Les espaces publics vecteurs de transformation urbaine et sociale

La vie est de plus en plus urbaine. Améliorer les espaces publics des villes joue alors sur le fonctionnement des cités et influe sur leur qualité et leur vitalité. En témoignent les multiples réalisations faites depuis plusieurs décennies.

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Des parkings ont été transformés en places, les rues donnent plus d’espace aux piétons, les berges de fleuves deviennent des parcs, dans les abords vides des grands ensembles des rues et des jardins ont été aménagés…Dans les espaces publics, on se détend, se déplace, y commerce parfois mais bien des fonctions s’y exercent aussi : ramasser les ordures ménagères, accueillir les bus, intégrer les réseaux, manifester, circuler, se garer, poser son vélo…

Les villes peu à peu se transforment et se réparent en partie par l’espace public. La demande sociale est réelle : plus de qualité, de confort, d’attention. Mais les politiques urbaines peinent à y répondre. Souvent les lieux emblématiques et les grands projets sont traités richement et avec soin tandis que le quotidien continue à être aménagé de manière fonctionnelle. Or les rues, les espaces banals, les délaissés forment les lieux majoritaires de la vie quotidienne. Porteurs d’enjeux urbains, sociaux, économiques, politiques, souvent inconfortables, ils méritent d’être rénovés. L’on doit pour cela les aborder non comme des voiries, des « tuyaux » ou des lieux sans enjeu de vie urbaine mais comme de véritables espaces publics complexes, aux multiples usages, supports d’une urbanité qui a d’ailleurs aussi besoin de conserver des friches, des lieux non organisés, mais c’est une autre histoire...

En parallèle, les collectivités engagent de nouvelles orientations politiques. Elles souhaitent augmenter la nature en ville, favoriser la marche, le développement durable…De nouvelles fonctions sont développées comme les vélos en libre-service. On organise des fêtes, des évènements. Ces demandes doivent être traduites dans des espaces publics aux fonctions de plus en plus complexes, elles doivent être rendues possibles et invitent à créer des lieux d’une certaine polyvalence. Or les budgets sont plus serrés, plutôt même en diminution. Doit-on alors abandonner la volonté d’améliorer alors que les contextes sociaux sont plus lourds ? Doit-on laisser en l’état, au risque que la dégradation, la marginalisation de quartiers, de villes parfois s’accélère ? Les pouvoirs publics doivent-ils passer à autre chose, laisser la qualification et seulement gérer tant bien que mal ? Doit-on oublier le souhait de voir les espaces être supports des activités et du dynamisme des cités ? Bien sûr que non car des solutions existent, qui prennent en compte le contexte nouveau et même en tirent un ferment pour faire plus et mieux.

Car transformer ne suffit pas, encore faut-il le faire bien. D’où l’importance de la qualité, laquelle n’est ni une valeur dépendant de l’appréciation de chacun, ni un concept abstrait se résumant à l’attractivité d’un dessin. Elle n’est pas plus subordonnée à la richesse des matériaux, à la visibilité des mobiliers ou à l’affichage des budgets qui ont été consacrés. Pour créer du patrimoine urbain, enrichir le corpus des valeurs d’un territoire, tout projet doit répondre à des critères multiples, nécessitant une attention à chaque étape de sa production : du programme à la commande, de la conception à la réalisation et à la gestion. C’est en effet une responsabilité publique que de permettre que les espaces urbains répondent à des usages collectifs, à un intérêt commun.

Jusqu’à présent, l’on a plutôt mis les budgets et les savoirs sur les sites patrimoniaux ou nouveaux. L’on a séparé, dans la manière de traiter les lieux comme dans les imputations budgétaires, ce qui est considéré comme un espace favorable aux piétons de ce qui concerne la circulation des voitures. Pour retrouver des marges financières et avoir un impact réel et rapide sur la qualité du territoire, il faut changer d’objectif partout et « faire de l’espace public et non de la voirie ». L’on doit se mettre en situation d’intervenir avec attention sur tous les sites dont l’évolution est programmée, à l’échelle donc de la cité entière et non de quelques lieux seulement. Pour rendre possible cette approche plus complexe, les méthodes doivent évoluer. Elles doivent en plus intégrer que les budgets sont en baisse, qu’il existe une volonté généralisée de démocratie locale…

Des exemples de stratégies

Bordeaux Métropole

Dans cette métropole, qui compte 28 communes, les élus ont souhaité que l’administration définisse et mette en œuvre une politique d’agglomération réactualisée : « Les nouvelles modalités d’aménagement des espaces publics ». Le but était de répondre à l’objectif de produire des espaces urbains économes, soucieux des usages, concertés, intégrant la nature, favorisant la marche… La stratégie proposée est devenue un des axes de la politique métropolitaine, mis en œuvre depuis par les différents pôles territoriaux en charge de l’aménagement. Plus de 200 projets ont peu à peu été réalisés de cette manière qui irrigue à présent toutes les approches de la transformation des espaces publics sur le territoire métropolitain. De multiples typologies sont concernées : rues, places, grands ensembles, lignes de transports, nouveaux quartiers, boulevards… Chaque aménagement exigeant d’être contextualisé, dans la Métropole bordelaise où la transformation urbaine est un des leviers de l’amélioration de chaque commune, les opérations font toutes l’objet d’un programme qui analyse le contexte, les qualités comme les problèmes, décrit les enjeux, met en avant les objectifs à atteindre… Un projet est ensuite conçu qui doit prendre en compte l’existant, conserver ce qui peut l’être, transformer ce qui doit l’être, s’attacher à respecter les usages, à conserver les ambiances…une traduction concrète de l’exigence d’ancrage dans le milieu urbain dans toutes ses dimensions.

Montpellier

Le Maire de la ville, Philippe Saurel, a souhaité que soit défini et mis en œuvre un « Plan de Réparation des Espaces publics », accompagnant une nouvelle politique d’aménagement favorisant notamment les modes doux et les transports en commun et portant une attention particulière à l’amélioration des quartiers existants. Alors que la production des nouveaux quartiers est réalisée en partie par une société d’aménagement, la SERM, l’administration de la Métropole s’est organisée pour conduire de manière fine un grand nombre d’opérations jusqu’aux réalisations. Des principes de travail horizontaux ont été mis en place, notamment les Plans d’Action de Quartiers. Ils concernent un certain nombre de sites prioritaires sur lesquels les initiatives sont concentrées pour améliorer vie quotidienne et lien avec le reste de la cité. Rénover les espaces publics, concevoir de vastes parcours en modes doux en direction des lignes de tram, réhabiliter les écoles, créer des jardins de proximité, des placettes, tels sont quelques-unes des réalisations en cours. Elles s’appuient en priorité sur les attentes des habitants, collectées lors de réunions publiques au cours desquelles sont discutés les diagnostics, les atouts et les faiblesses, sont amendées les propositions puis sont présentés les choix finaux après décision politique. La temporalité de l’élaboration de ces plans est courte, de 3 à 4 mois, les réalisations devant intervenir dans les 3 ans. Une telle approche fédère les énergies, entraîne les partenaires, donne une vision et un cadre commun, gère les différentes temporalités, assure coordination et cohérence… Mais sous certaines conditions, ce processus de concertation, qui implique les publics dans les choix, les discussions et le suivi, se révèle être un ferment de la vie et du débat démocratique local. N’éludant pas les contradictions ou les conflits mais donnant toute sa place à l’écoute et à la décision, il permet de donner un véritable contenu à la concertation. C’est aussi à ce stade que des politiques globales peuvent trouver leur traduction concrète : planter des arbres pour lutter contre le réchauffement, favoriser les modes actifs, élaborer une programmation culturelle locale, mettre en place une politique de stationnement, améliorer la vie des enfants, prendre en considération les aspects sociaux…

L’espace public, un des leviers du changement

Les espaces publics sont en fait un des enjeux à la fois de la vie sociale et de la machine urbaine. En les améliorant et les faisant évoluer, on conforte des dysfonctionnements ou les contredit, on renforce des usages ou les complexifie, on crée de la qualité de vie ou montre de la négligence vis à vis de l’intérêt public.

Un exemple est donné par les réalisations faites dans les grands ensembles depuis plusieurs décennies. Les bâtiments étaient posés comme des sucres sur une table. A la place de ces espaces vides d’usages et de sens, on a créé des rues, des gares de bus, des chemins pour se rendre à l’école, des parvis devant les commerces. On a planté des arbres, réalisé des seuils, des squares, des cours : une complexité urbaine en fait qui a favorisé l’intensité d’usages et engagé une évolution positive. En a t’on pour autant terminé avec l’amélioration des quartiers ? Certainement pas. Mais on a rendu plus agréable la vie quotidienne de la majorité des habitants et usagers locaux, ce qui est déjà pas mal. Il suffit de se promener en fin d’après-midi et de voir les enfants jouer et les parents discuter assis sur des bancs, à l’ombre, pour s’en convaincre. Mais on n’a pas résolu les problèmes économiques et sociaux. C’est que l’espace public est loin d’avoir tous les pouvoirs. Comme toute action urbaine, il est complémentaire d’autres thèmes qu’il faut aborder en même temps : l’habitat, l’éducation, la sécurité, la vie sociale. Il obéit certes à sa logique propre mais doit aussi se concevoir en lien avec d’autres leviers. Ainsi, il n’est pas concevable de le rénover et de ne pas améliorer le logement. Si l’on réhabilite un immeuble, on l’accompagnera d’une reprise de la rue qui le distribue et de la création d’un jardin semi-privatif. Si l’on souhaite dynamiser l’activité d’un centre-ville, on coordonnera l’action de la collectivité sur les espaces avec les initiatives des commerçants pour rendre leur commerce plus attractif, avec celles de l’organisateur des transports en commun pour renforcer l’accessibilité…

Un exemple : « Périgueux en mouvement »

Périgueux conduit depuis 2015 et sous la responsabilité du Maire, Antoine Audi, un projet de ville intitulé « Périgueux en mouvement ». Son élaboration a été l’occasion de traduire dans l’urbain le projet politique. Il en est ressorti trois orientations : « Un centre élargi et renforcé pour Périgueux », « La rivière, grand parc de la Ville », « La vie dans les quartiers améliorée». L’administration a été organisée pour mettre en œuvre les multiples opérations qui le concrétisent et qui concernent le commerce, les espaces publics, les transports, la culture... Les arbitrages budgétaires ont été faits au bénéfice de ces priorités, le processus de décision a été consolidé, les agents ont mobilisé leur savoir à ce service, le complétant par des compétences extérieures.

A l’origine, il s’agissait de mieux connaître le contexte de la ville, ses atouts et ses problèmes, de poser un diagnostic et d’en tirer une stratégie. Ensuite il fallait imaginer comment passer à l’acte par des projets. Périgueux est une ville moyenne très active sur le plan touristique mais qui peu à peu a vu son centre-ville péricliter pour diverses raisons liées au commerce ou à l’habitat par exemple. Cœur d’une agglomération, ayant la campagne à sa porte, les déplacements en voiture y sont donc omniprésents. Le Maire avait défini de grandes ambitions pour la ville. « Périgueux en mouvement », devait permettre de les traduire en orientations pour l’avenir. A partir d’elles, ont été déterminés des territoires de projet (le centre-ville, les quartiers, les rives de l’Ill), des lieux à améliorer (les boulevards, les places, les rues et espaces de proximité dans les quartiers prioritaires…), des thèmes complémentaires comme le village commercial Montaigne prévu en centre-ville pour en renforcer la dynamique.

Pour permettre ces améliorations, il fallait travailler en partenariat avec la Communauté d'agglomération, Le Grand Périgueux, lequel a réorganisé le service de bus en cohérence avec les objectifs de « Périgueux en mouvement ». Desserrant ainsi la pression sur les espaces publics, il a alors été possible de les améliorer. Toutes ces initiatives devaient arriver au bon moment et être coordonnées entre elles. Une des tâches importantes était donc de prendre en compte les temporalités. Il a fallu aussi intégrer la réalité des budgets existants en ne dépensant que ce qui était disponible. De plus un travail essentiel de concertation et de communication a été accompli, essentiel dans une cité où tout changement en termes de déplacements a des conséquences sur la vie quotidienne. Pour tous les projets, on a du vérifier leur qualité et par exemple répondre à des questions telles que « la place des piétons est-elle suffisante, peut-on planter plus d’arbres, le choix des matériaux, du mobilier est-il judicieux, les usages sont-ils bien intégrés dans leur diversité, quels sont ceux qu’il faut privilégier… ? »

Aujourd’hui la plupart des projets sont achevés ou en cours, transformant fortement Périgueux aussi bien dans son centre que dans ses quartiers. Elle va poursuivre son évolution car toujours une ville, un quartier évoluent, se transforment. Au-delà des grands projets qui viendront, il sera nécessaire d’assurer une sorte de veille, d’éviter la pratique qui consiste à mettre beaucoup d’argent à un moment sur un territoire puis à l’oublier. Il se dégrade alors et l’on doit réinvestir lourdement quelques années plus tard, alors qu’une maintenance régulière aurait permis d’en conserver la qualité et aurait évité de devoir y réaliser de nouveau des projets importants.

Texte à paraître dans un ouvrage publié par la rivista dell’ANCE (Associazione Nazionale Costruttori Edili), sous la direction de Laura Valeria Feretti, architecte, professeur à l'Université La Sapienza de Rome. 

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