Les architectes italiens s'interrogent

Une loi nouvelle pour le développement de la ville du futur proche, tel était le thème général des Rencontres Nationales des Architectes, Paysagistes, Urbanistes Italiens qui eurent lieu à Rome, en juillet 2018. J’étais invité à débattre, lors d’une table ronde sur ce sujet, avec Hans Kollhof, architecte berlinois, et Thomas Vonier, Président de l’Union Internationale des Architectes.

Les architectes et la ville à venir © jean-pierre charbonneau Les architectes et la ville à venir © jean-pierre charbonneau
Se préoccuper de ce qui va advenir est tentant. Légiférer pour cela semble à priori une bonne idée. Pourtant, à la réflexion, au-delà de l’évidence, un certain nombre de questions restent posées, au moins aux praticiens de l’action urbaine. Et puis comment expliquer qu’à l’heure où, en France, l’on fustige le trop de règles, de normes et autres plans, les concepteurs italiens souhaitent au contraire qu’il en soit mis en place, qu’ils demandent à s’en imposer à eux-mêmes en quelque sorte?

Déjà le cas italien est singulier. Le comparer au cas français mérite un travail conséquent allant au-delà de la seule opinion personnelle. Il faudrait pour cela analyser ce qui est comparable et ce qui est dissemblable. La forme des cités, la manière dont elles se sont constituées et dont elles évoluent, la gouvernance, la place de ceux -élus, promoteurs, administrations, entreprises ou habitants- qui les font vivre et évoluer, les contextes sociétaux, culturels, économiques ou par exemple politiques...tout cela forme un milieu spécifique à l’Italie. Mais chaque cité, chaque situation urbaine aussi est spécifique, en Italie comme ailleurs. L’on ne peut donc lui appliquer une recette, fut-elle gravée dans la loi, imposer la même approche à tous les territoires sur tous les sujets qui traitent de la ville. Il revient donc à ceux qui s’interrogent sur le sujet de l’élaboration d’une loi de déterminer ce qui est généralisable et peut s’appliquer partout de ce qui est singulier.

On peut assez facilement considérer que la gestion du sol, le développement du logement ou par exemple des transports ou du commerce ont intérêt à être légiférés. Dans le cas contraire en effet, et ce n’est pas de la prospective mais la réalité dans bien des territoires, il est probable qu’il y aura des constructions partout, y compris dans les terres inondables. Les forêts, les terrains agricoles ou naturels, les bords de mer disparaîtront. Les transports publics ne seront présents que sur les lignes rentables, comme c’est souvent le cas dans certains pays en développement. Les magasins de centre-ville fermeront, l’animation qui va avec disparaîtra au profit du commerce de périphérie, scénario commun à beaucoup de villes moyennes françaises.

Dans ces circonstances, il est en effet souhaitable de légiférer. Mais cela épuise t’il toutes les conditions pour que la ville du futur proche soit vivable et durable ?

Il faut se garder d’abord de se perdre dans une spéculation prospective (le futur, même proche !) qui ferait oublier que la ville est déjà là, qui absoudrait de la responsabilité de se préoccuper d’ici et de maintenant. Le terme de « nouveau » est d’ailleurs un Césame qui laisse à penser que rien n’existait auparavant, rien n’était fait et tout est à venir, avec le soleil radieux en plus. Ce danger est assez semblable à celui que fait peser un slogan comme « une ville pour l’homme ». De quel homme s’agit-il ? A quel moment de sa vie ? Tous les hommes ont-ils la même pratique dans l’espace de la cité ? L’intérêt public et l’intérêt d’un individu sont-ils toujours compatibles ?

Le thème de l’urbain n’est pas nouveau, l’action urbaine non plus. Et si l’on se réfère aux praticiens, bien des sujets semblent assez largement échapper à des lois et mériter des approches contextuelles, le contraire pouvant s’apparenter à une erreur qui fréquemment se paie. Dans le même sens, ce qui est valable à un moment se révèle caduque plus tard. Le danger de la loi est de faire croire que, dès lors qu’elle est votée, tout va aller pour le mieux, tout ce qui rend compliquée l’évolution d’un milieu -la ville, ses territoires, sa société urbaine- va trouver naturellement une réponse. Sans oublier qu’une ville évolue, sa situation et ses problématiques avec elle.

Une loi ne peut se substituer à l’action car au-delà de ce qu’elle empêche ou recommande ou oblige, ce sont bien les projets qui transforment aussi chaque jour : un nouveau bâtiment, une place rénovée, des transports améliorés…Une loi n’affranchit pas des nécessaires arbitrages entre des intérêts différents, celui de l’automobiliste qui souhaite aller vite et celui  de la société de transport qui veut des couloirs réservés, celui de l’habitant qui veut se garer devant chez lui et celui du voisin qui entend emmener ses enfants en sécurité à l’école à pied. Une loi n’empêche pas qu’il faille choisir des priorités car tout ne peut être fait, être financé. Elle ne se substitue pas à la décision et à son corollaire, l’engagement. Car il faut souvent expliquer mais aussi écouter et prendre position, il faut proposer et défendre. Cela concerne autant le politique que le concepteur, l’administration ou le responsable d’association. Une évolution urbaine réelle, positive et durable se gagne, parfois dans la douleur, plus qu’elle ne se planifie. Dire ce qu’il faut faire par une loi ou un plan est facile, mais cela ne préjuge pas des chemins tortueux, des débats, des conflits qui vont émailler le passage à l’acte et sans lesquels rien ne se fera.

Une loi ne préjuge pas non plus de choix politiques comme le fait de proposer la même qualité, la même attention partout dans le territoire (ou le contraire). Elle ne parle pas des compétences qu’il faut bien mobiliser pour mener à bien des projets en abordant les diverses échelles, coordonnant les acteurs, maîtrisant les temporalités, passant des commandes, mettant en place des méthodes pour affronter la complexité urbaine.

Chaque territoire est particulier et demande qu’une stratégie adaptée au contexte local y soit construite, qui s’appuie sur ses enjeux et ses objectifs pour apporter les réponses les plus pertinentes en fonction des moyens humains ou économiques disponibles. Ainsi, une ville prospère et qui a une capacité solide à gérer l’urbain n’élaborera pas la même stratégie, ne conduira pas les mêmes actions qu’une ville pauvre. Celle-ci devra bien sûr agit mais en utilisant au mieux l’existant, s’améliorer tout en étant économe et en allant au plus près des attentes, sans « fioritures ».

Alors peut-être de la planification, des règles, une loi. Mais aussi du politique, une administration, des concepteurs, des partenaires, des habitants, une organisation, des méthodes. Et puis de l’engagement, de l’intelligence, des débats et même des conflits ! La période politique actuelle, qui voit des décisions et des actes en contradiction avec les valeurs qui ont fondé nos sociétés urbaines, ne le démentira pas. Il y va de la vigueur des démocraties.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.