La vie des bêtes

La monarchie républicaine, dite cinquième république, se reproduit tous les cinq ans au terme de dix-huit mois de furieuses parades amoureuses. Tous les cinq ans le piège se reconstitue. Est-ce une fatalité ?

Oui c'est une grosse bête, la Cinquième République. Elle ridiculise le Brachiosaure, à tous points de vue. Un squelette énorme : la haute fonction publique, les préfets, les généraux, les diplomates, les chefs de cabinets... Peu de muscles, si l'on en juge par ses innombrables incapacités en cas d'épidémie. Un cerveau minuscule, confus en toutes choses, à faire passer l'étourneau pour un grand intellectuel. Des mâchoires et des griffes formidables sa police et son armée, toujours sur le qui-vive, au dedans comme au dehors. Elle mâche à chaque seconde la meilleure part de la valeur que nous produisons, l'avale et l'expédie dans son énorme estomac bancaire et de là dans des tripes qui font le tour de la terre. Elle en fait de la mauvaise graisse et de puants excréments : ses millionnaires et milliardaires, leur presse écrite et parlée.

La particularité vraiment exceptionnelle de cette bête c'est que, au lieu que le Catoblépas, animal fabuleux connu d'Aristote n'a pas la force de porter sa tête, la grosse bête dont je parle n'a ni les capacités ni le désir de se gouverner elle-même. C'est une machine, nommée UE, qui lui dicte ses priorités, et ce sont les milliardaires (ses excréments) qui tournent les rouages de cette machine. Quelle monstruosité !

La Cinquième, cet animal nuisible aux habitants de nos terres et à notre milieu, se reproduit habilement tous les cinq ans par l'effet d'une élection dite présidentielle suivie d'élections dites législatives. J'ai utilisé "dite" qui témoigne d'un certain scepticisme, motivé par le fait que ce "président" est en réalité un monarque absolu il décide des médicaments, des horaires des écoliers, des matchs de football et de mille autres vacuités. Quand aux "législatives", elles ne désignent guère des législateurs puisque s'ils manifestent une hésitation à combler les voeux du monarque, celui-ci tranche par ordonnances.

Tous les cinq ans, donc, il faut choisir le monarque, puis, et c'est une conséquence, ceux qui auront le droit de se prosterner devant lui dans les chambres. Au bout de cinq ans, cela se meurt, pour que cela ressuscite. Rien ne change dans la monarchie, mais les habits peuvent être, alors, éventuellement, endossés par un autre personnage. Ce personnage n'est à proprement parler personne, mais il doit parler fort, depuis sa tribune, car c'est un TRIBUN. Il le faut, c'est la règle. 

Les préliminaires de cette reproduction commencent ordinairement deux années avant l'élection. Des murmures, des "si le drapeau tombe, je...", des "le drapeau est tenu, merci bien ...". Puis des épreuves de sélection, organisées par les Instituts de Sondage. Ces derniers sélectionnent 937 citoyens avec une marge d'erreur convenable, de toutes origines, territoires, sexes, âges, tendances passées présentes et futures et les sondent. Contrairement au toucher rectal, dans un sondage, on enfonce un doigt dans le cerveau. Puis on lève le doigt pour déterminer dans quel sens souffle le vent de l'histoire. Les partis, grands et petits, sur la base des sondages choisissent leur candidat. Les tribuns dont on aura jugé qu'ils en ont une trop petite (je parle de leur cote sondagière) sont écartés et aussitôt se soulagent dans les bottes de l'heureux gagnant. Ce n'est qu'ensuite que se joue l'acte proprement dit, c'est à dire les grandes messes poli-publiques, les "C'est votre PROOOJEEEET", le entretiens urbains, ou sauvages, avec les journalistes les métingues, les hologrammes (inquiétante invention qui montre à quel point le peu de poids se transporte aisément dans le vide quantique) les croches-pattes, les bonbons empoisonnés, enfin le folklore dont nous raffolons tous.

Il y en a, des prétendants ! Des qui veulent être grand vizir... C'est bien naturel. On suppose (comme le disait mon grand père Marius) que "la place est bonne". Si c'était là toute l'histoire, pas de quoi en faire un plat.

Or, dernièrement, on a vu une nouveauté. Un prétendant a prétendu que l'évolution (décryptée par Darwin) devait faire son oeuvre et que la Cinquième devait laisser place à la Sixième. Cette dernière serait une bête différente, ayant avec les citoyennes et les citoyens un rapport plus dialectique. Pour le dire simplement : les gens acquerraient, dans cette nouvelle république, le droit à la parole, plus ou moins souvent, mais pas juste un dimanche tous les cinq ans, et tout se ferait plus localement et plus collectivement. Une belle idée !

Dans ce rêve, il n'y aurait plus de monarque, hors le peuple. Le Président, s'il en était un, ne déciderait pas de tout, il n'aurait pas le premier rôle Cette Sixième République naîtrait d'une Assemblée Constituante. Seulement, sauf par un miracle qui égalerait en étrangeté la transsubstantiation du corps du Christ dans l'hostie, cette Assemblée Constituante, elle, résulterait de l'élection présidentielle de la Cinquième République. Aïe !

Difficulté ! Le processus de reproduction de la bête, du Léviathan, se retournerait pour devenir celui de son extinction.  Celui dont j'ai parlé, le porteur du projet de Nouvelle République a essayé, deux fois. cette difficile opération. La première fois (2012) il a fait un bon score. La fois suivante (2017) il a failli entrer dans l'histoire. Mais cela ne s'est pas produit. 

Je parle de Jean-Luc Mélenchon. C'est un grand homme, un Grand Tribun. Quand il parle, c'est le tonnerre, il faut qu'on l'écoute. Malheur au pègrelleux  qui voudrait lui river son clou, surtout s'il est journaliste. Malheur à qui prétend le contredire ou ne pas suivre ses avis. Damné celui qui viendrait le perquisitionner !!! 

Il y a, je le prétends, une grande cause de trouble dans le fait qu'un tel homme soit celui par qui devrait venir la relativisation de la fonction présidentielle, dans le cadre d'une sixième République. Il a parlé, on a parlé de Cincinnatus qui, parait-il, a eu cet édifiant parcours : paysan, consul, dictateur, puis de nouveau paysan. C'est beau, mais cela se passait dans des temps très anciens. Moi qui ai soutenu la candidature de Mélenchon, les deux fois, après tout le mal qu'il s'est donné, qu'on s'est donné... qu'une fois élu, il rentre chez lui, il me semble que cela aurait été dommage...

Je vais plus loin, j'affirme que Mélenchon n'est pas en cause. Le vice de la cinquième république, c'est l'extrême personnalisation de la fonction présidentielle. Mais cette extrême personnalisation, de quoi découle-t-elle ? De l'élection au suffrage universel. Il en résulte logiquement que la personnalité du candidat doit correspondre à la fonction. Il doit avoir le profil de l'emploi. Il ne lui est pas demandé en premier lieu d'être sage, juste, mesuré et équilibré, mais d'être un géant, un sauveur, un oracle, un Tribun. 

Même Macron, qui n'a pas eu à conquérir le pouvoir, celui-ci lui ayant été servi sur un plateau par les magnats de la banque, même le gentil Macron a été obligé de hurler comme un veau qui a perdu sa mère. Il le fallait. Ça n'aurait pas été crédible. Cela signifie-t-il que tout candidat à l'élection présidentielle doit être, par destin, un possible Grand Leader, Président de la Cinquième république, et aucune autre ? Pas du tout ! Voyez Benoit Hamon ! Un candidat peut aussi ... se ridiculiser. Il semblerait donc que nous soyons, nous partisans d'un régime plus social, plus écologique et plus démocratique, dans une boucle logique défavorable. Si la personnalité de notre candidat est conforme à notre projet de sixième république, il ne sera pas élu. Que dis-je ? Il ne sera même pas au second tour. En fait, il sera complètement largué.

Pour qu'il soit un candidat sérieux, il faut qu'il ressemble à un président... de la cinquième république. Et là, il y a deux cas. Ou bien ses électeurs aiment bien le régime actuel, et ce candidat a de bonne chances. Ou bien ils ne l'aiment pas et la situation est trouble. Vous me direz : on peut faire confiance. Il y a la personnalité, mais il y a les idées. Pour que Mélenchon obtienne presque 20% des suffrages du premier tour, il a fallu que beaucoup de gens qui attendaient un changement (plus social, plus écolo, plus démocratique) lui fassent confiance, malgré le trouble. Mais pas assez.

Nous voici aujourd'hui dans la zone d'attraction de la prochaine élection présidentielle. Comment se présente l'enfant ? Particulièrement mal. Pour tout le monde d'ailleurs. Macron s'est mis à dos toutes les couches sociales, fors ses milliardaires. La droite classique apparaît châtrée par le chouchou des banques. L'extrême-droite n'est pas à la fête.

C'est pourtant nous qui sommes au fond du plus profond trou. J'ai dit qu'un bon candidat, en principe, doit être un tribun. Nous n'en avons qu'un : Mélenchon. Et Mélenchon, s'il est candidat (il y pense très fort) sera, pour ses opposants, trop facile à éparpiller façon puzzle. Pour le moment, les droites croisent les doigts en espérant qu'il entre dans l’arène. S'il cède à cette tentation, la vidéo de la perquisition suffira inévitablement à le faire verser dans le bas côté. Il en a trop fait ! Ses sympathisants ont fuit. De 19% à 6%, une sacrée contre performance. "Mais ce sont des élections différentes !". Oui, mais si un courant est en bonne forme, cela se vérifie à toutes les élections...

Alors qui d'autre ? Ruffin ? Mais Ruffin n'a ni l'expérience, ni la puissance, ni la stature de Mélenchon. Alors Vincent Lindon ? Clémentine Autin ? Thomas Piketty ? Adrien Quatennens ? On peut chercher ... Il n'y en a PAS. Nous sommes donc fichus. J'en ai rencontré ces temps derniers, des gens qui proposent de faire l'impasse sur la prochaine élection présidentielle. Qui sera notre prochain Président ? Encore Macron ? Valérie Pécresse ? (ou Xavier Bertrand ?, ou François Barouin ?) Marine Le Pen ? L'un de ceux-là. 

Pourtant, dans une conjoncture extrêmement défavorable, Thémistocle a vaincu Xerxès. Pourquoi ? Parce qu'il est allé où on ne l'attendait pas : sur mer, dans un détroit.

Je propose un théorème paradoxal (c'est à dire éloigné de l'opinion commune) : pour faire venir au monde une république plus démocratique, il faut bien sûr en passer par l'élection constitutionnelle, mais en renversant le paradigme de l'homme providentiel.

Pour me réfuter un ami m'a offert cette image "la présidentielle, c'est la finale de Roland Garros, ce n'est pas un match au Stade de France". C'est précisément le point que je conteste et que je nie. Il faut que nos héros, et j'en propose une liste qui naturellement ne vaut pas certificat, mais indication, vision : Vincent Lindon, Thomas Piketty, Emmanuel Todd, François Ruffin, Paul Alliès, Fabien Roussel, Pierre Darhéville, Cécile Duflot, Adrien Quatennens, etc, etc, etc fassent équipe. Fassent une campagne en équipe.

Une EQUIPE ! L'équipe de la sixième république, celle qui intègre le mouvement des gilets jaunes en faisant campagne non dans des "réunions publiques" où le grand homme instruisait les foules (et pourtant... Mélenchon faisait ça très bien !), mais dans des ASSEMBLÉES POPULAIRES LOCALES. L'équipe qui s'engage à abroger les lois anti sociales, anti environnement et anti démocratiques des trente dernières années. Vous me direz : et le programme ? Le programme, je viens de le dire. Quelques mesures suffisent parce que l'expérience le prouve : personne n'applique jamais aucun programme. Il faudrait, pour écrire un vrai programme, savoir à l'avance comment nos adversaires financiers vont réagir. Le programme est un bon moyen de se disputer des mois durant pour une chimère.

Mais, bien sûr, à la fin du compte, il faut un candidat, un nom sur un bulletin. Il n'y a aucune raison pour que les membres de l'équipe désirent très fort être LE candidat. Ce serait même louche puisque, dans la sixième république, le Président n'est pas nécessairement un personnage très actif et très important...

J'ai d'abord pensé : Vincent Lindon. Un homme honnête et sympathique, qui n'est pas un homme politique. Seulement il y a un second tour, il faut donc un homme capable de défendre nos idées avec aplomb et compétence. Et là, je donne mon avis, sur une question importante, mais pas décisive. Je pense à Jacques Généreux. Il faut reconnaître qu'il a plus le profil d'un Cincinnatus, d'un homme qui, sa mission accomplie (incluant bien sûr un poste de ministre de l'économie) , retourne dans son Université ... que notre Jean-Luc !

Voilà mon plan, à la manière de Thémistocle ! Je propose de faire campagne pour la présidence de la cinquième république dans l'esprit de la sixième république.

Des amis me disent que c'est beau, mais que "les français ne sont pas prêts", qu'il faudra deux ou trois générations pour qu'ils renoncent à la drogue "homme providentiel" ! 

Pour me défendre j'ai deux arguments.

Le premier c'est qu'après tout, dans un pays voisin avec lequel nous avons une histoire jumelle depuis mille ans, l'Angleterre, les électeurs votent pour une équipe, le shadow 's cabinet. Ce n'est donc pas si étrange.

Le second argument est très simple.  Avec toute autre option, nous sommes morts.

 

 

 

 Pour davantage de précisions, je renvoie à mon essai : ...Ni Tribun (avec une préface de Jean Chérasse). Qui paraîtra à la fin du mois d'août, mais que l'on peut se procurer dès maintenant ici :

https://www.lautrelivre.fr/jean-pierre-boudine/ni-tribun-l-avenir-de-nos-idees

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