Sisyphe à marée basse

Jean-luc Mélenchon évoque avec insistance le mythe de Sisyphe. Impossible de ne pas y voir un éclair de lucidité.

Durant l'assemblée représentative de la France Insoumise du 23 Juin (assemblée nommée représentative du fait même que par définition, elle n'a comporté aucun "représentant", les participants étant des volontaires tirés au sort), Jean-Luc Mélenchon, dans un discours où il a confirmé avec force les choix de méthode et d'orientation qui lui ont si bien réussi jusqu'à présent (discours qu'il a vraisemblablement recopié de celui que j'ai écris pour lui -- discours numéro 2-- dans mon précédent billet), et rejeté avec rage et mépris les objections et les critiques, Jean-Luc Mélenchon a cité le mythe de Sisyphe.

C'est la deuxième fois en peu de temps qu'il s'y réfère. Même si la réputation d'homme intelligent et cultivé dont plus d'un le parfume m'a toujours semblé un peu exagérée, je suis certain qu'il a gardé de son enfance (de notre temps, on voyait cela en classe de sixième) quelques souvenirs de la mythologie grecque (faciles à rafraîchir aujourd'hui en deux clics vers Wikipedia). On sait au moins que Sisyphe a défié les dieux et qu'il en a été puni. Condamné à pousser une lourde pierre vers le sommet d'une colline, d'où elle dégringole inévitablement, si bien que Sisyphe doit, c'est le contenu du jugement, derechef se mettre à la pousser. Mélenchon, disais-je, a cité deux fois le mythe, ces derniers temps. La première fois, en référence au petit ouvrage de Camus, sa dernière phrase "Il faut imaginer Sisyphe heureux". La seconde fois dans cette Assemblée non représentative : "Quand la pierre est en bas, on se remet à pousser" (de mémoire).

Il est clair que cet homme ne sent pas ce qu'il nous révèle, dans cette référence, au point qu'on y peut voir un aveu attendrissant.

De toute évidence, la punition de Sisyphe consiste en la répétition d'un échec. Traversons un instant le mythe : à sa troisième tentative, Mitterrand, par exemple, a installé le rocher au sommet, et pour quatorze ans, pas moins ! Mitterrand n'imaginait pas Sisyphe heureux, et il ne nourrissait aucune névrose d'échec. 

Concernant la faute pour laquelle Sisyphe a été condamné, les sources ne sont pas parfaitement claires, mais il s'git toujours d'hybris, c'est à dire de démesure, le péché majeur, pour les grecs. Soit, il a construit un palais immense, soit il a défié la mort, soit il a violé la fille d'un homme qui lui avait subtilisé des vaches ... Dans tous les cas, il a voulu péter plus haut que son cul. Et il s'est acharné. 

Sisyphe aurait été mieux inspiré, ayant poussé son rocher pas loin du somment, de s'adresser à ses amis pour leur dire : "Eh ! mes gars ! Venez m'aider, je n'y arriverai pas tout seul !". Autrement dit, s'il avait laissé se constituer une assemblée représentative et démocratique de rouleurs collectifs de pierres. Mais il n'aurait pas été Sisyphe. Sysiphe n'a pas de limites, pas de mesure : il persiste et signe, il s'entête.

Albert Camus en a fait le signifiant de l'absurde. Sisyphe courait après l'immortalité, mais, précise la légende : il a échoué.

Imaginer Sisyphe heureux ... moi je veux bien... Mais je l'imagine plutôt dépressif. Il s'est condamné lui-même à la répétition stérile.

Il ne sait pas que pour vivre, il faut faire sa place à la mort, ou du moins à l'effacement. À l'autre.

Quant à nous, laissons-le à son triste rocher.

Rassemblons-nous ailleurs, avec Autain ou avec Ruffin, dans la bataille pour les cinq millions de signatures ! Referendum contre la privatisation d'ADP !

 

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