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Billet de blog 1 oct. 2022

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Le musicien qui n'aimait pas le hasard

Un jour, j'ai compris que je n'aimais pas Glenn Gould

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J'ai toujours trouvé Glenn Gould intéressant.

De la perfection

Il était, il est, naturellement un pianiste impeccable. Que dire de sa technique, de sa vélocité, des ornements, de l'indépendance des voix, du détaché etc. Il n'est pas le seul mais je ne vois personne qui le surpasse. Comment, d'ailleurs, le surpasser ? Il joue à la perfection.

On ne peut pas avoir plus que 20 sur 20, ni jouer mieux qu'à la perfection.

Tout le monde en convient. On ne parle pas de sa technique, ni de ses prestations (sur scène puis au disque), on parle de ses interprétations. Elles surprennent, parfois elles provoquent. Il va jouer les si fameuses "Variations Goldberg" (dont il dit qu'elles ne sont pas, à ses yeux, un immense chef-d’œuvre) avec une grande virtuosité, et vingt ans plus tard, avec une autre virtuosité et un tempo extraordinairement ralenti.

Il négocie durement avec Bernstein pour ralentir le tempo du premier concerto pour piano de Brahms. Mais il accélère dans une des dernières sonates de Beethoven parce que, dit-il «C'est de la si mauvaise musique que je la joue vite pour en finir».

Je crois qu'il se définit quelque part comme un essayiste qui joue du piano, et non comme un pianiste, ou un musicien. Pendant de très longues années, donc, j'ai trouvé Glenn Gould intéressant. Ses paradoxes, parfois odieux «Mozart est mort trop vieux ; il n'a jamais su écrire un concerto pour piano» retenaient mon attention, me donnaient à penser, comme on dit, même quand je les rejetais totalement.

J'ai écouté les quelques huit heures d'émissions que Lionel Esparza lui a consacrées sur France Musique. Merveilleuses émissions. J'ai découvert que Gould jouait vraiment, non pas seulement "à la perfection", mais très bien, les bagatelles de Beethoven. Et puis tout Bach, bien sûr, tout le monde le sait. J'aime aussi ce que faisait Jacques Loussier, avec Bach, ou encore ceci : https://www.youtube.com/watch?v=wqgQ7IYhvRg

Et beaucoup d'autres choses... Dans un Brahms de la fin, le Brahms “du Nord” de l'opus 117 ou 118, il essaie quelque chose. Il commence très intérieur et dans la dernière page, monte en puissance de façon exagérée. Il n'est pas à l'aise s'il s'agit de susciter une atmosphère. Il a calculé. Mauvais calcul.

Tout à coup, Esparza annonce la troisième sonate de Chopin. Je suis très curieux, très excité. Le début du finale (presto non tanto). Je ne savais pas qu'il existait des enregistrements de Chopin par Gould. Il disait éviter les partitions nécessitant l'emploi de la pédale. Du coup, je suis allé chercher sur Youtube l'enregistrement complet, et ce jour là, j'ai compris que je n'aimais vraiment pas Glenn Gould.

Cette sonate est lumineuse, dès les premières mesures de l'Allegro maestoso et cette accroche pleine de fierté. Il faut entendre ce qu'en faisaient des gens comme Samson François, comme Emil Gillels, Dinu Lipati. Lumineuse, presque italienne, avec un Largo inoubliable. La version Gould est grise. Peu de son, peu de nuances, quasi statique, un rubato à contre sens. On dirait à un élève sans talent : «Ok, vous avez joué les notes !» C'est une profanation.

Qu'est-ce que la musique ?

Personne ne connait de bonne réponse. Pascal Quiniard, dans “Tous les matins du monde” entame un questionnement qui n'épuise pas le sujet. On aurait fait bondir Gould en parlant de magie ou de charme. Mais comment éviter ces mots ? J'aime ces musiciens qui, dès qu'ils posent leurs mains sur le piano, nous tiennent par le cœur, ou par les tripes. Ceux-là sont tels que dès la première note, c'est Beethoven qui parle, ou Chopin, ou Mozart, ou Schumann, ou Brahms. Je pense à de Brunhoff, à Radu Lupu, à Peraya, à Richter (presque toujours), à Gulda, à Brendel, à Arguerich (souvent)... à Yuja Wang.

Si l'on me parle de magie, c'est le film "Little Big Man" avec le formidable Dustin Hoffman qui me revient en mémoire. Un chef sioux, vieux, fatigué de voir souffrir son peuple, veut mourir. Il emmène sur une colline une couverture sacrée, l'étend, se couche dessus et se met dans l'état d'esprit voulu. Après un moment, la pluie tombe du ciel. Alors le chef se relève et explique au petit visage pâle : "La magie c'est comme ça. Tantôt ça marche, tantôt non."

Je pense aussi à une émission de télévision ("voyage en terre inconnue") dans laquelle une chanteuse, Zazie chante pour des gens d'une tribu indonésienne, les Koronaï qui n'ont jamais entendu de musique occidentale. Ils ont émus et l'un d'eux (un homme qui a peut-être trente ans) pleure, ses larmes ruissellent. Puis il explique, "C'est beau comme quand j'écoute le chant des oiseaux lorsqu'il fait beau. Je pleure parce que cela me fait penser à mon enfant qui est mort.". https://youtu.be/a3g7kci0nz8.

Il en est ainsi de la magie en musique, en cuisine, en amour : la compétence et l'excellence de la préparation sont utiles, mais ne suffisent pas. Parfois c'est le contraire. Dans “Voyage au bout de l'enfer (The Dear Hunter)” un ouvrier d'origine lettonne (je crois) joue, à la fin d'une nuit, avec de gros doigts pas très exercés quelques mesures d'une mazurka de Chopin, et on pleure.

Gould est le musicien qui a voulu calculer la magie, en exclure le hasard.

Il était prodigieusement doué. Je suis, personnellement, impressionné par des choses comme «Jamais de ma vie je n'ai noté les doigtés.» Cela évoque quelque chose comme une connexion directe, entre ses yeux lisant les notes et les contraintes digitales. C'est une question difficile, les doigtés, Debussy insiste sur la nécessité pour l'interprète de choisir soigneusement ce qui convient à sa main. Lionel Esparza, dans son émission, dit que Gould pouvait découvrir une partition et l'étudier sans clavier, puis la jouer directement en public. C'est presque incroyable, mais je le crois. Il disait qu'on ne joue pas avec les doigts, mais avec le cerveau, ce qui est certain. Dans son cas le clavier, les mains et le cerveau faisaient un ensemble très bien organisé (oui, on peut y adjoindre sa chaise).

Dans un concert public il peut y avoir, et il y a, des imprécisions, des erreurs, un trou de mémoire. J'ai assez souvent vu un pianiste flotter, perdre le fil, se raccrocher aux branches, rattraper l'orchestre... Pourquoi ? Parce qu'un être humain ne peut pas rester longtemps parfaitement attentif (les pères maristes m'avaient expliqué que Dieu, lui, est toujours parfaitement attentif). Heureusement il y a des automatismes, mais ils peuvent s'absenter. Les meilleurs pianistes font parfois de mauvais concerts. On peut lire à ce sujet les témoignages de Richter.

L'instrument peut aussi être imparfait.

C'est ce que Gould voulait évacuer : cette contingence, le hasard. : il voulait un instrument parfait et une température de 27° celsius. Voilà pourquoi il en est venu à récuser le concert, et à se consacrer à l'enregistrement en studio méticuleusement réalisé avec des techniques "de pointe". Mais le hasard se promène avec son amie : la rencontre.

Imaginer que l'enregistrement calculé en studio puisse remplacer le concert est morbide, car le dernier dispositif technique, c'est le cerveau de l'auditeur et il n'est pas dans le même "état" vautré chez lui sur un divan, à “écouter“ une machine,  ou dans une salle de concert devant un musicien qui se soumet aux hasards de la musique vivante. Mozart disait qu'il pouvait, sur un mauvais piano, dans une salle mal chauffée, faire de la bonne musique s'il y avait quelques personnes capables de l'écouter avec attention et amour.

Un de mes anciens élèves m'informe : un logiciel a composé (un autre en a fait l'enregistrement en studio) une symphonie que l'on pourrait... attribuer à Beethoven... Je me demande ce qu'en aurait pensé Glenn Gould ?

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