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Billet de blog 6 avr. 2020

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LES VILLES, LE PAS DE CÔTE. L'alignement des planètes V

CE qui me frappe est moins ce que je vis que le décalage qui semble se mettre en place du fait de la pandémie, le pas de côté que semblent faire la société, le monde. Les répercutions s’en feront sentir certainement dans tous les domaines, y compris celui que je pratique, l’urbanisme.

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Saint-Etienne, le design © Olivier Nord

Jours de confinement, semaines, mois ? J’avais pensé que ce moment de vacuité me permettrait de mieux savoir ce que j’avais à dire, à faire, à transmettre. Certes le vide est relatif puisque le COV-19 emplit oreilles, esprit et espace de commentaires venus d’écrans et d’appareils multiples, réalisés par des sachants parfois auto-proclamés. Nous vivons un moment exceptionnel. Il pourrait donner l’envie d’en conserver la mémoire en couchant sur le papier tous les faits qui arrivent, les sensations qui naissent. Manière aussi de retenir la vie qui coule, le temps qui passe. Bien d’autres le feront, pour eux-mêmes et peut-être pour les autres. Parfois avec le talent de ces conteurs qui savent comment exprimer le jus des situations. D’autres avec la douleur dans laquelle ils l’auront vécu. Pour ma part, je n’en ai pas le désir.

Car ce qui me frappe est moins ce que je vis que le décalage qui semble se mettre en place du fait de la pandémie, le pas de côté que semble faire la société, le monde. Les répercutions s’en feront sentir certainement dans tous les domaines, y compris celui que je pratique, l’urbanisme. Surtout lui ? Comment pourrait-on à chaud, le mesurer, d’autant que les propos d’aujourd’hui seront peut-être caduques demain ? Il n’empêche. Notre mode de vie est remis en cause, comme en témoignent le confinement généralisé et la mondialisation en panne. Notre manière de penser l’est tout autant et je suis moi-même dans une troublante incertitude. Alors que je me piquais de prospective, d’analyses, de parler objectifs, méthodes, que restera t’il de nos presque amours ? Il est trop tôt pour savoir ce qui va perdurer et ce qui est bon à jeter. Tentons pourtant l’exercice.

J’ai souvent parlé de contexte géographique, urbain, politique, culturel. Et souvent dit, avec d’autres, qu’il fallait chaque fois l’analyser pour en tirer, dans les politiques urbaines, des réponses adaptées et qui bannissent les recettes. Ce que l’on fera dans cette ville ne peut être semblable à ce que l’on proposera dans cette autre. Car ses ressources, son paysage, son histoire, ses compétences mobilisables sont différentes. L’approche du territoire dans sa complexité est chaque fois essentielle, l’analyse de ce qu’il est, les promesses qu’il porte en germe. Après seulement, on peut se risquer à des propositions si l’on veut qu’elles soient pertinentes et justes.

Une hypothèse est que, au-delà des souffrances, des drames qu’il crée, le coronavirus entraînerait finalement la constitution d’un nouveau contexte, autre que celui que l’on a connu auparavant. Les enjeux, les attentes ne seraient plus les mêmes. Comme une conséquence, il faudrait collectivement se donner de nouveaux objectifs, de nouvelles priorités, de nouvelles méthodes pour agir. Cette approche serait-elle un peu trop techno ? Alors, au lieu des attentes, disons « comment l’on veut vivre dans sa ville, dans son quartier ». Plutôt que d’objectifs, parlons de « ce que l’on souhaite pour notre vie personnelle ou collective ». Ayant eu à travailler dans une cinquantaine de villes, en France, en Europe et en Amérique latine, le sujet de la recherche des contextes pour en tirer des stratégies et des actes m’est familier et s’est révélé chaque fois utile pour que les réponses soient adaptées. Dans le cas présent, il s’agirait de mesurer les effets du coronavirus sur l’urbain non pas, par exemple, dans les cas si différents d’une ville méditerranéenne et d’une ville du Nord de l’Europe. L’on doit rechercher les conséquences éventuelles dans la même ville, se demander si elle sera toujours la même après la crise sanitaire qu’elle aura vécue. On connaissait sa personnalité, son fonctionnement, ses difficultés, ses projets. Tout cela était analysé, discuté, labouré parfois. La question est de savoir si tout ou partie est remis en cause et en quoi. Quelle est la réalité du contexte aujourd’hui ?

A l’évolution du contexte urbain, il convient de prendre acte du fait que le monde lui-même a changé, que les attentes des citadins ou des citoyens concernant l’écologie sont devenues centrales. En témoignent les professions de foi de la plupart des candidats à la responsabilité de maire, lesquels ont mis ce sujet au cœur de leurs propositions. La situation est forcément nouvelle.

Un autre thème mérite d’être revisité, celui de la prise en compte des temporalités. Déjà, dans les pratiques professionnelles, l’on savait que tel projet réalisé ici n’était pas forcément viable ailleurs, en un autre endroit. L’on avait conscience également qu’il pouvait n’avoir plus de sens à une autre époque, les usages, les demandes et bien d’autres éléments ayant évolué. Or aujourd’hui, la situation est totalement bousculée. Jusqu’où ? Il est trop tôt pour le savoir mais l’on va devoir la reconsidérer, la redéfinir, analyser ce qui aura perduré et ce qui aura changé, prendre acte des pratiques, des modes de relation nouveaux, de l’évolution des attentes du public. Ce n’est qu’alors que des réponses adaptées pourront en ressortir.

Mais une remise en question ne prend pas nécessairement un caractère dramatique. Des conséquences positives peuvent en émerger y compris par rapport à « comment c’était avant ». Pour étayer cette hypothèse, un exemple datant de plusieurs années. J’ai travaillé durant deux décennies environ à Lyon, collectivité opulente, dans laquelle l’ingénierie était puissante. Dans le même temps, je suis intervenu dans d’autres contextes et notamment à Saint-Etienne, à la demande du Maire de l’époque, Michel Thiollière. Des budgets mobilisables bien moindres, des compétences existantes mais pour répondre à des enjeux principalement économiques, une ville et des quartiers souvent dégradés. Pourtant il existait des qualités, des valeurs : des PME actives, des écoles d’art et d’architecture dynamiques, un concept fédérateur, le design… Convaincu que ce qui « marchait » à Lyon ne pouvait être reproduit en l’état à Saint-Etienne, j’avais imaginé alors, avec le responsable de l’urbanisme de l’époque, Alain Cluzet, des réponses spécifiques à la ville. Il s’agissait d’améliorer ses espaces urbains de manière plus rapide et plus économe en prenant mieux en compte les usages. En complément, de jeunes créateurs issus des écoles locales étaient mobilisés pour concevoir les projets. Cette approche de la spécificité du contexte stéphanois a eu pour conséquences une amélioration rapide et à grande échelle du confort de la ville, en utilisant au mieux les budgets disponibles et en construisant au passage des compétences internes et externes. Une partie de ces méthodes furent utilisées par la suite en les adaptant à Montreuil, Bordeaux ou Montpellier.

Les changements à venir au « sortir du coronavirus » devront être élaborés à partir déjà de l’analyse de la réalité des contextes tels qu’ils auront évolué. Il faudra prendre le temps nécessaire pour cela, pour les défricher, les analyser, les explorer, les comparer avant que d’espérer en tirer des solutions pertinentes. Avant même que de parler de solutions, il faudra déterminer ce qui est important et ce qui ne l’est pas, rebattre les cartes et préciser les enjeux nouveaux qui se dégageront, ce que l’on voudra atteindre, les objectifs en langage techno.

Le public lui-même ne comprendrait certainement pas que l’on continue comme avant, comme si de rien n’était. Et s’il existe un risque réel d’y passer trop de temps et de ne pas répondre à des problèmes qui pourraient être résolus dès maintenant, il existe des manières d’agir à plusieurs échelles de temps. Ici et maintenant face à des questions cruciales, tout en préparant pour demain des solutions adaptées. Mais nous en reparlerons.

La prochaine fois: L'ALIGNEMENT DES PLANETES VI: "REMETTRE A PLAT LES PRIORITES BUDGETAIRES"

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