Lettre (version complète) LA TOTALE

Des amis que je n'ai pas sollicités me disent avoir très largement répercuté mes neuf lettres. Comme faire ce copier collé sur les neuf billets prend du temps, j'ai rassemblé le tout ici. C'est beaucoup trop long pour un billet, mais ce sera utile pour l'essaimage.

Cher Jean-Luc,

Je t’écris à propos de quelques aspects de ton activité comme personnalité politique de premier rang, et à la tête de notre mouvement, la France Insoumise. J’espère que tu liras cette lettre, et même que tu apporteras, directement ou indirectement, des réponses à mes interrogations, à mes inquiétudes. Mais j’écris aussi pour, moi-même, y voir plus clair. Enfin, ces interrogations sont présentes dans les discussions entre amis et entre militants. D’ailleurs, c’est une amie qui m’a dit : « Ecris-lui donc ! ». Si bien que cette lettre prendra peut-être place dans un débat plus ouvert. 

 Il faut d’abord que je te dise pourquoi je me permets de m’adresser à toi en te disant : « Cher Jean-Luc ». Nous ne sommes pas amis, nous n’avons même jamais parlé ensemble. Je suis né en 1945, un peu plus vieux que toi, si bien que j’avais 23 ans en mai 1968, lorsque tu avais 17 ans. J’ai vécu cette grève dans la région parisienne, membre du bureau national de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires (F.E.R.), qui fut dissoute par le gouvernement le 12 juin 1968. Tu l’as vécue très jeune, à Besançon.

J’ai adhéré en 1966 à l’Organisation Communiste Internationaliste, et toi aussi, à la même organisation trotskiste, en 1972. Nous avons eu de ce fait beaucoup d’amis et de camarades communs. Nous en avons encore. Ceux dont j’ai été le plus proche étaient Gérard Bloch, le mathématicien qui a piloté ma formation marxiste, Christian de Bresson, qui est devenu un économiste au Canada, Claude Chisserey, Pierre Broué, l’historien, François Chesnais, économiste à l’OCDE et Charles Berg, que tu as bien connu. Il se trouve que j’ai également connu Jean-Christophe Cambadélis qui a été mon élève, et que je l’ai mis en contact avec l’OCI, dix ans avant qu’il ne rejoigne comme toi le PS de François Mitterrand et ne suive la carrière que nous savons. Tout cela justifie à mes yeux que je te parle comme à un camarade, même si, plus tard, tu t’es engagé au Parti Socialiste durant un peu plus de trente ans, ce que je n’aurais pas pu faire.

J’ai quitté l’OCI en 1985 et je n’ai pas connu d’engagement politique entre ce moment et 2005, le référendum contre le traité européen. C’est à cette époque que mon attention a été attirée par ta position vigoureuse contre ce traité. En 2008, quand tu as créé le Parti de Gauche, j’y ai adhéré immédiatement, avec enthousiasme.

Cependant, fin décembre 2008, l’état d’Israël a lancé contre la bande de Gaza son opération « Plomb durci » qui a fait des milliers de victimes civiles. Le Parti de Gauche est né d’une initiative que tu as prise avec Marc Dolez en novembre 2008, et le premier congrès s’est tenu, si je ne me trompe, en février 2009, enjambant donc cet épisode dramatique.

À Marseille, nous étions près de quarante militants, en janvier, réunis pour préparer ce congrès. J’ai proposé une motion en relation avec l’actualité, proposant que le Parti de Gauche prenne l’initiative d’exiger des autorités européennes la suspension de la clause de la nation privilégiée en faveur de l’état d’Israël, pour réagir aux crimes de guerre commis à Gaza. Cette motion fut adoptée à l’unanimité et portée au congrès. Lue à la tribune, elle fut applaudie, mais non mise aux voix et rangée dans un tiroir.

Cet incident m’a désagréablement impressionné et je n’ai pas confirmé, après le congrès de fondation, mon adhésion. Je le mentionne parce qu’il me parait, dix ans plus tard, significatif et je reviendrai sur la question de nos positions relatives au Moyen-Orient telles qu'exprimées par exemple dans notre programme, LAEC.

Toutefois, j’ai continué à suivre avec sympathie tes prises de positions dans les autres domaines, j’ai participé à ta campagne présidentielle de 2012, et, dans le même camp que le Parti de Gauche, auquel j’ai réadhéré en 2014, j’ai participé activement aux différentes campagnes municipales et régionales. Enfin, j’ai participé, de manière encore plus active, à ta campagne de 2017, dès février 2016, puis à la campagne des législatives, comme co-directeur de campagne dans la première circonscription du 04. Voilà pourquoi je me suis senti autorisé à m’adresser à toi comme je l’ai fait.

Maintenant, avant de te parler de ce qui va apparaître comme des critiques, il faut que je précise dans quel cadre cela sera formulé. Tout d’abord, je postule … que nous partageons le même idéal politique. C’est une expression un peu vague, mais pour moi, elle a du sens. Un mot résume cet idéal : l’émancipation. De quoi s’agit-il de s’émanciper ? De la dictature du profit, c'est-à-dire de la logique du gagner plus, plus que les autres, dans le cadre de la concurrence, du plus compétitif, du plus riche et du plus puissant, tout ceci à n'importe quel prix humain, social et environnemental. Qui doit s'émanciper ? Les opprimés, les travailleurs et par eux, toute la société.

Comme toi, je considère que cette dictature de l’argent, du capital, broie la société et détruit l’environnement, au point de mettre en danger les possibilités même à court terme de vie humaine sur cette planète (et nous n’en avons pas d’autre).

Comme toi aussi, je considère qu’un idéal ne suffit pas, il faut une action politique. Je ne crois pas au « chacun pour soi » libéral, ni au « chacun doit se transformer lui-même » des utopies individualistes. Se déplacer en vélo, trier ses ordures,  prendre ses douches froides et manger moins de viande, ce sont des bonnes pratiques, mais elles sont tout à fait impuissantes sans perspective politique à visée gouvernementale.

L’action collective se déploie sur deux plans : la rue, c'est-à-dire les manifestations, les grèves voire d’autres actions comme le boycott, et d’autre part les urnes, c'est-à-dire les élections. Je pense comme toi qu’il ne suffit pas d’aspirer à un changement radical, il faut définir un chemin et celui-ci passe très probablement par des succès électoraux.

Ici se profile une difficulté : le discours d’un homme politique qui veut gagner les élections doit être habile à cette fin. Jusqu’où cette habileté peut-elle l’autoriser à prendre des libertés avec ce qui, à ses propres yeux, est vrai et conforme à ses véritables objectifs ? C’est une question qui reviendra dans ma lettre.

Pour en revenir à la situation actuelle, la prochaine opportunité légale prévue pour un éventuel changement profond de gouvernement se présentera en 2022, à la prochaine élection présidentielle. Le candidat de la France Insoumise, qui sera peut-être toi-même, sera-t-il, cette fois, élu ? Nous avons tous en mémoire le bel aphorisme ironique de Pierre Dac : « La prévision est un art difficile, spécialement pour ce qui concerne l’avenir ». Mais un navire, encore loin du port, peut observer les vents, les courants, envisager les trombes et porter un jugement sur sa situation. Le Parti Socialiste a fait faillite, il est peu probable qu’il se redresse d’ici 2012. Macron a préempté la politique de la droite. S’il échoue, il emporte la droite dans sa chute. L’extrême droite apparaît pour le moment sans ressort et sans consistance, même si une part non négligeable du corps électoral lui reste attachée. La France Insoumise est la seule alternative crédible. Si Macron échoue à faire baisser le chômage, la précarité, la grande pauvreté, la désindustrialisation, à freiner la ruine environnementale, à résoudre la crise énergétique, à améliorer les comptes publics… il sera battu et tu seras élu, notre courant sera aux affaires.

Rien n’est assuré, mais c’est le plus probable. Ta situation, notre situation, est bonne. Mais rien n’est assuré. Mes critiques ont pour but de diminuer ce qui pourrait peser sur nos chances de succès, et surtout, surtout, de mieux nous configurer pour, une fois au pouvoir, faire réellement avancer l’émancipation, alors que d’immenses forces adverses s’efforceront furieusement de nous détruire.

Lettre deux.

Les grandes échéances démocratiques sont constituées par les élections, et particulièrement la « mère » des élections, l’élection présidentielle, la prochaine devant avoir lieu en 2022.

Certes, il est toujours possible que les élections surviennent en dehors des dates prévues, du fait d’évènements marquants de la lutte des classes. C’est arrivé en 1968, quand le Général de Gaulle a dissous l’assemblée à la fin du mois de juin, et c’est arrivé également en 1997, suite retardée de mouvements sociaux contre la réforme des retraites prévue par Alain Juppé. Dans le premier cas, faute de perspective politique pour l’opposition, le chef de l’état a gagné son pari, dans le second, il l’a perdu. D’autres évènements peuvent bousculer le calendrier électoral : une accélération dramatique de la catastrophe environnementale, ou encore, un nouveau Krach économique comparable, et peut-être pire à celui qui s’est produit en 2007 et développé en 2008. Une situation chaotique peut surgir n’importe quand.

Dans tous les cas, nous devons être prêts. Prêts à proposer aux françaises et aux français un programme, et à le mettre en œuvre de manière ordonnée. Cette question, tu l’as traitée, c’est le programme LAEC. Il s’agit, à mes yeux, d’un programme de transition.

On ne s’adresse pas aux citoyennes et aux citoyens en leur disant : votez pour nous, nous allons instaurer le progrès social, le socialisme, l’écosocialisme. Votez pour nous, nous allons établir la justice sociale, l’égalité, l’autogestion, le plein emploi, faire disparaître le chômage et la misère, préserver l’eau saine, l’air, les arbres et le reste. Il faut dire comment. Il faut un programme.

Mais même en théorie, ce programme ne peut pas représenter le but ultime de la transformation politique, sociale et écologique visées. Il représente un pas, dans la bonne direction, le pas qu’il est possible d’accomplir, au moment où il est proposé. Après ce pas, il y en a d’autres que l’on ne peut pas décrire à l’avance parce qu’ils se feront dans le cadre réel qui aura été créé par le premier pas. Et aucun pas ne sera réalisé sans l’accord d’une majorité, démocratiquement déterminée, des citoyens.

Ce programme, tu l’as présenté aux français. C’est « L’Avenir en Commun », LAEC. Nous l’avons conçu et rédigé, avec toi, avec des centaines de citoyennes et des citoyens volontaires, et le concours de remarquables experts. Ce travail, y compris dans sa partie « financement » s’est révélé assez solide pour que nos ennemis les plus décidés renoncent pratiquement à le critiquer. Ils n’ont pu que le rejeter en bloc, le plus souvent sans le lire. À leurs yeux c’était du communisme, c’était l’union soviétique, c’était la Corée du Nord ! On se souvient de Cohn-Bendit parlant avec mépris du « plan quinquennal  de Mélenchon » (oubliant que sur un plan strictement économique, les plans quinquennaux de l’union soviétique n’ont pas si mal fonctionné).

C’est un programme de transition. Cette question me touche beaucoup parce que, si j’ai été trotskiste, je n’ai jamais été « gauchiste », c'est-à-dire que le verbiage « révolutionnaire » m’a toujours répugné. J’ai toujours eu en vue la question du pouvoir et les immenses difficultés concrètes qui s’attachent à son exercice. Chez Léon Trotski la question de la transition est centrale et le texte qu’il y a consacré en 1938 « le programme de transition » est tout à fait remarquable. La comparaison de ce programme avec LAEC est intéressante.

On dira : transition … vers quoi ? Les principes et les mesures qui constituent LAEC ont une logique immédiatement perceptible au lecteur de bonne foi : il s’agit de rendre du pouvoir aux travailleurs et d’en retirer à la caste de l’argent. Cette dernière a d’immenses moyens institutionnels et matériels. Elle est internationale et l’on sait d’expérience qu’elle ne reculera devant rien. La clé de voûte des moyens institutionnels grâce auxquels la bourgeoisie peut corseter toute politique progressiste, ce sont les traités européens. On sait qu’un gouvernement de la France Insoumise ne s’y soumettra pas. Mais ensuite, c’est toute la structure des institutions de la Vème République qui s’oppose à ce que les privilèges du capital soient brisés. L’autre plus importante mesure du programme LAEC, c’est la Constituante Souveraine.

LAEC est concret. Il propose, de manière réaliste, le partage du travail et des richesses, dans une perspective dynamique, non statique et en l’articulant sur l’urgence écologique, l’urgence du sauvetage de l’environnement humain : réduction du temps de travail, salaire maximum, transition énergétique, redéfinition d’une nouvelle agriculture, relocalisation des productions, etc. Donc, transition vers quoi ?  J’aime bien le syntagme « écosocialisme », conçu non comme un modèle, mais justement, comme une direction à redéfinir à chaque pas.

On comprend que devant la perspective de ces deux actes forts : la remise en cause de la tutelle de l’UE et la mise au rebut de la « monarchie républicaine », et de cette avalanche de mesures progressistes concrètes, les classes dirigeantes se soient inquiétées.

Elles ont investi en hâte un personnage dont on mesure mieux aujourd’hui la médiocrité, l’absence de tenue, sans autre feuille de route que la destruction programmée de cent ans de conquêtes sociales, suivant les consignes de quelques bureaucrates de l’UE. Ce personnage falot, elles l’ont fait briller de mille feux et promu rempart démocratique contre la menace qu’aurait constitué un acteur encore plus dérisoire, madame le Pen… Ceci, et quelques menues vilenies d’ici et d’ailleurs, ont suffit à nous priver du second tour et de la victoire. Ce n’est que partie remise.

Tu as réalisé une campagne formidable. Le premier point que tu as marqué, c’est le refus de la primaire. Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, cela parait évident : la primaire ne pouvait être que le cadre rêvé de tous les coups bas et de toutes les manipulations. On l’a bien vu durant la primaire des droites, et plus encore lors de celle des socialistes ! On a vu le candidat arrivé second jeter à la poubelle tout ses engagements et tourner le dos au candidat arrivé premier ! Lui, et toute la troupe des Iagos ! Qui, aujourd’hui, peut nier qu’en refusant la primaire, tu as sauvé ta peau, et la notre, je veux dire : sauvé nos idées… Mais en février 2016, c’était loin d’être évident. Sur ce point, malgré le harcèlement, tu as tenu bon ! Toute la campagne, l’utilisation de Youtube, l’intervention de rappeurs, l’apparition sur Gala, les hologrammes et bien sûr les meetings, tous les meetings, chacun avec un discours très pédagogique et captivant, toute la campagne a été très réussie, à l’exception peut-être de quelques épisodes sur lesquels je reviendrai. Tu t’es montré, avec ton équipe, inventif, créatif, convaincant.

Les classes dirigeantes auraient fait plus que s’inquiéter, elles auraient paniqué si elles « y avaient cru ». Mais la bourgeoisie a une grande expérience historique. Les tentatives plus ou moins sérieuses pour l’abaisser ont été nombreuses et aucune n’a réussi, dans un grand pays développé, à fonder un socialisme démocratique et écologique ou même à se diriger durablement dans cette direction. La classe dirigeante se souvient de la dernière fois où « la gauche » est arrivée au pouvoir. C’était en 1981, avec la victoire de François Mitterrand. Dans ses journaux, comme le Figaro, ou ses héros, comme le journaliste Elkabbach, elle faisait mine d’envisager rien de moins que Paris sur Volga, et l’armée rouge jusqu’à Brest !

Les trotskistes dont j’étais à cette époque ont voté Mitterrand au second tour (et souvent dès le premier tour) sans illusions ni hésitations. Pourtant, nous ne l’aimions pas. Nous le voyions comme le grand bourgeois qu’il était, sans aucun lien avec le moment ouvrier, avec un passé de ministre, en particulier, fermement résolu à garder l’Algérie française et pleinement engagé dans cette sale guerre. L’Union de la Gauche, à cette époque, avait elle aussi un programme, le « Programme Commun ». Ce programme prévoyait beaucoup de mesures progressistes et les gouvernements Mauroy (formellement, il y en a eu trois) les ont effectivement mis en œuvre : nationalisations (cinq grandes sociétés, trente neuf banques), hausse du SMIC, des allocations familiales, retraite à 60 ans, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, blocage des prix, durcissement du contrôle des changes, impôt sur la fortune ! Suppression de la cour de sûreté de l’Etat, abolition de la peine de mort… Nombreuses mesures de promotion de la culture, radios libres !

Mais comme on le sait, dès 1983, le recul s’est amorcé, ce fut le « Tournant de la rigueur » et de la plupart de ces conquêtes, il n’est plus resté que le souvenir. En particulier, les nationalisations ont été défaites. Par la droite, Balladur, Chirac, mais aussi par la gauche : Lionel Jospin (sous la présidence de Chirac) reste comme le premier ministre qui a le plus privatisé !

Que s’est-il passé ? On sait, tu l’as raconté, que pour ta part, tu n’étais pas partisan du « tournant de la rigueur », tu as tenté de t’y opposer, tu l’as combattu politiquement. Tu as pu mesurer la dérision des luttes internes d’un parti lorsque les masses des travailleurs ne sont que spectatrices. À cette époque, le parti le plus important parmi les travailleurs était le Parti Communiste, qui a eu des députés dans deux des trois gouvernements Mauroy, et plus tard dans le gouvernement Jospin.

Une leçon a été tirée de cette expérience : c’est la nécessité d’en finir avec la Vème République. Mitterrand avait écrit « Le coup d’Etat Permanent », il condamnait, en principe, cette constitution, mais il s’y est installé. Avec ta candidature, avec LAEC et la FI, nous mettons au principe du changement, la Constituante. Sa valeur tient à ce qu’elle implique tous les citoyens.

Le tournant de la rigueur de 1983 revêt une grande signification. Les mesures progressistes ont entraîné des difficultés, directement ou indirectement dues à la violente réaction de la classe capitaliste. À la croisée des chemins, il s’agissait d’approfondir la logique anticapitaliste, ou de battre en retraite. Mitterrand a pris la seconde option. Saint Just a eu cette formule fameuse : « Ceux qui font les révolutions à moitié, ne font que se creuser un tombeau. » Le tournant de la rigueur a été le tombeau des ambitions du programme commun. Et les citoyens, les travailleurs, n’ont pas été en mesure de réagir politiquement au moment opportun avec une perspective claire. Le PCF ne les a pas aidés. Il a soutenu, tout en critiquant et participé tout en grognant. La gauche du PS non plus, n’a pas envisagé de mobiliser les gens de la rue sur une perspective de combat.

Nous devons encore et encore interroger cette expérience, d’autant plus que la situation présente est cent fois plus tendue qu’il y a quarante ans. Le système économique est bien plus fragile, usé, pourri par d’incroyables masses de capitaux fictifs et l’explosion des inégalités. Et surtout, l’urgence écologique est là, tandis qu’en 1981, nous n’y pensions guère, même si des sonnettes d’alarme avaient été tirées depuis plus de vingt ans déjà. La planète « est une étuve », l’air des grandes villes devient irrespirable. À n’importe quel moment une catastrophe entraînant des millions de pertes de vies humaines, peut survenir.

Troisième lettre : Démocratie dans la FI

Le 23 avril 2017, il est apparu qu’en dépit de cette électorale campagne magnifique, et de la progression spectaculaire des voix qui se sont portées sur ta candidature, par rapport à 2012, nous avions perdu la bataille. Pour paraphraser Faulkner, la véritable bataille, celle du second tour, nous ne l’avons même pas livrée. Il est naturel que tu aies été terriblement déçu. Pour ma part, je considérais la victoire comme possible, mais assez peu probable. En cas de second tour entre Mélenchon et Le Pen, nous aurions gagné facilement, mais sans livrer combat contre notre véritable adversaire, et cette circonstance nous aurait été défavorable par la suite. Le véritable second tour politique aurait été entre notre candidat et celui de l’oligarchie, mais il aurait été difficile à gagner, pour différentes raisons sur lesquelles je reviendrai. Surtout, je me demandais avec angoisse si, en cas de victoire électorale, nous aurions tenu le coup, et le cap contre les offensives enragées des classes dominantes françaises, européennes et mondiales. Plutôt que déçu, donc, ce 23 avril, j’étais tourné vers l’avenir et je pensais qu’il en était de même pour toi.

Tu avais accumulé un trésor : ces six cent mille « insoumis » ayant accompagné ta démarche, et les dizaines de milliers de militants de terrain, jeunes, anciens, syndicalistes, paysans, neuf en politique ou, pour quelques uns, expérimentés, qui ont fait ta campagne.

Je m’attendais à un discours de ta part axé sur la mise en mouvement immédiate de cette force. En effet, la campagne avait été centrée sur ta personnalité et certains t’en avaient fait le reproche, évoquant un « ego surdimensionné ». Fadaise que cette accusation, s’agissant d’une campagne présidentielle de la cinquième république.

L’élection présidentielle avait été à l’origine condamnée par de nombreux démocrates comme relevant d’un « plébiscite » à la Napoléon trois. Elle était faite par de Gaulle pour de Gaulle, personnalité exceptionnelle, et surtout d’ailleurs, destin exceptionnel : il était celui par qui la France, en 1944, était dans le camp des vainqueurs.

On ne joue pas au Rugby avec les règles du Criquet, et on doit présenter à l’élection présidentielle un caractère qui convient à cette compétition. Tu y as parfaitement convenu.

Mais le 23 avril s’est ouvert une autre période, dans laquelle ton rôle devait être complètement différent. Nos adversaires ont dit : Mélenchon est seul. Et certes, nous les avons démentis. Les sept millions de voix ont démenti. Les six cent mille insoumis, les militants, puis ton équipe et un peu plus tard nos députés, ont démenti. Mélenchon n’est pas seul. Mais après le 23 avril, le rôle de ceux qui ont combattu avec toi n’était pas clair. Tu ne t’es pas adressé à eux. Tu as négligé de faire la transition entre l’avant, et l’après. Dès le 24 avril, nous étions dans l’intervalle entre deux élections présidentielles, et bien sûr, je n’oublie pas les autres élections, ni la résistance sociale, ni même le second tour ! Tu as dis ce qu’il fallait dire à propos du second tour. Ceux qui, avec des idées d’émancipation, sont tombés dans le piège du vote Macron au second tour, ne s’en vantent pas aujourd’hui. Mais rien sur le fait que cette défaite n’était qu’une partie remise.

Devant le désastre qui s’était abattu sur la droite et sur le Parti Socialiste, je m’attendais à ce que tu constitues immédiatement, dès le soir du 23, le grand parti de l’émancipation sociale, démocratique et discipliné.

Je l’ai attendu après les élections législatives, puis début juillet, puis fin août… Il a fallu cet entretien remarquable dans le périodique N1 (numéro 1) pour que j’admette mon erreur de pronostic : tu n’avais aucunement l’intention de fonder le grand parti de l’émancipation sociale en France.

Il est un peu cruel et presque injurieux de rappeler ici les images et les expressions qui t’ont traversé l’esprit à cette occasion et que le périodique s’est empressé d’imprimer : mouvement non démocratique mais collectif, ni horizontal ni vertical, mais gazeux…

Les raisons « sérieuses » qui ont été fournies, à mon avis ne l’étaient pas. Je parle ici de ce que j’ai entendu, de ta bouche, ou de celle de tes lieutenants (comme on dit), voire de celles des responsables qui les tenaient de tes lieutenants.

Par exemple que les français auraient rejeté « les partis ». Charles de Gaulle aurait pu signer, mais lui a tout de même laissé ses partisans fonder un parti, et lequel ! Qui a fait et défait les gouvernement pendant un demi-siècle.

Il y a une grande tradition politique dans notre pays, qui s’exprime, depuis la Révolution Française, par le fait que les gens qui partagent des idées s’organisent en partis.

Je veux bien que nous vivions comme le dit l’humoriste « une époque moderne » et qu’aujourd’hui les partis démocratiques soient caducs, mais je n’en crois pas un mot. Les partis y seront, quand toi et moi n’y serons plus !

Tu as précisé (et cela a été répété à l’infini) que tu ne voulais pas de blabla, de motions, d’affrontements, de coalitions, de trahisons, de manœuvres, et de tout ce qui, selon toi, caractérise inévitablement la cuisine interne de ces horribles « partis ».

Tu n’as pas tort… mais il est évident que cela s’applique à la démocratie, en tous temps et en tous lieux. Et on a retrouvé ton objection, pardon de te le dire, dans la bouche de tous les contempteurs de la démocratie.

En outre, tu dramatises les méfaits du blabla. C’est ainsi que se forment les gens. En débattant, en s’opposant, en se passionnant, en se regroupant. Et même en s’apostrophant ! Dans une organisation démocratique, les débats se terminent par un vote, et les militants appliquent le résultat du vote, justement parce qu’il a été précédé par un débat. Démocratique et discipliné, cela va de pair. Je regrette de l’écrire dans une lettre qui t’es adressée, alors que tu as toi-même très bien expliqué cela dans plusieurs de tes écrits. Et c’est la démarche qui fonde ton projet, en particulier la Constituante.

Dans le grand parti écosocialiste que tu devais fonder pour conserver le trésor des centaines de milliers de citoyens qui ont accompagné ta candidature présidentielle, on élit les responsables, à tous les niveaux, on débat et on décide de la politique, après avoir adhéré sur la base de principes et d’objectifs conçus, critiqués, débattus et décidés en commun.

Dans la France Insoumise, les dirigeants ne sont pas élus. La politique n’est pas discutée ni décidée (je donnerai plusieurs exemples de débats qui n’ont pas eu lieu. Les assemblées nationales réunissent des gens « tirés au sort » ! De quelle loterie s’agit-il ? Ce procédé insensé serait justifié par la nécessité de mettre en avant des gens qui, spontanément, par modestie, ne se mettent pas en avant. L’inanité de cet « argument » se démontre en dix mots : pourquoi ne tire-t-on pas au vote les dirigeants ? La tribune ?

Avons-nous, au moins, évité le blabla, les affrontements, les défections… lors du débat pour la constitution de la liste aux élections européennes ? Pas du tout puisque, pour s’en tenir à ceux-là, une personnalité aussi fidèle que Corinne Morel-Darlieu, un économiste aussi talentueux que Liêm Huang Ngoc se sont éloignés. Avons-nous évité les soupçons, les déclarations,  les coalitions, dans la vie de Le MEDIA ? Pas du tout. Au point de menacer la continuation du projet.

Ces incidents ne revêtent pas une gravité extrême, mais ils peuvent ressurgir n’importe où et à n’importe quelle échelle.

Tu sais que dans bon nombre d’endroits, les Groupes d’Action ont disparu. Dans d’autres lieux, ils se réduisent aux militants du Parti de Gauche. C’est tout à fait normal. Tu décides, à peine, sans doute, assisté de quelques uns, d’une ligne politique au jour le jour, ligne au demeurant parfois changeante, ou incertaine (j’y reviendrai). Les militants qui t’ont suivi depuis février 2016 n’ont pas, dans l’ensemble, une vocation de « fans ». Puisqu’on ne leur demande rien, ils s’occupent de leurs affaires, à propos desquelles, au moins, ils sont décideurs.

Tu as déjà dilapidé une partie du trésor des engagements citoyens pour nos idées. Pourquoi ? Je crois le savoir : tu as milité trente ans au Parti Socialiste, et des trahisons, des basses manœuvres, tu en as subi plus que ta part, tu n’en veux plus. La conduite d’un parti, qui impose de combiner assez subtilement autorité et pédagogie, ce n’est pas ta tasse de thé. Tu expliques admirablement tes idées, dans les meetings, mais tu supportes assez mal la réplique ou la contradiction. Même le Parti de Gauche, tu as souhaité ne pas t’y impliquer. 

Ce n’est pas une critique que je fais là, c’est une hypothèse. Tous les solistes ne sont pas des chefs d’orchestre. Personne ne peut exiger de toi que tu aies tous les talents. Le problème est que, comme de Gaulle, ou comme Mitterrand, toutes proportions gardées, ta stature politique domine ton entourage, du fait de ton expérience, et même pour une question de génération.

Tu te dis peut-être que cela ne t’empêchera pas de gagner les prochaines élections, et c’est peut-être vrai, étant donné la configuration des forces, mais je te le rappelle, l’essentiel est ce qui vient après la victoire, si elle vient. Ce sera une guerre politique sauvage. Or tu t’es mis du côté des opprimés, des exploités. Et de ce côté-là, la force est collective, ou elle n’est pas.

 

Quatrième lettre : priorité aux travailleurs.

J’écoutais hier, sur France Inter, quelqu’un que j’aime bien, François Ruffin. Il avait dix minutes, il en a usé pour marteler sur un aspect de la catastrophe écologique : 30% des oiseaux d’Europe ont disparu en huit ans, 70% des insectes d’Europe en trente ans.

Moi aussi, cela me touche, mais je me suis demandé : à qui parlons-nous ?

Jeanne a trente neuf ans. Elle vient de faire une tentative de suicide. Cela fait vingt ans qu’elle enchaîne les « petits boulots », sous-payés, à temps partiel, entre deux périodes de chômage. Elle n’a jamais eu vraiment « de quoi vivre ». Elle a pourtant eu un enfant, une fille, que la DASS élève, autant qu’il se peut. Depuis environ dix ans, elle boit.

30% des oiseaux ? Elle s’en fiche.

À qui parlons-nous ?

Jeanne a tort, sans doute. Un printemps sans oiseaux, c’est un reflet, l’écho, à l’échelle de la planète, de sa déchéance personnelle, domestique. Mais c’est trop indirect.

À qui s’adresse un discours progressiste ? Sur qui comptons nous pour combattre et vaincre l’oligarchie ?

J’aborde ici la question du populisme, que tu traites dans ton livre « l’Ere du Peuple » (fayard, 2014). Avant cet ouvrage, tu te réclamais de l’écosocialisme, c'est-à-dire d’un socialisme conscient de l’urgence de la crise écologique.

Quelle est la différence entre socialisme (ou écosocialisme) et populisme ? C’est clairement, selon ta conception, une question d’agent moteur révolutionnaire. Pour le socialisme, ce sont les classes ouvrières et paysannes, les classes laborieuses, le salariat. Le populisme selon toi, c’est la conviction que : « L’action sera menée au nom de l’intérêt général humain. Ce sera le nouveau cri de ralliement. Le peuple va la mener, et non une classe particulière dirigeant le reste de la population. » Et plus loin, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté : « C’est le peuple qui prend laplace qu’occupait hier « la classe ouvrière révolutionnaire » dans le projet de la gauche. »

C’est un changement de point de vue extrêmement profond, sur le plan théorique et même sur le plan personnel, puisque, après tout, tu fus socialiste (au sens fort) et écosocialiste durant une grande partie de ta vie, en gros de l’age de vingt ans jusqu’à l’âge de soixante ans.

Ce changement, tu le déclares en quelques lignes, comme une évidence, ou une révélation. Même si je comprends qu'il affleurait depuis longtemps dans ta pensée. Et tu le justifies en affirmant une déchéance, au moins relative, du monde du travail.

« Elles sont bien ancrée, les raisons pour lesquelles l’entreprise n’est plus le lieu central ou s’exprime une conscience politique globale. Sous statut précaire, dans des entreprises de plus petite taille, avec une syndicalisation constamment frappée ou criminalisée, menacé en permanence par des licenciements collectifs, (…) le salariat vit sous la pression du chômage de masse, de la délocalisation et de l’obsolescence des productions ».

Pardonne-moi, il y a là, à mes yeux, tant de confusion que cela décourage la rectification terme à terme. À cette vision, où pour moi tout, chaque morceau de phrase, est contestable et sans vrai rapport avec la question, je préfère opposer une réalité bien plus robuste. Car quelle est la question selon toi ? C’est : quel est le moteur potentiel du changement ? Et par suite : à qui nous adressons-nous ?

Comme socialiste, je n’ai pas de réticence à parler du peuple. Pour le socialisme scientifique qui commence avec Marx et Engels, continue avec Lénine et Trotski, et bien d’autres, et se poursuit avec nos amis communs de l’O.C.I., et encore d’autres (tu cites un socialiste particulièrement sérieux et honnête, ton ami Pierre Joxe), il y a au départ les classes productives, laborieuses, le salariat (non, ce ne sont pas des synonymes). Il y a en face les classes exploiteuses, les profiteurs, les classes dominantes (ce ne sont encore pas des synonymes). Et une partie de la population tient des deux camps, exploiteurs des uns, opprimés par les autres (les banques, les multinationales, les fonds de pension).

Pour les socialistes, le combat du salariat peut isoler les classes dominantes et constituer un peuple révolutionnaire.

Les considérations sur lesquelles tu t’appuies, soulignent le fait que les classes productives sont dans une position plus difficile aujourd’hui que, par exemple, en 1970. C’est assez vrai. Mais, même sur les aspects que tu relèves, précarité, répression antisyndicale, elles sont dans une position meilleure que, par exemple, il y a un siècle, quand le socialisme prenait son essor en France et en Allemagne, essor hélas brisé par la grande guerre. Les prolétaires sont les gens qui ne peuvent vivre qu’en vendant leur force de travail : c’est le cas des salariés, 88% aujourd’hui, de la population active. Ils n’ont jamais été aussi nombreux.

Tu le sais bien : ce n’est pas au nom d’une étrange mystique, que Marx et les autres désignent les travailleurs comme la force entraînante dans le peuple. C’est au contraire pour une raison tout à fait pratique, un de ces faits « qu’on ne peut nier qu’en imagination ». Ils produisent. Chaque jour, les travailleurs de la ville et des champs produisent tout ce qu’il faut pour que les êtres humains, enfants, hommes et femmes, vivent ! C’est à cela que les médias rendent hommage lorsqu’il y a une grande grève : les grévistes « bloquent le pays » ! Pourquoi peuvent-ils le bloquer ? Parce qu’ils le font, à chaque minute de chaque jour.

Le tournant que tu prends en 2014 avec « l'Ère du Peuple » ne constitue pas, je crois, un progrès théorique. On sait que tu ne nies pas la lutte des classes : tu l’as dit en face à Jérôme Cahuzac, et concrètement, tu as toujours accompagné et défendu les luttes ouvrières. Hier encore pour la défense des Goodyear, aujourd’hui même, à Marseille dans le combat des employés des MacDo des quartiers nord.

C’est pourquoi je nourris l’espoir que tu ne t’obstinera pas dans la voie « populiste ». Le populisme est un archaïsme. On en retrouve des aspects chez Owen, chez Proudhon. Tes accents contre l'idée de cette classe « qui dirigerait la population », c’est du Bakounine…

Le populisme moderne, c’est Perón entre 1945 et 1950, et c’est naturellement, Chavez.

Le populisme de ces jours-ci, en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Pologne… n’en parlons pas : c’est de la merde !

Dans tous ces cas, le point commun est celui que tu sembles adopter : le Peuple, et non le Labour, le Travail, les classes laborieuses.

Pour un observateur superficiel, c’est « un peu la même chose ». Mais c’est très différent. On dit « Au dessus des classes, il y a le Peuple ». Et … on donne le gouvernail à une classe : la petite bourgeoisie. Que les dirigeants socialistes soient souvent issus de la petite bourgeoisie, c’est un peu inévitable. Plekhanov se moque de ceux qui théorisent cet état de fait : plus instruit que le prolétaire… moins attaché à la propriété et à l’argent que le grand bourgeois, le petit bourgeois se sent légitime à diriger le mouvement révolutionnaire. Mais, dit Plekhanov, non. Le moteur révolutionnaire est constitué par ceux qui produisent, avec ceux qui contribuent à la production (ouvriers, petits paysans, cadres, employés, transporteurs, enseignants, salariés) capables d’entraîner des artisans (trois millions de travailleurs dans l’artisanat en France), de petits commerçants indépendants, des médecins… C’est à eux que la France Insoumise doit s’adresser en priorité.

Et ceci pour deux raisons, toutes deux décisives. Si nous voulons accéder au pouvoir, ce sera très probablement par la voie électorale, nous en sommes d’accord. Or, les ouvriers et plus généralement les salariés se replient bien trop largement dans l’abstention. Le million de voix qui nous a manqué, il est là. Le rôle central du salariat est si bien intégré par tout le monde, que si tu gagnes un million de voix du côté des salariés et des chômeurs, sans doute un autre million de voix, en provenance de la petite bourgeoisie, nous ralliera, en un mouvement d’« opportunisme social » tout à fait naturel et sain. 

L’autre raison est encore plus importante. Nous savons qu’accéder au pouvoir, c’est une chose. Exercer le pouvoir dans le sens de nos idées, c’en est une tout autre, cent fois plus difficile. Toujours avoir à l’esprit le « tournant de la rigueur »…

C’est pour cela que nous avons besoin de l’adhésion des ouvriers, des petits paysans, et plus largement, du monde du travail. Il est naturel que ceux qui produisent les subsistances, et tout ce qui est nécessaire à la vie des citoyens, dirigent la société. Les travailleurs savent faire. Un mécanicien, par exemple, sait ce que c’est que « une obligation de résultats ».

Les classes travailleuses sont fermes. La petite bourgeoisie est capricieuse. Elle va te suivre sur le problème de la souffrance animale (et elle aura raison), mais elle va te lâcher si du fait de taxes aux frontières le prix des chemises (produites pour rien au Bangladesh), ou celui des fruits exotiques (en provenance du bout du monde) augmente.

François Ruffin a parfaitement raison d’être bouleversé par la disparition d’espèces d’oiseaux, et de nombreux insectes. Il a raison parce que ces faits, presque invisibles, révèlent la gravité des dégradations que la production capitaliste commet sur le milieu naturel sans lequel il n’y a pas de vie, et très immédiatement, pas de vie humaine. Dans dix ans, ou peut-être bien avant, dans certaines régions du monde, ce ne sont pas les oiseaux seulement qui vont mourir, mais les êtres humains, par dizaines de millions. Ruffin a donc raison. Mais il faut se faire comprendre, sinon, on fait du blabla prophétique qui ne sert à rien.

Il doit donc y avoir, selon moi, un ordre de priorité dans les arguments, priorité qui va décider de ce que l’on met en avant lorsqu’un grand média nous tend un micro. Un exemple : 25% des français n’ont pas assez d’argent pour se nourrir sainement. Beaucoup ont du mal à régler la cantine des enfants. On a faim, dans notre beau pays !

Gagnons des chômeurs ! Gagnons des ouvriers !

Pour sauver l’environnement, il faut renverser le capitalisme. Et ce sont les travailleurs qui peuvent le renverser.

 

Cinquième lettre : la question du PCF

Au moment où j’écris, la presse souligne ton absence, et celle de tes camarades, à la Fête de l’Humanité. La raison invoquée pour cette absence, c’est une agression minable d’un député du PCF, Ian Brossat, contre tel député de la FI, et contre, aussi, notre camarade allemande Sarah Wagenknecht. Nous serions, tous tant que nous sommes, des « anti-immigrés ». Mauvaise foi ! Le mouvement ouvrier, de tout temps, a dénoncé l’usage par les patrons d’une main d’œuvre immigrée forcée d’accepter des salaires plus bas. L'autre bénéfice de l'immigration pour les classes dominantes, c'est qu'elle suscite des conflits au sein des classes laborieuses. Ces conflits, nous les dénonçons, les travailleurs sont frères. Et par ailleurs, nous préconisons une attitude humaine envers ceux qui fuient la misère la plus atroce, la guerre, la mort. Il faut tenir les deux bouts et c’est ce que tu fais en insistant sur les solutions, dans les pays d’origine des immigrés, qui permettront de réduire l’immigration.

Reste que cette absence de la FI de la fête de l’Huma  n’est pas nécessairement justifiée, et qu’elle pose de manière plus générale la question du bon usage du P.C.F. C’est une question difficile, peut-être l’une des plus difficiles. Tu t’y es souvent heurté, à la difficulté de cette question, en témoignent des attitudes très contrastées que tu as eues envers ce parti, sa direction et ses militants.

Ainsi, lorsqu’en 2014 le PCF, sur la proposition de son secrétaire Pierre Laurent, décide de s’allier au PS dès le premier tour des élections municipales parisiennes, alors que ce même PCF a constitué avec ton parti (le PG) un « Front de Gauche » cinq ans auparavant, explicitement dirigé contre le PS et la droite, tu choisis de ne pas dramatiser. Je te l’avoue : j’ai eu à ce moment un mauvais pressentiment. Parfois, si on laisse passer un acte, on se met en mauvaise posture pour ne pas accepter pire. Et en effet, lors des régionales de 2015, nous avons vu pire, avec toutes sortes de listes prétendues « Front de Gauche » à géométrie politique variable dans une confusion politique délibérée.

Il était facile, correct et adroit de dire publiquement en 2014, quand il a été question de cette alliance PS-PCF, de ce recul politique spectaculaire, de dire calmement : « Camarades communistes, si vous décidez de vous allier au PS à Paris, vous rompez notre alliance. C’est naturellement votre droit le plus strict et cela ne nous empêchera pas de lutter côte à cote dans d’autres occasions. Mais le Front de Gauche sera mort ». Tu t’en souviens, cette alliance n’a été choisie par les militants parisiens du PCF qu’à 57%. Une telle déclaration de ta part pouvait peser dans la balance. Dans le cas contraire, du moins, le mensonge qu’était devenu le « Front de Gauche » était mis en lumière, plus d’un an avant les régionales, alors qu’on a encore vu des affiches « Front de Gauche » en 2017 (et peut-être encore aujourd’hui) !

Au fond, c’est d’avoir raté cette occasion en 2014 qui te conduit en 2017 à ce message « Vous êtes la mort et le néant », très maladroit, que tu adresses à Pierre Laurent… qui s’empresse de le publier…

Ne crois pas que je m’imagine être meilleur tacticien que toi. Il ne s’agit pas de tactique. Tu as toujours vu le PCF savonner la pente, lorsqu’une perspective se dessine, dangereuse pour l’ordre établi.

Voici quarante ans, en septembre 1977, le PCF décrétait la rupture du programme commun de gouvernement signé avec le PS, et dans la confusion, assurait la défaite aux élections législatives de l’année suivante. Mais en 1981, malgré tout, les militants du PCF votaient Mitterrand et assuraient en partie sa victoire. Cette palinodie me revient en mémoire lorsque je vois l’attitude du PCF en 2016 : pour la primaire, pour Mélenchon, ou contre Mélenchon, et finalement, sans doute pour Mélenchon au milieu des attaques venimeuses de Dartigoles et de Chassaigne… dans la confusion créée par cette attitude, combien d’électeurs ouvriers se sont abstenus ?

Il est difficile de s’expliquer cette attitude du PCF, quand on n’a pas analysé d’assez près l’histoire de ce parti. Je t’ai entendu te féliciter d’avoir lu Léon Trotski, et d’avoir bénéficié d’une formation trotskiste à l’OCI, même si, évidemment, au PS tu as « dépassé » ce point de vue. Cela me fait plaisir à entendre, quoique, au fond, je doute que la formation sommaire dispensée sous la responsabilité de notre ami Berg ait beaucoup compté dans ta formation intellectuelle.

J’ai dit que c’était une question difficile, et tout d’abord parce qu’il faut comprendre ce qu’est un parti. C’est un être collectif qui implique directement des milliers, voire des dizaines, des centaines de milliers de militants avec toute une hiérarchie de cadres, et qui intervient dans l’histoire d’un pays, dans l’histoire de millions de gens.

Un parti est structuré par son action, par ses responsabilités et par son passé. Prenons le cas des partis communistes dans les années 1930. Ils sont au sein d’une internationale, la troisième, dont le centre est à Berlin. Face à la montée du nazisme, Staline préconise en 1928 la lutte prioritaire contre le SPD, parti « socialiste » allemand. Cette tactique calamiteuse, approuvée par toute l’internationale, aboutit à l’écrasement des deux partis ouvriers, au triomphe du fascisme et de sa barbarie . Cette catastrophe est suivie par d’autres, comme la défaite de la république espagnole. Puis le pacte germano-soviétique en août 1939, etc. Ce n’est pas lieu d’expliquer ici le détail de ces faillites et de ces trahisons. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un parti change alors de nature car la permanence de ses dirigeants, et la formation de ses plus jeunes cadres ne peut se faire qu’au travers de la justification réaffirmée de ces actes.

Je parlais il y a peu avec un militant du PCF à propos de 1968. Pour justifier l’inaction politique de son parti durant cette occasion exceptionnelle, il me disait : « On ne pouvait rien faire en 68, la preuve, en 1944, 45 et 46, nous étions bien plus puissants, et nous n’avons rien pu faire ». En effet, en application des accords de Yalta, le PCF ne devait pas proposer un gouvernement ouvrier et paysan, un gouvernement populaire, et lutter pour, en 1945, et il ne l’a pas fait, alors qu’il pouvait, et devait évidemment le faire. Mon interlocuteur justifiait la trahison de 68 par une trahison plus ancienne ! Démarche très significative.

Un individu peut difficilement jeter un œil critique sur l’un de ses actes, quand cet acte a eu des conséquences très graves. Mais pour un parti, c’est impossible.

Il n’est pas facile de saisir le caractère violemment contradictoire de la nature de l’Union Soviétique, immense territoire arraché au capitalisme, lieu d’un puissant développement industriel, scientifique, culturel … et militaire, mais en même temps, du fait de son arriération initiale et de son isolement, mis sous la coupe d’une bureaucratie étatique cupide, cruelle et bornée. Il n’est pas facile de comprendre que le prestige de cette victoire du socialisme a contribué à soumettre les communistes du monde entier à la stratégie nationaliste de Staline et de sa caste, ce qui a produit des désastres pour les travailleurs.

Mais ce qui est encore moins facile à réaliser  c’est que concrètement, la soumission des partis communistes à Staline impliquait une soumission à leur propre bourgeoisie, soumission qui est devenue le "code génétique" de ces partis.

Dans certains cas, cette soumission a conduit à l’anéantissement. C’est le parti communiste italien qui est allé jusque là, et sa démarche fut très instructive. Son dernier dirigeant, Berlinguer, a fait la découverte suivante : 50% des voix ne suffisent pas pour aller vers le socialisme ! Nous devons donc nous allier avec le grand parti de la bourgeoisie, la Démocratie Chrétienne. Non pas pour les élections, non pas pour quelque temps, mais pour toute une période historique. Cela s’appelait « le Grand Compromis Historique ». Ce raisonnement était, et reste, une caricature, qui mêle d’une manière obscène un genre d’ultra gauchisme et d’ultra opportunisme… Par quel miracle dans la société bourgeoise pourrait-il y avoir tout à coup 51% d’électeurs décidant de « passer au socialisme » ? Pour prendre un exemple concret, avec six cent mille voix de plus, tu pouvais aller au second tour l’an passé, et gagner l’élection. Les électeurs auraient choisi de faire un pas dans la direction indiquée par LAEC et par toi dans les meetings. Et l’histoire aurait continué, certainement pas comme un long fleuve tranquille…

La politique du « grand compromis historique » de Berlinguer a constitué pour le P.C.I. le chemin direct vers sa disparition. C’était le PC le plus important d’Europe, devant le PCF. Le PCF n’était pas sur une orientation très différente : cela s’appelait « la démocratie avancée », mais il a été plus prudent. Cependant, concrètement, en 1968, pour soutenir l’ordre social dominant, il lui a suffit de se taire et de n’avancer aucune solution politique. Et le résultat c’est que le PCF est aujourd’hui, en tous les cas sur le plan électoral, très faible.

Ce sur quoi je veux insister, c’est qu’il ne suffit pas de dire que les partis communistes étaient staliniens, soumis à Staline, qu’ils ont couvert les crimes de Staline, en Russie même, le Goulag, mais aussi en Hongrie, en Tchécoslovaquie…  Le point plus décisif encore, c’est que pour obéir à Staline, ils se sont soumis à leurs propres bourgeoisies. C’est pourquoi la chute de l’URSS, la chute du mur de Berlin, n’ont rien changé d’essentiel dans leur politique.

Le petit Brossat, croyant faire un mot d’esprit, à propos de « gens de gauche anti-immigrés » a parlé de « lion végétarien ». Le lion végétarien, c’est le Parti Communiste, parti révolutionnaire pour qui, non seulement il ne faut pas faire la révolution, mais surtout ne pas mettre en danger, jamais,  l’ordre bourgeois.

Mais lorsque je parle du Parti Communiste Français, je parle de quoi ? D’un parti. Il y a des militants, des cadres, des dirigeants. Mais aussi une structure et une histoire. Et cette réalité est encore contradictoire, parce que même si c’est un mensonge (et c’est un!) il y a le mot « communiste » et la haine des bourgeois qui va avec.

Il n’y a pas beaucoup de votes PCF chez les ouvriers, et pas beaucoup d’ouvriers militants au PCF. Mais il y en a, et c’est aussi un élément qui traverse l’histoire de notre pays.

Voilà pourquoi il n’est pas possible, dans ton camp, qui est celui de l’émancipation du salariat (même si tu préfères parler de l’intérêt général humain), de faire l’impasse sur le parti communiste français.

Il faut, dans l’idéal, garder les deux bouts de la chaîne. D’une part, aucune illusion : le parti, en tant que tel, comme parti, cherchera toujours à nous faire trébucher dans les moments décisifs. Par conséquent, autant que possible, ne pas dépendre de lui. D’autre part, la main tendue, tout le temps, aux militants, aux cadres, aux dirigeants (qui peuvent être honnêtes, même si c’est rare ; Marie Georges Buffet l’a été) pour le combat commun. Même dans des conditions discutables, comme l’élection en Corse. Admettons que les camarades insoumis en Corse se soient trompés ? Était-ce si grave ?

J’entends d’ici les camarades qui m’assaillent : toutes ces critiques sur le PC, et rien sur le PS ! Bien sûr ! En 1914, les deux grands partis socialistes, en Allemagne et en France, adoptent la cause de leur « patrie », chacun avec un raisonnement magnifique. Les français, parce que la France étant le pays des droits de l’homme, sa victoire servira le socialisme mondial, et les allemands parce que, l’Allemagne étant le pays le plus industrialisé … même conclusion. ! Moyennant quoi, ces deux grands partis ouvriers ont précipités les peuples dans une immense boucherie, pour le seul avantage des marchants d’armes et des impérialismes. Lénine, à cette date, concluait que l’internationale socialiste ne s’en relèverait pas et que ces partis ne seraient plus jamais les vecteurs de l’émancipation du salariat. Tu as abouti à la même conclusion, moins d’un siècle plus tard, après y avoir milité trente ans…

Toutefois, tu observes et tu soulignes que la cinquième semaine de congés payés (Mitterrand) ou les 35 heures (Jospin) ce n’est pas rien. Et tu as raison. N'empêche que durant ces années, la France a fait un grand pas vers l'ultra libéralisme le plus obscène. Les entreprises publiques ont été bradées au Capital. Le chômage a été multiplié par dix. Le pays s'est désindustrialisé. L'extrême droite est parvenue durablement à 20% du corps électoral. Le bilan n'est pas bon. Sur ce point je pense que nous sommes d’accord.

 

Sixième lettre : L'UE et le cousin germain.

Il est beaucoup question, c’est naturel, des élections européennes, qui auront lieu à la fin du mois de mai de l’année prochaine. Sur le fond de notre attitude concernant l’Union Européenne et ses traités, ta position m’a toujours parue claire, depuis avant même 2012. Nos adversaires et parfois même ceux qui devraient être de loyaux partenaires font le maximum pour embrouiller les esprits en s’appuyant sur le fait que notre position n’est ni simpliste, ni naïve. Ce n’est pas celle d’Asselineau : quoi qu’il arrive, sans attendre, on fait le Frexit, ni celle de Hamon : quoi qu’il arrive, on attend et on reste.

Ta position, telle qu’elle a été définie de manière très pédagogique par Jacques Généreux, par les dirigeants du Parti de Gauche et par toi-même, est claire et forte. Jacques Généreux dit : « Nous appliquons notre programme. Si tel article de tel traité s’y oppose, nous passons outre ». Toi-même tu dis en substance : en arrivant aux affaires, plan A, nous engageons un bras de fer avec l’UE sur tout ce qui, dans les traités, nous semble insupportable. Nous ne respectons pas les traités, nous ne nous y plions pas. Si, à partir de cette position, nous parvenons à un modus vivendi, ce sera un grand progrès pour l’Europe. Sinon, nous serons en dehors de l’UE, non pas dans une attitude de repliement sur l’hexagone, mais au contraire de rassemblement pour une Europe démocratique et sociale : plan B.

Nous n’allons pas reproduire la position qui a cours depuis trente ans : il faudrait changer  un certain nombre de choses dans l’UE, il faudrait, mais en aucun cas ne la « mettre en danger ». Et il ne se passe rien, sinon que les bureaucrates de l’UE broient les peuples, comme le peuple Grec. Et nous n’allons pas non plus faire aux bureaucrates de l’UE le cadeau d’un départ « à l’anglaise ». La seconde économie d’Europe, l’une des nations à l’origine de l’UE va exiger un certain nombre de choses, comme par exemple la possibilité d’investir massivement dans une agriculture durable, et donc de s’endetter et de protéger ses productions.

Car voilà ce qu’il faut demander à Benoît Hamon, ou à Pierre Laurent, ou à Yannis Varoufakis, ou à Besancenot : vous êtes, c’est un exemple, contre l’agriculture productiviste utilisant massivement des pesticides comme le glyphosate : c’est bien ! Et l’agriculture durable permettra la création de plusieurs centaines de milliers d’emplois eux-mêmes durables. Seulement, cela ne se fera qu’au prix d’un énorme effort de formation et d’investissement, et de la prise d’une distance avec la concurrence internationale à tous crins.

Comment conciliez-vous cela avec le respect des traités européens, les contraintes budgétaires, la position de la banque centrale, l’ouverture sans limite des marchés ? Si vous dites que vous passez outre, vous êtes dans la même logique que nous. Si vous vous soumettez vous êtes dans la ligne Macron.

Nous n’allons ni rester tranquilles « en attendant », ni filer en douce ou nous « replier » sur l’hexagone ». Nous allons casser la baraque, ou en tous les cas l’ébranler de haut en bas. Qu’en résultera-t-il ? Il est impossible de le dire ! Chaque année, chaque mois, chaque jour les gouvernements changent, les forces politiques se redistribuent ! Je vais risquer une prédiction : il en résultera une situation qui n’entre dans aucun des schémas simplistes envisagés aujourd’hui !

Comme preuve du fait que notre politique n’est pas le repli national, tu as commencé à monter, pour ces élections, un groupe européen de partis sur cette politique de refus de soumission aux traités : l’alliance « Maintenant le Peuple », avec Podemos, le Bloc de Gauche portugais, et d’autres groupes, danois, finlandais, suédois.

Au moment où j’écris, il n’y a pas de force politique allemande dans cette alliance. Il y en aura, je l’espère. Nous ne manquons pas d’interlocuteurs en Allemagne. Die Linke, bien sûr, dont le fondateur, Oskar Lafontaine, était à tes côtés quand tu as fondé le Parti de Gauche. Aufstehen, le mouvement que vient de créer Sarah Wagenknecht, et la gauche du SPD, en particulier le mouvement de la jeunesse, que tu connais depuis longtemps, et qui a mené la bataille contre la reconduction de la « Grande Coalition » avec le parti de Merkel.

J’ai des amis allemands engagés dans le mouvement syndical, qui m’ont sérieusement secoué lors de la parution de ton « Hareng de Bismarck ». Il y a dans ce livre des choses justes : tout ce qui exprime que la bourgeoisie allemande tire les marrons du feu en Europe, qu’elle domine l’administration de l’UE et oriente sa politique dans le sens qui lui profite. Tout ceci est exact, même s’il faut sans doute souligner que ce sont les dispositions prises par les « pères » de l’Europe au premier rang desquels le français Jacques Delors, et celles qui figurent dans les premiers traités, comme le traité de Maastricht, que tu as approuvé. Mais il y a des pages, il faut l’avouer, assez ridicules, où tu reproches à l’Allemagne de produire beaucoup de voitures, de produire de la chimie, de pratiquer l’élevage intensif … bref d’être un pays libéral tout à fait semblable au notre ! La France aussi produit beaucoup de voitures, de chimie, d’élevage intensif. Tu reproches à l’Allemagne de produire du charbon. Tu as raison, mais est-ce pour féliciter la France de s’en tenir au nucléaire ? Cela n’a aucun sens.

Et puis il y a le mauvais goût. Tu insistes sur le fait que le taux de natalité est, en Allemagne, inférieur au taux de natalité français. Tu vas jusqu’à écrire à ce propos : « Qui a envie d’être Allemand … même pas les Allemands ! ». Tout cela à propos d’un taux de naissance qui est à la moyenne de l’Europe, beaucoup de pays européens ayant un taux plus bas, tandis que le taux français, insuffisant pour assurer la reproduction de la population, est un peu supérieur…

Mais il y a surtout l’absurde et l’odieux, c'est-à-dire ces lignes où tu reproches à nos voisins d’avoir envahi l’Europe centrale et l’Europe du nord à l’époque des chevaliers teutoniques…

Et pourquoi pas, alors, haïr la Norvège à cause des Vikings… et féliciter Charles Martel d’avoir stoppé les avancées de Maures ! Toute l’histoire est l’histoire des invasions…

Est-ce le pire ? Non. Le pire est ceci, sous le titre « Le fil rouge de nos devoirs » tu évoques une frontière fatidique en Europe… le limes romain (troisième siècle après Jésus Christ) ! Et tu commentes : le peuple citoyen en deçà, le peuple ethnique au-delà. Cela m’a fait rire (c’est dur pour nos amis écossais … qui sont au-delà du mur d’Hadrien, mais pas tellement pour la capitale de l’Allemagne, Bonn … qui est en deçà… avec la Rhénanie), mais cela n’a pas fait rire mes camarades allemands. Car parler aux allemands comme ceci : "Le Volk! C’est à dire l’ethnie dont le programme vient avec le sang reçu de ses parents depuis le temps des hordes que Rome s’épuisa à contenir » c’est les renvoyer à un discours funeste qu’ils ne connaissent que trop bien.

J’ai lu dans le livre d’entretiens « Le choix de l’insoumission » que cette idée odieuse autant que farfelue, tu la tiens de Chevènement ! C’est chez lui que tu aurais vu cette carte des limes romains, ouvrages guerriers d’un empire voué à la conquête, et c’est de lui que tu en as reçu cette interprétation regrettable. Pourtant, tu sais que le nationalisme de Chevènement ne craint pas de dériver très à droite … Enfin, Jean-Luc ! Nous avons récupéré l’Alsace et la Lorraine ! On a fait la paix avec le cousin germain.

Tu es un homme du sud, par tes origines, et je t’ai entendu dire que le destin de la France était au sud : Espagne, Italie, et l’autre rive de la méditerranée. Tu es du Sud et c’est bien ton droit, mais la France est à l’évidence une nation ouverte sur le Nord, autant que sur le Sud, et vers l’Est. Elle a aussi des liens historiques forts à l'Ouest du côté de la Grande Bretagne et de l'Ecosse, sans parler de sa présence dans tous les océans, que tu soulignes avec raison. Passons sur le fait que son nom – désolé—est celui d’une tribu germanique. Les allemands ont occupé notre flanc Est, mais nous avions conquis bien plus largement leur flanc Ouest, puisque Napoléon a établit sa « protection » sur la Rhénanie et bien plus au nord, sur ce qu’il a nommé le département des Bouches … de l’Elbe (département français, chef lieu Hambourg) ! Et ton roi préféré, Louis XI (c’est aussi le mien) avait commencé à dessiner le côté Est de l’hexagone en conquérant la Bourgogne. Je t’ai aussi entendu prononcer un jugement bien hâtif sur les pays baltes : « Tu en connais, toi, des lituaniens ? ». Oui j’en connais, des lituaniens, des lettons, des polonais, des russes blancs, des Romain Gary (alias Kacev), des Chagall, des Eisenstein, des César Cui, des Arvo Pärt, tout le foyer intellectuel et artistique du yiddish land, en particulier – mais pas seulement…

De quoi s’agit-il, au fond ? De ne pas jeter sur tout un pays et ses citoyens le mal qu’on pense des dirigeants qu’ils se sont choisis à un moment donné. En ce qui concerne l’Allemagne, la question est absolument décisive.  J’aime bien la boutade prédictive de Marx : « Les français entameront le chapitre « révolution », les allemands la mèneront jusqu’à son terme ». Il ne s’agit pas du passé. L’industrie allemande est la première d’Europe, ce qui signifie que la classe ouvrière allemande est la plus nombreuse et la plus puissante. Je ne parle pas des liens culturels. Pour qui est philosophe, ou musicien, difficile de faire l’impasse sur l’Allemagne ! Je suis les deux, et toi aussi. Quant à la politique, Marx, Engels, Rosa Luxembourg.. oui, j’ai bien noté que tu les mentionnes, mais cette correction vient trop tard.

En effet, il faut casser les structures de l’UE, prison libérale des peuples, mais c’est avec les travailleurs allemands que les travailleurs français doivent nouer l’alliance primordiale, c’est à eux que nous devons clairement tendre la main !

Inspirons-nous de ce chant, écrit en 1932 par Bertold Brecht et mis en musique par Hanns Eisler dans le but de rassembler les travailleurs contre la peste nazie.

Wo dein Platz, Genosse, ist!                              Parce que c’est ta place, camarade
Reih dich ein in die Arbeitereinheitsfront,          Rejoins nous dans le front unique des travailleurs
weil du auch ein Arbeiter bist.                             Parce que toi aussi, tu es un travailleur.

 

Lettre n°7 : Le piège est à droite.

Sur ton blog, à la date du 17 septembre, à propos d’une polémique injuste lancée par un dirigeant du PCF contre un député de la FI, tu écris :

Résumons. Le but des communistes est la révolution socialiste, la propriété collective des moyens de production et le communisme. Ils amorcent un tournant écologiste qui nous réjouit. Le nôtre c’est la Révolution citoyenne, le partage des richesses, la planification écologique et la 6e République. Ces deux projets ont des plages communes mais ils ne se confondent pas, cela va de soi. 

Je n’aime pas cette « opposition » elle n’est pas sincère. Et je voudrais consacrer cette lettre à la question de la sincérité, de la vérité.

Concernant le but du parti communiste (car lorsque tu parles des « communistes », tu parles du PCF), mieux vaudrait le leur laisser énoncer eux-mêmes.

Je prends par exemple une phrase de la proposition de « base commune » pour le prochain congrès du PCF : Il nous faut trouver les voies d’essor de ce communisme de nouvelle génération qui conjugue démocratie poussée jusqu’au bout et orientation révolutionnaire visant à sortir enfin de la société de classe, à relever jusqu’au bout le défi écologique, à assurer la paix et le libre développement de la personne humaine dans toutes ses dimensions.

On pourrait superposer : démocratie poussée jusqu’au bout  avec Révolution citoyenne, sortir enfin de la société de classe  avec partage des richesses et relever jusqu’au bout  le défi écologique avec planification écologique. On peut préférer une formulation à l’autre, mais « ça » parle clairement la même chose, et on ne trouvera pas trace du côté du PCF de quelque chose d’aussi précis que propriété collective des moyens de production !

Donc cette opposition (avant de dire qu’il y a des plages communes) est artificielle. Je veux dire : c’est un artifice. Les deux positions sont insincères. Celle que tu prêtes au PCF, parce qu’ils se nomment communistes alors qu’ils ne le sont pas, et que ce mensonge ne date pas d’hier. La tienne parce que, comme il n’y a jamais eu de congrès de la FI, ce que tu désignes comme « notre position » renvoie au seul document auquel on puisse prêter une quelconque autorité, le programme L’Avenir En Commun sur lequel tu as receuilli 7 millions de voix. Or il n’est pas possible d’opposer, comme tu le fais, le but socialiste, qui consiste en effet en un gouvernement de travailleurs organisant la propriété collective des moyens de production, et ce programme. Pour la raison évidente qu’aucun socialiste n’imagine réaliser de but en blanc la propriété collective des moyens de productions en France demain. Nous parlons de transition. Nous parlons de direction prise. Je suis socialiste. Dans la lignée des gens qui se réfèrent à Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg… Instruit par l’histoire, inspiré par certains travaux comme ceux de Jacques Rancière, je ne suis pas guidé par un dogme ni une vision prophétique : comme chaque être vivant de cet univers, je ne sais pas de quoi demain sera fait.

J’ai soutenu ta candidature et ton programme parce que j’ai voulu participer à un processus qui allait dans le sens de l’émancipation des travailleurs. Je ne dis pas : demain, ou plus tard, il faut la propriété collective des moyens de production et le communisme. Mais je ne dis pas : demain, il faut sauver la propriété privée des moyens de production. Si « partage des richesses » voulait dire « défense de la propriété privée », tu n’aurais pas eu à quitter le PS.

Partage des richesses signifie ce que les mots veulent dire, ce que les mots ont toujours voulu dire, la mise en cause réelle des formidables inégalités de ressources et de patrimoine. Nos ennemis alertent contre « les partageux » !

Avec sept millions d’électeurs, j’ai dis qu’il fallait aller dans le sens de ce qu’indique LAEC. Il faut un gouvernement capable de mettre en œuvre ce programme. Puis, le moment venu, on verra, avec les millions de travailleurs concernés, quelle doit-être la suite de l’histoire.

Tu as déclaré, pendant la campagne, que ton programme n’était pas révolutionnaire, mais keynésien. Je trouve là encore que tu es dans l’artifice. Oui,  la hausse des salaires (p 58) la diminution du temps de travail (p 56), les grands travaux : "Plan de rénovation écologique de tout le bâti" (p 71), "Pour une agriculture écologique et paysanne" (p 76), "Engager la France dans un "plan mer" et créer 300 000 emplois" (p 122), "Construire 200 000 logements publics" (p 62) etc, ces mesures  peuvent être vues comme un effort de relance par la demande, comme l’envisage Maynart Keynes. Le droit opposable à l’emploi (p.55) est une mesure étatique forte.

Le droit de préemption des employés pour former une coopérative en cas de vente ou de fermeture de leur entreprise (p 51) n’est pas vraiment une remise en cause de la propriété privée.

LAEC propose de créer un pôle public bancaire, notamment par la socialisation des banques généralistes (p 50) et là encore, on peut évoquer Keynes puisqu’il s’agira de favoriser l’octroi de prêts aux entreprises pour relancer l’activité.

Mais quel programme peut soutenir un socialiste comme moi, aujourd’hui ? Un programme réalisable par un gouvernement sérieusement progressiste : LAEC.

Le contenu révolutionnaire d’un mot d’ordre n’est pas livré par son intitulé, mais par les circonstances. Quoi de plus modestement réformateur que : « La Terre, la Paix, le Pain » ? Ainsi commença la grande révolution russe il y a un siècle. Les mesures « keynésiennes » de LAEC auraient pour premier effet de faire sauter les traités de l’Union Européennes. Il est possible, certes, que le gouvernement issu de notre victoire électorale fasse comme celui de Mitterrand : un tournant de l’austérité. Mais le contraire est possible également : que face à la contre offensive rageuse des classes bourgeoises, notre gouvernement aille de l’avant.

Certes, il est logique que de grandes productions comme l’industrie du médicament, par exemple, passent sous le contrôle de la société entière, et soient libérées de la logique du plus grand profit.

Mais les révolutionnaires n’ont jamais dit qu’il fallait dépouiller les petits propriétaires.

Je cite :  "L'expropriation des banques ne signifie en aucun cas celle des petits dépôts bancaires. Au contraire, pour les petits déposants, la banque d'état unique pourra créer des conditions plus favorables que les banques privées. De la même façon, seule la banque d'état pourra établir pour les fermiers, les artisans et les petits commerçants des conditions de crédit privilégiées, c'est à dire à bon marché" (p 25).

Plus loin : "Le Paysan restera propriétaire de son lot de terre tant qu'il le trouvera lui-même nécessaire et possible".  Et : "Tant que le paysan reste un petit producteur indépendant, il a besoin de crédit à bon marché, de prix accessibles pour les machines et les engrais, de conditions favorables de transport et d'une organisation honnête d'écoulement des produits agricoles. Cependant les banques, les trusts, les commerçants pillent le paysan de tous côtés. Seuls les paysans eux-mêmes peuvent réprimer ce pillage, avec l'aide des ouvriers".

Et plus loin : "L'expropriation des expropriateurs ne signifie pas non plus la confiscation forcée de la propriété des petits artisans et des petits boutiquiers. Au contraire, le contrôle ouvrier sur les banques et les trusts, à plus forte raison la nationalisation de ces entreprises, peut créer pour la petite bourgeoisie citadine des conditions de crédit, d'achat et de vente incomparablement plus favorables que sous la domination illimitée des monopoles."

Ces dernières citations pourraient presque provenir de LAEC, n’est-ce pas ? Elles proviennent du « programme de transition » élaboré par Léon Trotski en 1938.

Ici je pense à un petit apologue. Un homme sort d’une cabane, au nord du Canada. Il pense qu’il y a, à gauche, une fosse dissimulée au fond de laquelle se trouve un pieu aiguisé. Un piège à ours. Il prend à droite, et tombe dans la fosse. Elle n’était pas à gauche.

Ne fais pas, Jean-Luc, comme ceux qui croient qu’il faut « éviter de faire peur aux propriétaires ». Ne fait pas comme ceux qui pensent que le piège est à gauche. Tes amis sont à gauche, ce sont les salariés, les travailleurs.

Toi-même, tu as analysé comment Lionel Jospin a perdu, en 2002, avec ses déclarations de style centriste  comme « L’état ne peut pas tout faire » adressé aux travailleurs de Michelin.

Si une proportion assez grande des travailleurs nous suit, les indécis viendront en sus ! Mieux vaut froisser dix petits bourgeois et gagner un seul travailleur. Même sur le plan électoral, car le petit bourgeois est capricieux et son vote, favorable ou hostile, est changeant.

 

Lettre n°8 : la vérité sur la politique israélienne.

Ahed Tamimi est en France. Cette jeune palestinienne résistante de dix sept ans, qui a fait huit mois de prison pour avoir giflé deux soldats en Cisjordanie occupée parcourt la France et l’Europe (elle ira en Espagne, en Italie) et rencontre des responsables politiques pour attirer l’attention sur la situation de son peuple. Je suppose que tu la rencontreras.

La question israélienne, et palestinienne, n’est pas une question parmi d’autres. Des tragédies il n’en manque pas, depuis la déportation massive des Rohingyas jusqu’aux massacres du Yémen, des guerres à l’est de la RDC, des exactions envers les autochtones en Amérique du sud et centrale et beaucoup d’autres.

Pour nous occidentaux, pour nous européens, pour nous français, ce qui se passe en Israël est tout à fait à part.

Parce que la création de l’Etat d’Israël a été faite par les occidentaux (avec l’accord des russes) contre les populations arabes de ce territoire.

Parce que les habitants de ce nouvel état sont en majorité issus des populations juives d’Europe. Leurs parents étaient des européens.

Parce que l’existence de cet état a été régie par des résolutions de l’Organisation des Nations Unies.

Parce qu’au jour le jour, cet état n’existe qu’avec le soutien économique, politique, culturel, scientifique et militaire massif des USA, et des pays européens, au premier rang desquels notre pays.

Concernant la paix et la marche du monde, tu as déclaré souvent que tu n’étais pas favorable à un monde bipolaire, ni multipolaire, mais à un monde organisé, la moins mauvaise institution existante à cette fin étant aujourd’hui l’ONU. S’il y a une nation qui défie et nargue le droit international aujourd’hui, c’est bien Israël.

L’ONU avait préconisé la formation de deux états. Israël ruine chaque jour davantage cette possibilité, retardée depuis soixante ans. L’ONU a condamné la formation du mur d’apartheid. L’ONU condamne le cruel blocus de Gaza. L’ONU condamne la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. L’ONU a régulièrement condamné les bombardements sur Gaza, et tout dernièrement l’horrible massacre, par des tireurs d’élite, de manifestants désarmés. 

Pourtant, l’Occident tout entier, mais la France au premier rang, soutient de toutes ses forces l’état criminel, et lui apporte son concours. Je suis, en tant que scientifique et membre de l’AURDIP (Association des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine) particulièrement choqué sur le plan humain par la coopération, entre de grandes écoles et institutions scientifiques françaises et des organismes israéliens, tels le fameux Technion, coopération qui englobe la mise au point de techniques de contrôle des foules, et d’armes létales permettant des "assassinats ciblés". Comme français, je suis choqué par la mise en scène constante de cette amitié entre nos dirigeants politiques, que ce soit Sarkozy, Hollande ou Macron (Chirac était plus exigeant), et les dirigeants israéliens. Je n’oublie pas, comme parisien que j’ai longtemps été, la … mise en Seine obscène de cette même amitié par la mairie de Paris.

Naturellement, je sais que tu partages à cent pour cent mon indignation et qu’il n’est personne, parmi tes proches en politique, qui ne la partage. D’ailleurs, le Parti de Gauche a toujours répondu positivement aux demandes de la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) d’action pacifique pour le droit et la justice, campagne soutenue, de l’intérieur d’Israël, par d’éminentes personnalités, et en France par des gens que tu connais bien, le mathématicien Pierre Stambul, les historiens et sociologues Schlomo Sand ou Dominique Vidal et bien d’autres.

Pourtant, ce qui concerne cette question, dans LAEC, est extraordinairement réduit : reconnaissance de l’Etat Palestinien, et soutien de la solution à deux états (p 96). C’est la position, toute platonique, de tout le personnel politique occidental (avec des nuances : oui, "ils" sont pour la reconnaissance de l’état palestinien, mais peut-être pas maintenant. Bientôt.) Des choses que pourraient faire un gouvernement progressiste français, il y en a des quantités. J’en cite une, que tu connais bien. Raisonnable et mesurée : la suspension de l’accord de partenaire privilégié avec l’Union Européenne. Cette mesure présente l’avantage, si l’UE la refuse, de pouvoir être annoncée unilatéralement pour le compte de notre pays. Je rappelle que les sénateurs irlandais ont voté l’interdiction des importations israéliennes en provenance des territoires occupés. Voilà une autre mesure, raisonnable et mesurée.

Tu te souviens que tout récemment les syndicats du port de Radès ont empêché le débarquement des marchandises d’un bateau en provenance d’Israël. Je suis certain que la réaction de ces dockers te réjouis.

Mais sur ces questions, on t’entends peu, alors que ta voix aurait un grand écho. C'est la cause d'un déficit moral qui t'handicape auprès de la jeunesse, largement acquise à la cause de la justice pour le peuple Palestinien.

Alors bien sûr, il y a le CRIF, conseil prétendu représentatif, qui ne l’est pas, des institutions juives de France, en réalité relais en France des gouvernements d’extrême-droite israéliens. Le CRIF ne t’invite pas à son célèbre déjeuner, ce dont tu as déclaré ne pas te soucier mais si d’autres y trouvent l’occasion d’accolades dans une atmosphère bien arrosée. !

Oui, il existe une énorme pression sur les hommes politiques, et pas seulement en France, pour qu’ils se montrent solidaires des crimes israéliens, ou au minimum qu’ils évitent ce sujet. Tu n’as pas pu ignorer le travail de fond publié dernièrement dans le Monde Diplomatique en mars « Lobby israélien, le documentaire interdit », par Alain Gresh.

Sinon, la sanction vient sous la forme d’accusations d’antisémitisme. Tu as été accusé d’antisémitisme, de manière aussi stupide qu'injuste quand tu as critiqué la politique de Pierre Moscovici…

Comme tu le sais, Bernie Sanders, aux USA a été l’objet d’une campagne prétendant qu’il était le candidat des extrémistes antisémites ! Jeremy Corbyn est l’objet de campagnes le visant comme prétendu antisémite.

Ce ne sont pas là des coïncidences. La question israélienne est un nœud géopolitique fondamental, un point de capiton de l’ordre impérialiste mondial. C’est un élément stratégique en ceci qu’il s’agit pour nos adversaires : Trump, May, Macron, Merkel, en soutenant les exactions israéliennes de faire prévaloir en tout point la violence, la force, sur le droit international. C’est l’observation de Bismarck : « la force prime le droit » dont il s’agit.

Il me semble que nous devons être au premier rang de la résistance et de l’opposition aux exactions des gouvernements israéliens, parce que nous sommes pour la Paix et un monde ordonné par le droit.

Et c’est un honneur, dans ce contexte, d’être traité d’antisémite par les lobbyistes israéliens.

 

Lettre 9 : Le Tournant du Collectif 

Nous sommes en temps limité. L’un de mes collègues le disait, faisant allusion à la situation des étudiants durant un examen : mais nous sommes en temps limité, nous aussi, s’agissant cette fois que la brièveté de la vie humaine.

Ce qui est nouveau dans notre situation à tous, c’est que les êtres humains, sur cette planète, savent maintenant qu’ils sont « en temps limité ». J’ai écrit un livre sur ce thème à partir d’une réflexion du physicien Fermi[1]. D’autres ont fait des calculs qui ne laissent aucune échappatoire : les ressources, toutes les ressources : pétrole, uranium, charbon, métaux rares, cuivre, terres arables, seront inéluctablement épuisées d’ici quelques décades, à moins que toute la vie économique ne soit raisonnablement redéfinie et maîtrisée, par la société solidaire.

Certains de mes amis conservent leur optimisme avec un aphorisme comme : « Là ou croit le péril, croit aussi ce qui sauve ». Mais il faut bien comprendre ce qui se passe. Le Capital n’est pas un être humain qui réfléchit. C’est une machine qui fonctionne et qui se concentre. Il ne manque pas sur la planète de capitalistes lucides qui souhaiteraient faire machine arrière. Mais leur sentiment ne pèse rien. À court terme, un capitaliste scrupuleux concernant les ressources naturelles est abattu par la concurrence. Les libéraux qui souhaitent sincèrement réglementer le Capitalisme sont impuissants. Les initiatives, bonnes ou mauvaises, auront toutes le même résultat : augmenter le chaos. À un certain niveau de chaos, soit nous aurons une guerre qui dégénérera en conflit atomique total et l’humanité disparaîtra, soit, les dominants parviendront à imposer une servitude durable, comme celle que décrit Orwell dans « 1984 ».

Ce qu’il subsiste d’espoir humain est dans une politique comme celle que tu as défini durant ta campagne et qui reste gravée dans le programme LAEC. Tu peux, nous pouvons gagner à la prochaine échéance. Ces lettres ont mentionné ce qui me paraissait mettre en danger un succès tellement souhaitable : la forme choisie pour le mouvement FI, le flirt avec le populisme, le tangage dans les relations avec le PCF et le PS, une vision internationaliste qui fait l’impasse sur le cousin allemand, l’illusion keynésienne, l’évitement de la condamnation des politiques israéliennes.

Ces difficultés se concentrent dans la première. Toutes les autres en découlent. Et ce que cela signifie est simple : la forme qui convient à une campagne présidentielle ne convient pas à la vie politique quotidienne. Tu peux me dire qu’il y a des élections tous les ans. Oui, mais la forme de la campagne présidentielle ne convient ni aux élections européennes, ni aux élections municipales. Dans la campagne présidentielles il y a, il y a eu un travail collectif considérable ramassé, concentré, exprimé par le candidat, seul.

Dans la vie politique quotidienne, et pour les élections intermédiaires (où il n’y a pas un, mais de nombreux candidats) le type de structure consistant en une tête très au-dessus des autres, puis des seconds, et tout au loin des colleurs d’affiches et distributeurs de tracts, jamais consultés, c’est très dangereux. Tu ne te heurtes à personne, et on ne peut pas penser sans résistance. Cette stature qui est la tienne, elle est naturelle et logique, ce n’est pas ce que je critique. Tu es le seul, parmi le groupe des députés, par exemple, le seul de ta classe d’age, et le premier, de très loin, par l’expérience : tu as été ministre (très bon ministre, d’ailleurs). Alors tu penses seul. Un exemple parmi d’autres : tu as décidé que les élections européennes devaient constituer un référendum contre Macron. Idée très douteuse. Il y a en général aux européennes une participation en baisse, et il est facile pour nos adversaires voire ceux qui pourraient être des partenaires, il leur est facile de rendre l’enjeu proprement européen bien confus. C’est donc un mauvais terrain pour lancer un défi. Si je compte bien, la participation, qui baisse à chaque échéance de ces élections, était à 42.6% seulement en 2014. Nous sommes actuellement, dans les sondages, à 14% Cela signifierait moins de 6% du corps électoral, et seulement deux millions et demi d’électeurs pour la liste FI, à rapporter aux sept millions que tu as rassemblés. C’est ce que je t’aurais fait observer, si tu me l’avais demandé ! Mais tu ne l’a demandé à personne, et personne, semble-t-il, ne t’a fait cette observation.

Si la FI était organisée démocratiquement, avec des débats, des décisions votées, des dirigeants élus, un organe dirigeant, la situation serait différente. Appuyés sur la vie militante, les dirigeants seraient obligés d’avoir, sur chaque action ou prise de position du mouvement, une opinion à eux. Et je te le dis très simplement, une idée comme « faire des européennes un référendum contre Macron », n’aurait pas été adoptée en bureau politique…

Cela peut sembler pénible, mais c’est une sécurité. Rappelle-toi que des idées, tu en as eu. Tu as proposé, impromptu, en fin de meeting, en septembre 2017, qu’un million de travailleurs défilent sur les Champs Elysées contre la destruction du code du travail, derrière les syndicats. Je crois que les syndicats ne nous ont même pas honorés d’une réponse…

Cela va bien plus loin. Le Media, qui est notre projet de fenêtre dans le monde médiatique, a subi des crises, des contestations. C’est pourtant un bon projet, fort, indispensable, s’il nous permet de donner un avis « Insoumis » sur tous les problèmes du moment, un peu comme font les anglais du Labour avec leur shadow cabinet.

Pour ma part, je ne suis pas favorable à l’indépendance économique d’un tel projet par rapport à notre mouvement. Les capitalistes sont incapables de concilier gestion économique et liberté éditoriale, mais nous, je prétends que nous en sommes très capables. Le Media devrait être suivi et géré par notre mouvement, si ce mouvement était démocratiquement organisé.

La même condition vaut pour l’établissement de la liste aux élections européennes. Cette liste a été contestée. C’est normal : toute liste est nécessairement contestée par ceux qui n’y figurent pas, ou pas au rang qu’ils estiment convenable. Mais dans le cas présent, ce qui a été contesté c’est l’arbitraire : qui a décidé ? Nécessairement, en dernier ressort, toi, puisque personne n’est investi d’une autorité comparable. Résultat, d’importantes défections (celle de Morel Darleux, celle de Liêm Huang Ngoc) dont les conséquences apparaissent limitées par le bruit de fond de l’activité politique ordinaire. Il est cependant certain que des crises plus graves couvent. Elles ont toutes pour cause essentielle l’absence de démocratie dans le mouvement, dont l’irresponsabilité des responsables.

Tu en es conscient, puisque tu as espéré trouver une solution à partir du Parti de Gauche.

https://melenchon.fr/2018/06/11/le-congres-du-pg-nous-interesse/

Dans ce texte remarquable, tu confirmes la plupart de mes propres observations :

Et le caractère flou des structures du mouvement n’est pas moins perturbant pour eux que pour bons nombre d’observateurs extérieurs. La forme incertaine de nos frontières d’organisation est en effet parfois angoissante. Elle pèse sur tous, au Mouvement comme au Parti.

Tu imagines ce parti comme opérateur des nécessaires transformations structurelles, qui ne peuvent qu’aller dans le sens d’un fonctionnement démocratique :

Pour le PG, l’objet précieux est le Mouvement qui est son projet et son œuvre. Peut-être est-ce au parti surtout de définir des modes opératoires, bien mis en mots pour organiser sa relation au mouvement.

Enfin, tu espères que le congrès du PG initiera cette démarche :

Une refondation fusion du Parti de Gauche peut être un de ces points de passage. Son projet de motion d’orientation ne ferme pas cette piste.

Mais le congrès du PG s’est tenu fin juin et je n’ai pas entendu parler de suites à ces propositions. Si l’idée d’une articulation plus visible et pensée entre le PG et le mouvement FI n’a pas eu (jusqu’à présent) de suites, je ne peux que tenter d’en imaginer les raisons. Ce qui se présente immédiatement, c’est une évidence : c’est toi qui a lourdement insisté sur les méfaits de la structure « Parti » en général. Tu en as fais une caricature repoussante : motions, divisions, blabla, diatribes, accords, traîtrises, etc. Clairement une caricature inspirée par ton expérience au sein du PS. Sur ce point, tu as eu une influence désastreuse sur un grand nombre d’esprits complètement dépourvus de réflexion politique propre, au sein de la FI. C’est un fait dix fois constaté que beaucoup de militants FI craignent par-dessus tout la « main-mise » du PG à qui ils attribuent, bien injustement selon moi, la cause de toutes leurs insatisfactions.

Je crois que l’annonce de ce que tu espérais d’une initiative du PG en direction du mouvement donnerait le signal d’une vaste bronca et d’un éclatement. J’ignore aussi si le PG est capable d’apporter une solution au « flou » dont tu as pris conscience. J’ai adhéré deux fois à ce Parti et je l’ai quitté, parce que je n’y ai pas vu de vie politique : deux ans, deux réunions. Aucun compte rendu des questions politiques, des discussions de congrès. Il est possible, et probable, que le niveau est plus élevé dans d’autres départements, mais je l’ignore.

Par conséquent, en ne fondant pas le parti FI, dans lequel se serait dissous le PG, à la fin du printemps 2017, tu t’es mis dans une nasse : la marche arrière parait bien difficile. Il faut avancer malgré ce handicap.

Je reste convaincu que malgré tous les défauts, les manques et les difficultés que je relève, nos chances restent bonnes d’être ceux à qui, devant l’échec de Macron, si cet échec se confirme avec force dans les mois à venir, les citoyens confieront la direction des affaires à la prochaine échéance présidentielle. Pour assurer cette issue et surtout, surtout, assurer l’avenir il y a une priorité : prendre avec force le virage du collectif.

Nous savons tous qu’il est impossible d’ignorer en politique l’impact de la personnalisation d’une politique, et, spécialement, dans le cas de la Vème République. Mais on ne peut pas refuser de voir, également, la fragilité que cette concentration sur une tête confère à, non pas « une » politique, mais à notre politique qui annonce envisager l’avenir en commun !

La jeunesse, d’ailleurs, pourtant prompte à s’enthousiasmer, s’écoeure aussi vite d’une trop grande personnalisation. N’était-ce pas l’une des leçons du mouvement « Nuit Debout » ?

Naturellement, le tournant du collectif gagnerait à commencer par le mouvement de la France Insoumise. Il suffirait que les animateurs concèdent, lors d’une prochaine convention, la participation de délégués des groupes d’action. Ces délégués éliront une direction provisoire qui sera ensuite soumise à confirmation par les militants.

Il deviendra alors possible de mettre en place un organisme politique regroupant des membres de la direction élue de la FI, des membres de l’espace politique, quelques députés volontaires avec, naturellement, Jean-Luc Mélenchon. Et ce collectif exprimera publiquement, par la voix de porte-paroles désignés pour  des périodes point trop longues la politique de notre mouvement, décidée après délibération.

Il n’est pas interdit de penser dès maintenant à la prochaine élection présidentielle. Je suis de ceux qui pensent, comme Quattenens, que tu es « la meilleure carte que nous ayons ». Ton âge en 2022, si ta santé reste bonne, n’est pas en soi un obstacle. Mais il n’est pas certain que tu souhaites, ou même que tu puisses renouveler la prouesse physique de la campagne de 2017. De toutes façons, à mon avis, ce n’est pas souhaitable. Je pense qu’il nous serait possible de réaliser une campagne présidentielle d’un genre nouveau, avec plusieurs talents au premier plan, plusieurs têtes d’affiches, plusieurs orateurs vedettes, conduisant tous et toutes au vote sur un seul nom, celui de notre candidat, Mélenchon.

Cette possibilité n’est concevable que si elle est préparée dès maintenant par « le tournant du collectif ».

L’argument le plus fort en faveur d’un tel tournant, c’est l’avenir. Si nous parvenons aux affaires, commenceront les choses sérieuses, les véritables difficultés. Aucun homme ne peut, en vue d’un tel combat, se passer du collectif, d’un collectif majeur et pleinement responsable.

Nous sommes en temps limité. La catastrophe économique, sociale, environnementale peut se déchaîner dès demain.

Le temps presse.

 

 

 

 

[1] « Le Paradoxe de Fermi », Denoël, et poche Gallimard.

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