Goudron, tilleuls et cartons

Enfants, nous continuions à jouer dans la cour de récréation, même après l’école. Plantée de quelques tilleuls, un préau la bordait, des buts de handball et des panneaux de basket y étaient installés. Les salles de classe donnaient sur elle par des fenêtres elles-mêmes situées en hauteur.

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Enfants, nous continuions à jouer dans la cour de récréation, même après l’école. Plantée de quelques tilleuls, un préau la bordait, des buts de handball et des panneaux de basket y étaient installés. Les salles de classe donnaient sur elle par des fenêtres elles-mêmes situées en hauteur. Mon souvenir me raconte cette configuration des lieux mais peut-être que, les revoyant aujourd’hui, je trouverais les ouvertures plutôt basses. Ce n’est pas sans importance car l’on regardait le spectacle sans fin des matchs de ballon assis sur leur rebord, les jambes pendantes. Le sol était en goudron comme on disait à l’époque, et tous les jeux étaient donc possibles. On pouvait taper le ballon, dessiner sur le sol avec de la craie, jouer à la marelle, aux boules...Un léger creux de quelques centimètres, le long des fosses des arbres, avait le pouvoir de garder l’eau à chaque pluie un peu forte. Les jeux se transformaient alors, grâce à la magie de ce bassin temporaire, qui transformait le paysage de la cour et son ambiance pour quelques heures. Tout cela était pour nous magnifique, même si nous ne le savions pas. De nombreux enfants ont profité de ce lieu miraculeux, qui dépassait les classes sociales, faisait oublier la classe. Nous étions relativement pauvres à l’époque mais n’en avions pas conscience. L’étions-nous vraiment d’ailleurs ? En tout cas nous ne le vivions pas du tout comme cela. Les bruits de la guerre s’étaient tus depuis pas si longtemps. La cour était banale. L’école datait de la fin du 19ème siècle, du temps des hussards de la République. Les entourages des fenêtres étaient en pierre et donnaient au bâtiment une certaine dignité. L’austérité apparente n’empêchait pas la générosité, un caractère accueillant mais sans ostentation, sans fioritures. On sentait que l’éducation, c’était du sérieux ! Les arbres étaient chaleureux mais chiches, tentant de résister aux assauts répétés des générations d’écoliers tapant la balle ou grimpant aux branches. Le sol était pauvre mais riche de tout ce qu’il permettait. J’ose à peine penser à ce que deviendrait cette cour si une commission de sécurité d’aujourd’hui venait à s’y intéresser. Fort de ce constat mille fois répété, j’ai pris pour habitude, lorsque j’ai envie d’organiser un évènement dans l’espace public, de ne jamais demander d’autorisation. Je n’ai pas organisé Woodstock non plus !

Sous le préau, bordant la cour et donnant sur elle, un lieu incroyable : « les cartons ». Ce drôle de conglomérats de boîtes en cartons, pleines elles-mêmes de papiers et posées les unes sur les autres, n’était pas du au travail bâclé des personnels en charge du ramassage des ordures. Il était né de l’idée que les écoliers collectent les résidus en papier destinés à être jetés et qu’ils les rapportent à l’école. Là, ils étaient rassemblés et emballés dans…des cartons. Le succès de l’initiative était tel que le tas montait parfois jusqu’au plafond. Le but n’était pas d’amasser en raison d’une quelconque pathologie mentale. Il n’était pas non plus de l’écologie militante avant l’heure, bien que l’on puisse, avec le recul, se poser la question. Il s’agissait de vendre le produit de la récolte pour financer en partie une institution de l’époque, le « voyage scolaire », moment exceptionnel où était donnée aux écoliers l’occasion de visiter des contrées lointaines : la Bretagne, le Massif central, les Châteaux de la Loire.

Mais avant que le tas ne disparaisse, était offert aux enfants gratuitement un terrain de jeu formidable. On l’appellerait à présent terrain d’aventure. Nous allions « jouer dans les cartons », sautions de plusieurs mètres de haut, organisions des batailles homériques sans souci de casser « nos jouets », au contraire. Les chutes faisaient partie du jeu et elles n’étaient pas toujours amorties. Nous construisions des cabanes, nous y enfermions en imaginant, avec les filles, des foyers domestiques…émus du pressentiment de ce que l’avenir nous réserverait plus tard. En juin et pour compléter notre « budget voyages » », nous cueillions le tilleul sur les arbres, le faisions sécher puis le vendions. A ce moment précieux où l’odeur de la fleur inondait la cour, envahissait le lieu où nous procédions au tri, nous nous sentions sérieux et responsables comme des professionnels.

Grâce à ces aventures de jeunesse, passer à proximité d’un tilleul en fleur n’a jamais plus été anodin. Peut-être ai-je conservé aussi une certaine tendresse pour le goudron, que l’on appelle aujourd’hui asphalte ou enrobé. Mais il me parle plus, me fait plus rêver, du fait de ses imperfections sans doute, que le granit ou le calcaire, que les sols impeccables. J’ai gardé aussi une tendresse particulière pour les tilleuls, les marronniers, ces grands totems bienveillants et vivants qui nous protègent du soleil, de la pluie, de l’ennui, qui protègent les amoureux sous leur ombre et les oiseaux dans leurs nids. Ils donnent parfois des noms aux lieux : le foirail, le belvédère, le pâtis, l’esplanade. Je continue à être ému par leur grande simplicité, que l’on trouve souvent en Bourgogne, à Vézelay, Semur en Auxois… Ils sont formés seulement d’un sol enherbé ou de sable qui accueille de grands arbres plantés jadis et qui ont depuis poussé, accompagnant les tumultes de l’histoire sans en être plus que cela tourmentés. Avec le temps, leurs branches se sont rejointes, témoignant d’un sens certain d’une coexistence heureuse. Ils accueillent toujours avec bienveillance le visiteur qui, traversant leur ombre douce et fraîche, se rend vers ce qui est le but, la partie la plus stupéfiante parfois : le point de vue sur le paysage. Il n’est pas besoin d’aménagements compliqués, d’exploits stylistiques : tout est là.  L’urbaniste n’a pas à réfléchir, à se creuser la tête pour savoir ce qu’il pourrait apporter, transformer, il a juste à profiter, se délecter. Peut-être aussi se dire que l’enjeu est que sa production soit à la hauteur de ce qu’il a sous les yeux. Et ce n’est pas gagné !

Ces aventures de jeunesse avec les amis de l’école ont-elles participé à ce plaisir que j’éprouve à voir vivre des espaces ? J’aime en effet moins voir leur aspect, sans en ignorer l’importance, que la manière dont on s’y déplace ou s’y détend, s’y rencontre ou s’y évite, que les différents âges et milieux sociaux qui s’y côtoient. La cour avait pour extensions les rues du village, que nous arpentions dès que nous la quittions. Je ne peux à présent manquer d’être touché par les parvis des écoles, des théâtres, par la manière dont un bâtiment, de par son rôle dans le quartier, génère une vie dans les espaces qui le bordent. Par ce qui se trame dans les parcours, les croisements et comment cette somme des vies et bien d’autres font la vie urbaine, avec ses qualités et ses duretés parfois. J’ai beaucoup travaillé par la suite dans les grands ensembles. L’impression qui reste est que là-aussi on porte une certaine affection à sa cour d’école, aux lieux où l’on a grandi. Que l’on ait vécu dans un quartier d’une ville ou dans un village, on est en partie faits des espaces que l’on a arpentés, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Alors bien des années après, lorsque je me suis installé dans une petite rue de Paris, j’ai, avec quelques amis voisins, tenté sans m’en rendre compte de retrouver la saveur de ce que j’avais vécu enfant. Nous avons fait fermer la rue aux automobiles, gardé le « goudron » mais l’avons fait percer de fosses qui accueillent à présent des arbustes et des fleurs. Les coiffeurs africains, assis sur leurs tabourets au pied des commerces et attendant le client, ont remplacé les écoliers perchés sur les fenêtres de l’école. Mais ils profitent comme eux jadis du spectacle de la rue. Nous avons organisé des repas dehors, des fêtes, des activités diverses. Les enfants se rendant dans leur classe, de l’autre côté de l’avenue, croisent les passants. Des jeunes migrants accueillis dans un foyer, tapent le ballon. Bien sûr s’y joignent aussi des dealers qui attendent le chaland, des SDF qui terminent ou commencent leur nuit sous le porche. Mais je peux saluer le voisin du rez-de-chaussée, demander à la jeune femme du deuxième et qui est à sa fenêtre si, dehors, la nuit n’a pas été trop bruyante, échanger avec des adolescents qui se donnent rendez-vous là pour discuter. Ma rue ?  Du goudron, des végétaux, des gens, de l’espace et des façades habitées. Un sol et un volume vivant.

 Paris le 30 août 2019

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