime le droit » dont il s’agit. Le capital ne peut survivre qu'en organisant l'asservissement par la force.

Il me semble que nous devons être au premier rang de la résistance et de l’opposition aux exactions des gouvernements israéliens, parce que nous sommes pour la Paix et un monde ordonné par le droit.

Et c’est un honneur, dans ce contexte, d’être traité d’antisémite par les lobbyistes israéliens.

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