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Billet de blog 25 juin 2017

Programmes et transitions

Qu'est-ce qui me prend, aujourd'hui, de ressortir de ma bibliothèque, rayon "politique", ce texte que Léon Trotski a publié en 1938 ? Aujourd'hui, alors que j'ai fait campagne avec les Insoumis et leur programme ?

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Ce qui me prend, c'est que nous fêterons, en Octobre, le centenaire de la prise du Palais d'Hiver par les Bolchéviks, et l'an prochain, début mai, le cinquantenaire du début de la Grande Grève de 1968. Quoique à tous points de vue, le succès de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, et l'arrivée à l'Assemblée Nationale de sa joyeuse et jeune équipe, ne constituent pas des événements d'ampleur comparable, je les rapproche pour des raisons personnelles (comme certainement quelques milliers de citoyens peuvent le faire). La Grande Grève a eu lieu au début de ma vie, et cette campagne présidentielle vers sa fin. 

Mes parents étaient, spontanément, du côté des opprimés, actifs et courageux ils ont été militants ensemble dans un réseau de résistance pyrénéen. Mais ils étaient à cette époque des artistes, non des ouvriers. Je ne sais pas d'où me vient mon engagement précoce en faveur de l'émancipation du travail. J'ai découvert le marxisme vers l'âge de quinze ans, dans des exposés faits par un animateur de ciné-club de Roscoff, et j'ai été séduit par la beauté et la cohérence de cette "Weltanschauung". Mais bien avant, j'avais en pensée choisi le camp des opprimés. Je pourrais dire le contraire de ce que révèle : Maynard Keynes dans cette confidence : "Ma conception économiste est plus sociale que celle des socialistes, mais s'il y a un affrontement de classes, je serai du côté de la bourgeoisie". Pour ce qui me concerne, mes conceptions économiques ne sont pas tellement fixées, mais en cas de conflit, je suis du côté des opprimés.

Vers l'âge de vingt ans, et presque jusqu'à mes quarante, j'étais fort savant en marxisme, léninisme, trotskisme, luxemburgisme et bien d'autres belles choses. À cette époque, j'ai senti qu'il aurait fallu réviser en profondeur tout cela, pour les raisons même qui faisaient la force de la théorie : le Prolétariat. De 1965 à 1985, dans tous les grands pays industrialisés, le grand prolétariat industriel directement productif concentré en grandes unités ... s'il n'a pas disparu, a tout de même bien changé : fragmentation, chômage et délocalisations ont profondément modifié la structure même de la classe émancipatrice par excellence.

L'ennui c'est que tout ceux qui ont voulu (à juste titre) réviser le marxisme ... n'ont produit que des bêtises. Que cela plaise ou non, lire Marx, lire Trotski aujourd'hui encore, c'est avoir le net sentiment de grimper de plusieurs étages dans le niveau de la réflexion.

Vers 1985, conscient de ce que je n'avais pas la capacité de produire moi-même cette nécessaire révision du marxisme, je suis retourné aux mathématiques, à la musique et à la littérature, abandonnant tout intérêt pour la politique. Encore vingt ans plus tard, en 2005, cet intérêt a resurgi, bien plus modéré, et je me suis embarqué de ci-de là, avec passion mais aussi humour (c'est le secret pour faire durer une passion), un moment avec Bové, un autre avec le PCF à Marseille, un autre avec le NPA, brièvement avec le PG, puis aujourd'hui avec JLM et la FI...

J'ai bien conscience que de Trotski à Mélenchon, il y a un gap. Mais ce n'est pas une rupture à proprement parler. Mélenchon ne révise pas le marxisme ou le trotskisme. Jean-Luc est passé par l'OCI, mais depuis Besançon et son engagement auprès des "LIP" prouve qu'il n'était pas lambertiste (l'OCI a méprisé ce qui s'est passé dans cette histoire d'autogestion). Je ne crois pas qu'il ait jamais été marxiste ni trotskiste. Il est devenu un honnête mitterrandien de gauche, et a dérivé vers sa position actuelle, que je ne souhaite pas me presser de qualifier, car je ne pourrais le faire qu'en usant de catégories en réalité complètement obsolètes. 

Dans l'élection de 2012, il était clair à mes yeux qu'un citoyen favorable à l'émancipation du travail devait soutenir Mélenchon. C'est ce que j'ai fait, ainsi que durant les cinq années suivantes, avec davantage d'intensité ces dix huit derniers mois.

Lisant, sur Mediapart, les commentaires et les articles de certains militants révolutionnaires enragés (le mot n'est pas trop fort) contre notre campagne, notre programme et nos idées, j'ai fini par envisager de traduire le militant de la FI que je suis au tribunal de celui que j'étais, à l'OCI, en 1967.

Et plus précisément, de lire le programme "L'avenir en commun" avec la grille du "Programme de transition" de 1938.

Je n'esquisse ce travail, je le précise, que pour moi-même. On ne trouvera ci-après que quelques pistes. D'ailleurs, j'écris entre deux baignades sur les charmantes plages du Croisic, et je devine qu'une forte majorité de lecteurs de Mediapart ont, pour l'occasion, décroché de leur clavier...

Je commencerai par signaler qu'à première lecture, les deux textes ont beaucoup de points communs, surtout quand on pense qu'ils sont séparés par quatre-vingt ans !

LT parle de l'échelle mobile des salaires et de l'échelle mobile des heures de travail (p 17). l'AeC parle d'augmenter les salaires (p 58) et de diminuer le temps de travail (p 56). Je note également le "droit opposable à l'emploi"(p 55).

LT parle de grands travaux publics (p 22) et cette question est omniprésente dans l'AeC, "plan de rénovation écologique de tout le bâti" (p 71), "pour une agriculture écologique et paysanne" (p 76), "Engager la France dans un "plan mer" et créer 300 mille emplois" (p 122), "construire 200 000 logements publics" (p 62) etc.

LT parle à diverses reprises de la nécessité d'un plan, et c'est également omniprésent dans l'AeC.

LT parle de l'expropriation de certains groupes. L'AeC parle du renforcement des services publics et du droit de préemption des employés pour former une coopérative en cas de vente ou de fermeture de leur entreprise (p 51).

LT parle de l'expropriation des banques et de la nécessité de fusionner toutes les banques en une institution nationale unique (p 24). l'AeC propose de créer un pôle public bancaire, notemment par la socialisation des banques généralistes (p 50).

LT parle de l'armement du prolétariat et plus spécialement, dans la lutte contre le fascisme, de la nécessité de la création de détachements ouvriers d'auto défense (p 25). L'AeC propose une formation militaire initiale obligatoire pour la jeunesse (p39).

Je m'arrête là pour cette fois.

Il est évident qu'on peut de même faire ressortir de grandes différences d'inspiration entre ces deux textes. Et d'abord le fait qu'il s'agit pour Trotski d'une transition ... vers le pouvoir des travailleurs et le "socialisme", sans doute dans son esprit sur le modèle brièvement ébauché en 1917, aussitôt abandonné du fait de la guerre civile et de l'arriération du pays, au profit de la NEP, puis de la caricature bureaucratique de la planification sous Staline.

Toutefois, sur le but ("le Socialisme") il ne dit rien, tandis que sur la transition, il précise : "L'expropriation des banques ne signifie en aucun cas celle des petits dépôts bancaires. Au contraire, pour les petits déposants, la banque d'état unique pourra créer des conditions plus favorables que les banques privées. De la même façon, seule la banque d'état pourra établir pour les fermiers, les artisans et les petits commerçants des conditions de crédit privilégiées, c'est à dire à bon marché" (p 25).

Plus loin : "Le Paysan restera propriétaire de son lot de terre tant qu'il le trouvera lui-même nécessaire et possible".  Et : "Tant que le paysan reste un petit producteur indépendant, il a besoin de crédit à bon marché, de prix accessibles pour es machines et les engrais, de conditions favorables de transport et d'une organisation honnête d'écoulement des produits agricoles. Cependant les banques, les trusts, les commerçants pillent le paysan de tous côtés. Seuls les paysans eux-mêmes peuvent réprimer ce pillage, avec l'aide des ouvriers".

Et plus loin : "L'expropriation des expropriateurs ne signifie pas non plus la confiscation forcée de la propriété des petits artisans et des petits boutiquiers. Au contraire, le contrôle ouvrier sur les banques et les trusts, à plus forte raison la nationalisation de ces entreprises, peut créer pour la petite bourgeoisie citadine des conditions de crédit, d'achat et de vente incomparablement plus favorables que sous la domination illimitée des monopoles."

J'ai plaisir à trouver dans ces lignes la conscience de la nécessité de chercher une large alliance entre des couches diverses, alliance dont la configuration n'est guère figée. Mélenchon parle du peuple, catégorie qui suscite chez moi, comme chez d'autres, des réticences. Bien sûr, il y a derrière ces idées beaucoup de difficultés que je ne souhaite pas aborder ici.

Un dernier point : des "révolutionnaires" (ici, je mets des guillemets) qui l'on furieusement attaqué reprochent à JLM son patriotisme. Je leur dédis ce paragraphe : "Quand le petit paysan ou l'ouvrier parlent de défense de la patrie, ils se représentent la défense de leur maison, de leur famille, de la famille d'autrui contre l'invasion, contre les bombes, contre les gaz asphyxiants. Le capitaliste et son journaliste entendent par défense de la patrie la conquête de colonies et de marchés, l'extension par le pillage de la "part nationale" dans le revenu mondial. Le pacifisme et le patriotisme bourgeois sont des mensonges complets. Dans le pacifisme et même dans le patriotisme des opprimés, il y a un noyau progressiste qu'il faut savoir saisir pour en tirer les conclusions révolutionnaires."(p29).

Je ne peux terminer cette modeste introduction sans exprimer de l'amertume et une certaine colère contre ceux qui, prétendant lutter contre l'exploitation, ont bandé leurs forces pour nous faire perdre les quelques voix de citoyens opprimés qui ont manqué pour ouvrir un nouveau et exaltant chapitre de l'histoire ouvrière dans ce pays. Comment peuvent-ils se dire sans rire "révolutionnaires" alors qu'ils ont voulu, et obtenu, le succès des classes dominantes ?

Contre le crétinisme gauchiste, la méthode de Léon Trotski garde toute sa pertinence : "Partant de ces considérations, la IVème internationale appuie toute revendication, même insuffisante, si elle est capable d’entraîner les masses, même à un faible degré, dans la politique active, d'éveiller leur critique et de renforcer leur contrôle sur les machinations de la bourgeoisie."

Pas mal, "Le Vieux" !

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