Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (9)

Voilà qui termine la série.

Le Tournant du Collectif

Nous sommes en temps limité. L’un de mes collègues le disait, faisant allusion à la situation des étudiants durant un examen : mais nous sommes en temps limité, nous aussi, s’agissant cette fois que la brièveté de la vie humaine.

Ce qui est nouveau dans notre situation à tous, c’est que les êtres humains, sur cette planète, savent maintenant qu’ils sont « en temps limité ». J’ai écrit un livre sur ce thème à partir d’une réflexion du physicien Fermi[1]. D’autres ont fait des calculs qui ne laissent aucune échappatoire : les ressources, toutes les ressources : pétrole, uranium, charbon, métaux rares, cuivre, terres arables, seront inéluctablement épuisées d’ici quelques décades (sans parler de l'eau qui restera abondante mais pas forcément potable), à moins que toute la vie économique ne soit raisonnablement redéfinie et maîtrisée, par la société solidaire.

Certains de mes amis conservent leur optimisme avec un aphorisme comme : « Là ou croit le péril, croit aussi ce qui sauve ». Mais il faut bien comprendre ce qui se passe. Le Capital n’est pas un être humain qui réfléchit. C’est une machine qui fonctionne et qui se concentre. Il ne manque pas sur la planète de capitalistes lucides qui souhaiteraient faire machine arrière. Mais leur sentiment ne pèse rien. À court terme, un capitaliste scrupuleux concernant les ressources naturelles serait abattu par la concurrence. Les libéraux qui souhaitent sincèrement réglementer le Capitalisme sont impuissants. Les initiatives, bonnes ou mauvaises, auront toutes le même résultat : augmenter le chaos. À un certain niveau de chaos, soit nous aurons une guerre qui dégénérera et l’humanité disparaîtra, soit, les dominants parviendront à imposer une servitude durable, comme celle que décrit Orwell dans « 1984 ».

Ce qu’il subsiste d’espoir est dans une politique comme celle que tu as défini durant ta campagne et qui reste gravée dans le programme LAEC. Tu peux, nous pouvons gagner à la prochaine échéance. Ces lettres ont mentionné ce qui me paraissait mettre en danger un succès tellement souhaitable : la forme choisie pour le mouvement FI, le flirt avec le populisme, le tangage dans les relations avec le PCF et le PS, une vision internationaliste qui fait l’impasse sur le cousin allemand, l’illusion keynésienne, l’évitement de la condamnation des politiques israéliennes.

Ces difficultés se concentrent dans la première. Toutes les autres en découlent. Et ce que cela signifie est simple : la forme qui convient à une campagne présidentielle ne convient pas à la vie politique quotidienne. Tu peux me dire qu’il y a des élections tous les ans. Oui, mais la forme de la campagne présidentielle ne convient ni aux élections européennes, ni aux élections municipales. Dans la campagne présidentielles il y a, il y a eu un travail collectif considérable ramassé, concentré, exprimé par le candidat, seul. Dans la vie politique quotidienne, et pour les élections intermédiaires (où il n’y a pas un, mais de nombreux candidats) le type de fonctionnement pris en charge par une tête très au-dessus des autres, puis des seconds, et tout au loin des colleurs d’affiches et distributeurs de tracts, jamais consultés, est très dangereux.

Tu ne te heurtes à personne, et on ne peut pas penser sans résistance. Cette stature qui est la tienne, elle est naturelle et logique, ce n’est pas ce que je critique. Tu es le seul, parmi le groupe des députés, par exemple, le seul de ta classe d’age, et le seul, de très loin, par l’expérience : tu as été ministre (très bon ministre, d’ailleurs). Alors tu penses seul. Et tu exprime, seul, la politique de tout le mouvement. Un exemple parmi d’autres : tu as décidé que les élections européennes devaient constituer un référendum contre Macron. Idée très douteuse, à l'heure qu'il est tu dois l'avoir compris. Il y a en général aux européennes une participation en baisse, et il est facile pour nos adversaires voire ceux qui pourraient être des partenaires, il leur est facile de rendre l’enjeu proprement européen bien confus. C’est donc un mauvais terrain pour lancer un défi. Si je compte bien, la participation, qui baisse à chaque échéance de ces élections, était à 42.6% seulement en 2014. Nous sommes actuellement, dans les sondages, à 14% Cela signifierait moins de 6% du corps électoral, et seulement deux millions et demi d’électeurs pour la liste FI, à rapporter aux sept millions que tu as rassemblés.

C’est ce que je t’aurais fait observer, si tu me l’avais demandé ! Mais tu ne l’a demandé à personne, et personne, semble-t-il, ne t’a fait cette observation. Si la FI était organisée démocratiquement, avec des débats, des décisions votées, des dirigeants élus, un organe dirigeant, la situation serait différente. Appuyés sur la vie militante, les dirigeants seraient obligés d’avoir, sur chaque action ou prise de position du mouvement, une opinion à eux. Et je te le dis très simplement, une idée comme « faire des européennes un référendum contre Macron », n’aurait pas été adoptée en bureau politique…

Cela peut sembler pénible, mais c’est une sécurité. Rappelle-toi que des idées, tu en as eu. Tu as proposé, impromptu, en fin de meeting, en septembre 2017, qu’un million de travailleurs défilent sur les champs Elysées contre la destruction du code du travail, derrière les syndicats. Je crois que les syndicats ne nous ont même pas honorés d’une réponse…

Cela va bien plus loin. Le Media, qui est notre projet de fenêtre dans le monde médiatique, a subi des crises, des contestations. C’est pourtant un bon projet, fort, indispensable, s’il nous permet de donner un avis « Insoumis » sur tous les problèmes du moment, un peu comme font les anglais du Labour avec leur shadow cabinet. Pour ma part, je ne suis pas favorable à l’indépendance économique d’un tel projet par rapport à notre mouvement. Les capitalistes sont incapables de concilier gestion économique et liberté éditoriale, mais nous, je prétends que nous en sommes très capables. Le Media devrait être suivi, animé et géré par notre mouvement, si ce mouvement était démocratiquement organisé.

La même condition vaut pour l’établissement de la liste aux élections européennes. Cette liste a été contestée. C’est normal : toute liste est nécessairement contestée par ceux qui n’y figurent pas, ou pas au rang qu’ils estiment nécessaire. Mais dans le cas présent, ce qui a été contesté c’est l’arbitraire : qui a décidé ? Nécessairement, en dernier ressort, toi, puisque personne n’est investi d’une autorité comparable. Résultat, d’importantes défections (celle de Morel Darleux, celle de Liêm Huang Ngoc), dont les conséquences apparaissent certes limitées par le bruit de fond de l’activité politique ordinaire. Il est cependant certain que des crises plus graves couvent. Elles ont toutes pour cause essentielle l’absence de démocratie dans le mouvement, dont l’irresponsabilité des responsables.

Tu en es conscient, puisque tu as espéré trouver une solution à partir du Parti de Gauche. https://melenchon.fr/2018/06/11/le-congres-du-pg-nous-interesse/  Dans ce texte remarquable, tu confirmes la plupart de mes propres observations : "Et le caractère flou des structures du mouvement n’est pas moins perturbant pour eux que pour bons nombre d’observateurs extérieurs. La forme incertaine de nos frontières d’organisation est en effet parfois angoissante. Elle pèse sur tous, au Mouvement comme au Parti."

Tu imagines ce parti comme opérateur des nécessaires transformations structurelles, qui ne peuvent qu’aller dans le sens d’un fonctionnement démocratique : "Pour le PG, l’objet précieux est le Mouvement qui est son projet et son œuvre. Peut-être est-ce au parti surtout de définir des modes opératoires, bien mis en mots pour organiser sa relation au mouvement."

Enfin, tu espères que le congrès du PG initiera cette démarche : "Une refondation fusion du Parti de Gauche peut être un de ces points de passage. Son projet de motion d’orientation ne ferme pas cette piste."

 Mais le congrès du PG s’est tenu fin juin et je n’ai pas entendu parler de suites à ces propositions. Si l’idée d’une articulation plus visible et pensée entre le PG et le mouvement FI n’a pas été (jusqu’à présent) retenue, je ne peux que tenter d’en imaginer les raisons. Ce qui se présente immédiatement, c’est une évidence : c’est toi qui a lourdement insisté sur les méfaits de la structure « Parti » en général. Tu en as fais une caricature repoussante : motions, divisions, blabla, diatribes, accords, traîtrises, etc. Clairement une caricature inspirée par ton expérience au sein du PS. Sur ce point, tu as eu une influence désastreuse sur un grand nombre d’esprits complètement dépourvus de réflexion politique propre, au sein de la FI. C’est un fait dix fois constaté que beaucoup de militants FI craignent par-dessus tout la « main-mise » du PG à qui ils attribuent la cause de toutes leurs insatisfactions.

Je crois que l’annonce de ce que tu espérais d’une initiative du PG en direction du mouvement donnerait le signal d’une vaste bronca et d’un éclatement. J’ignore aussi si le PG est capable d’apporter une solution au « flou » dont tu as pris conscience. J’ai adhéré deux fois à ce Parti et je l’ai quitté, parce que je n’y ai pas vu de vie politique : deux ans, deux réunions. Aucun compte rendu des questions politiques, des discussions de congrès. Il est possible, et probable, que le niveau est plus élevé dans d’autres départements, mais je l’ignore.

Par conséquent, en ne fondant pas le parti FI, dans lequel se serait dissous le PG, à la fin du printemps 2017, tu t’es mis dans une nasse : la marche arrière parait bien difficile. Il faut avancer malgré ce handicap.

Je reste convaincu que malgré tous les défauts, les manques et les difficultés que je relève, nos chances restent bonnes d’être ceux à qui, devant l’échec de Macron, si cet échec se confirme avec force dans les mois à venir, les citoyens confieront la direction des affaires à la prochaine échéance présidentielle.

Pour assurer cette issue et surtout, surtout, assurer l’avenir il y a une priorité : prendre avec force le virage du collectif. 

Nous savons tous qu’il est impossible d’ignorer en politique l’impact de la personnalisation d’une politique, et, spécialement, dans le cas de la Vème République. Mais on ne peut pas refuser de voir, également, la fragilité que cette concentration sur une tête confère à, non pas « une » politique, mais notre politique qui annonce envisager l’avenir en commun ! La jeunesse, d’ailleurs, pourtant prompte à s’enthousiasmer, s’écoeure aussi vite d’une la trop grande personnalisation. N’était-ce pas l’une des leçons du mouvement « Nuit Debout » ?

Naturellement, le tournant du collectif gagnerait à commencer par le mouvement de la France Insoumise. Il suffirait que les animateurs concèdent, lors d’une prochaine convention, la participation de délégués des groupes d’action. Ces délégués éliront une direction provisoire qui sera ensuite soumise à confirmation par les militants. Il deviendra alors possible de mettre en place un organisme politique regroupant des membres de la direction élue de la FI, des membres de l’espace politique, quelques députés volontaires avec, naturellement, Jean-Luc Mélenchon. Ce collectif exprimera publiquement, par la voix de porte-paroles désignés pour  des périodes point trop longues la politique de notre mouvement, décidée après délibération.

Il n’est pas interdit de penser dès maintenant à la prochaine élection présidentielle. Je suis de ceux qui disent, comme Quattenens, que tu es « la meilleure carte que nous ayons ». Ton âge en 2022, si ta santé reste bonne, n’est pas en soi un obstacle. Mais il n’est pas certain que tu souhaites, ou même que tu puisses renouveler la prouesse physique de la campagne de 2017. De toutes façons, à mon avis, ce n’est pas souhaitable. Je pense qu’il nous sera possible de réaliser une campagne présidentielle d’un genre nouveau, avec plusieurs talents au premier plan, plusieurs têtes d’affiches, plusieurs orateurs vedettes, conduisant tous et toutes au vote sur un seul nom, celui de notre candidat, Mélenchon.

Cette possibilité n’est concevable que si elle est préparée dès maintenant par « le tournant du collectif ».

L’argument le plus fort en faveur d’un tel tournant, c’est l’avenir. Si nous parvenons aux affaires, commenceront les choses sérieuses, les véritables difficultés. Aucun homme ne peut, en vue d’un tel combat, se passer du collectif, d’un collectif majeur et pleinement responsable.

Nous sommes en temps limité. La catastrophe économique, sociale, environnementale peut se déchaîner dès demain.

Le temps presse.

 

 

 

[1] « Le Paradoxe de Fermi », Denoël, et poche Gallimard.

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