Vincent Lindon nous a habitué à des films violemment anti-capitalistes. Welcome (2009), la loi du marché (2015), En guerre (2018)...
Dans ces films il assure le rôle d'un homme ordinaire, d'un agent de sécurité, d'un syndicaliste...
Cette fois, avec Un Autre Monde, il est Philippe Lemesle, un patron, responsable d'une entreprise de taille moyenne, environ six cent salariés.
On comprend dès l'ouverture que cet homme vit un enfer, un enfer très commun puisque la première scène est la réunion de ce manager, de son épouse (Sanbdrine Kimberlain) et de leurs avocats pour régler les détails de leur divorce.
Sa boite a été rachetée par une multinationale et fait partie depuis quelques années d'un conglomérat comportant plusieurs succursales en France, en Allemagne, aux Pays-bas... et aux USA.
Cette année, la multinationale a fait des profits records et a distribué à ses actionnaires des dividendes records. En bonne logique, le grand patron demande qu'à cette occasion on licencie 10% du personnel, partout.
Le problème de Lemesle (et celui des autres managers) c'est qu'il y a déjà eu de tels "dégraissages" les années précédentes, que les effectifs sont tendus, les travailleurs surmenés, que les règles de sécurité ne sont plus respectées, etc. Lemesle, et son adjoint DRH doivent trouver 58 employés à virer. Cela semble impossible. Les différents secteurs de l'entreprise se déclarent incapables d'accepter de travailler plus (on leur demande de "gagner deux points") avec moins de personnel. Lemesle déclare presque chaque fois qu'il ouvre la bouche "Je ne veux pas entendre cet argument".
Finalement le DRH (qui est l'ami de Lemesle) trouve à licencier 30 personnes. Mais il en manque presque autant.
Lemesle et les autres managers font entendre leur voix à la direction France (la directrice France est jouée par Marie Drucker) : c'est impossible. Et là encore, revient cette phrase : "Je ne veux pas entendre cet argument".
Le point c'est que le directeur mondial a demandé que l'on licencie 10% du personnel. Mais 9%, pas 11%, pas 8% ici et 12 % là, non : 10% partout.
Lemesle -- et c'est un point où le scénario parait bien sûr irréaliste--, calcule que si les managers renoncent à leurs bonus pour un an, on réalise la même économie que celle demandée par le directeur mondial. Avec un petit chantage, il obtient, avec un autre manager, que la directrice France envoie cette proposition au siège mondial.
La scène avec le grand patron est intéressante. Il commence par les féliciter : c'est une initiative, le plan est très bien fait, etc. Puis il jette ce masque peu crédible. Que deux directeurs français jouent les "bons samaritains" tout le monde s'en branle" (comme Macron, il ne mâche pas ses mots). Le message que nous voulons passer aux actionnaires, c'est que nous avons le courage de faire même ce que nous n'avons pas envie de faire.
Que signifie cet élément de langage ? On comprend qu'il ne s'agit en réalité pas seulement, ni même principalement, d'argent. Il s'agit de détruire les hommes, de les briser. De licencier POUR licencier, parce qu'on hait les travailleurs.
Mais si l'entreprise échoue, se casse, s'il se produit des accidents, une grève, un scandale ? Bah ! C'est une option : on remontera l'entreprise en Pologne ou en Asie du sud est.
On est un peu dans 1984, cet "autre monde" est un monde orwellien. Finalement, Lemesle est piégé par les syndicalistes, qui lui arrachent la promesse qu'il n'y aura pas de plan social (il ne doit pas les prévenir). Puis le plan arrive. Il nie avoir promis. Les syndicalistes l'ont enregistré et la presse met tout au jour. La direction française annonce à Lemesle qu'il est licencié pour faute lourde. Puis elle lui propose un deal. S'il rejetait la faute sur son DRH (qui est son ami) son propre licenciement pourrait être annulé.
Là encore, on pense à 1984. La torture à laquelle Winson est soumis a pour but de lui retirer toute "humanité". Il faut qu'il trahisse Julia, la femme qu'il aime, qu'il demande que la torture lui soit épargnée et que ce soit Julia qui soit torturée. Il cède.
Lemesle, lui, ne cède pas. Il refuse d'accuser son DRH, qui n'a fait que suivre ses ordres. Là encore, le scénario est peut-être ... optimiste. Peut-être que dans la vraie vie, le manager aurait accepté ce deal abject. Mais je comprends que les scénaristes, étant donnée l'image de Vincent Lindon dans le public, ont reculé à lui faire endosser cette opération.
Dans cette obscure bataille, complètement perdue, Lemesle a ruiné son ménage. Sa femme qui pendant des années l'a vu perdre son sang et sa sève, s'en sépare. Mais il y a plus. Le couple a deux enfants. La fille a fait de bonnes études et les poursuit aux USA. Le garçon plus jeune (il a peut-être dix huit ans) fait un grave épisode psychotique. Il injurie et menace un enseignant, et se retrouve aux urgences psychiatriques. Lorsque ses parents viennent le voir, il les interroge méticuleusement sur leur trajet, le temps qu'ils ont mis, le prix du péage... et tiens des propos dont on comprend que ce sont ceux du père : "Ça ne colle pas avec mes chiffres. 40 euros ? Mais est-ce certain ? Avez-vous la facture ? Quatre cent kilomètres, avec l'autoroute, avec ces chiffres, et la vitesse moyenne de la voiture, je fais mes calculs et ça ne colle pas. Vous êtes partis à ? Onze heures ? Pour moi ça colle si vous êtes partis à midi vingt."
Lors d'une autre visite, le garçon raconte son entretien téléphonique avec Marc Zuckerbergh, qui va lui donner un poste.
Pour soigner cet adolescent, on lui apprend a manipuler des marionnettes : cela l'oblige à se concentrer. La métaphore est transparente : nous sommes tous des marionnettes, dont les fils sont remués par des fous.
Mais le fou qui bouge les marionnettes n'est pas le grand patron de New York. Lui est assurément un pervers avide et absolument dénué de tout scrupule. Ce n'est pas non plus "le marché", qui est hors de cause puisque la multinationale fait de formidables profits, et ce n'est pas non plus "Wall Street" pour la même raison.
Le système fonctionne parce que les donneurs d'ordre sont les actionnaires. Les actionnaires ne licencient personne, ne poussent personne au désespoir ni au burn out. Ils sont totalement innocents et ne sont pas censés savoir rien de ce qui se passe. Il ne sanctionnent personne. Simplement, s'il peuvent gagner 10% ici et 12% là, ils mettront leur argent ... là.
C'est cette réalité qui est folle, absolument folle : paranoïaque c'est à dire d'une rationalité parallèle, à côté, et pour cette raison, profondément mortifère. Pour les hommes et pour leur environnement.
Peut-on faire un pas pour sortir de cette démence ? Vincent Lindon a fait, l'an passé, un esclandre public pour demander qu'il y ait une campagne UNITAIRE permettant, à l'occasion de la présidentielle, de faire UN PAS.
Il n'y a pas eu de candidat unitaire. A défaut, il y a un candidat sur la candidature duquel on peut se rassembler. Il faut le faire. C'est une question de vie ou de mort. Ce qui est devant nous est pire que la mort, c'est la mort de l'humanité (mankind) de l'humanité (humanity).