Ma rue (suite)

Y-a-t-il une solution définitive ou le destin de l’appropriation d’un espace public est-il la cohabitation négociée entre usagers conventionnels ou provisoires? Il y a quelques années, dix SDF vivaient la journée et la nuit allongés sur des matelas repoussants, sous le porche, à l’entrée de la rue dans laquelle je réside. Maintenant, 28 migrants y dorment la nuit sur des cartons.

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau

La présence des premiers signifiait leur marginalité, leurs difficultés multiples, leurs problèmes de santé physique, parfois mentale... Elle s’accompagnait de saleté, de cris, de conflits, d’agressions parfois, du retour de rats (voir Tous Urbains N°8, « Ma rue (suite) »). Les seconds sont afghans, irakiens, syriens. Ils sont jeunes, désemparés, sans abri, souvent sans suivi social ou médical… Ils témoignent d’une situation courante à Paris qu’un grand nombre de jeunes gens prennent, pour des raisons économiques ou liées aux guerres, tous les risques pour émigrer.

Pourtant, l’histoire récente de la rue avait commencé comme un conte urbain. A la fin des années 2000, elle était réservée au stationnement et à la circulation. Restaient deux trottoirs étroits sur lesquels l’on ne pouvait marcher. Avec quelques riverains, nous nous sommes mobilisés pour la rendre aux piétons, aux enfants se rendant à l’école. Après discussion, ce nouvel usage fut accepté par la Ville de Paris qui mis en place des moyens de protection d’abord peu efficaces (voir Tous Urbains N°0, « Le Président, le coiffeur, Pierrette et le potelet ») puis renforcés par des barrières empêchant l’intrusion automobile. Le but des membres de l’association Arrgg, créée à l’occasion, était que la rue soit accueillante, vivante : une cohabitation sereine quelles que soient l’origine ou l’activité (coiffeurs africain, résidents, galeriste, passants et même prostituées). Une certaine bienveillance régnait, des évènements furent organisés pour renforcer les liens, des plantations pour améliorer l’ambiance. Un hôtel fut réhabilité, un café, un magasin de mode tenu par de jeunes créateurs s’implantèrent, la rénovation d’un immeuble en logements sociaux était prévue…

Tout cela ne fut pas facile. Une première épreuve avait été de faire accepter la fermeture de la rue. Faire respecter la nouvelle situation ne fut pas non plus aisé : trouver une technique de fermeture efficace, contraindre à ne plus stationner, à faire 10 mètres à pied. Les difficultés furent résolues à chaque étape et le résultat se révéla consensuel : la rue était plus agréable, et les rapports entre les gens meilleurs. Depuis, pour compléter un aménagement volontairement minimum, deux fosses furent réalisées et plantées.

Une deuxième « épreuve » fut celle de la présence, durant plus d’un an, des SDF sous le porche. Malgré un rapprochement de l’Association avec les acteurs institutionnels (Ville de Paris, commissariat, services sociaux…) et la recherche de solutions « humaines », la vie locale devint de plus en plus difficile. Finalement, ce qui permit de la pacifier fut la réhabilitation de la façade, laquelle conduisit à fermer une partie du porche : la réalité de la vie urbaine met la bienveillance à rude épreuve !

Depuis ce temps, deux ou trois personnes dormaient bien là régulièrement mais personne n’en prenait ombrage. Jusqu’à ces derniers temps et l’arrivée d’une trentaine de migrants installés chaque nuit, à touche-touche, sans sanitaires, sans protection. Leur situation n’est certes pas enviable et passants et habitants se demandent comment aider : de la nourriture parfois, quelques vêtements. Finalement peu d’échanges verbaux ont lieu du fait de la barrière de la langue. Mais pour l’ambiance de la rue, il s’agit bien d’une nouvelle épreuve. Elle était parvenue non sans mal à une situation apaisée, avec une vie sociale riche et complexe, accueillant les facteurs positifs et réussissant à gérer ceux qui le sont moins. La galerie participait  à l’activité, le café et la boutique également. Mais leur existence même est menacée, les dormeurs ne libérant les lieux qu’en milieu de journée. Alors que faire ?

Déjà la mobilisation des institutions est relancée. Auront-ils des solutions ? Le problème dépasse le porche et la rue et localement les points de vue sont contrastés. Des bénévoles de l’Armée du Salut apportent du café le matin. Le balayeur ne peut nettoyer du fait de la présence des dormeurs. Il met donc à disposition des sacs poubelles pour les déchets. Les cartons qui servent de matelas improbables sont entassés le jour, même s’ils ne favorisent pas la qualité de l’ambiance. Les commerçants, aidés de membres de l’association, réveillent les dormeurs à partir d’une certaine heure et tentent de nettoyer un peu. Des balais sont mis à disposition, peu utilisés bien qu’un accord ait été trouvé avec les migrants pour qu’ils rendent les lieux à peu près propres le matin. On sent bien que l’on ne parvient pas à résoudre les problèmes d’une rue à la vie fragile, encore moins les leurs. Des idées reviennent comme l’implantation de bacs à plantes évitant l’occupation du porche. Les avis sont partagés car même si les lieux sont libérés, le problème sera renvoyé ailleurs et qu’en est-il du sort des personnes ? De plus ce dispositif ressemble fort à ce que l’on voit souvent et qui consiste à empêcher ce qui ne va pas avec le décor. A l’inverse, il est aisé de juger quand on vit à l’abri chez soi, dans un quartier hors des bouleversements du monde. 

Mon métier m’a appris qu’affronter les problèmes demande d’aborder la complexité de la réalité. Entamer un dialogue évite les incompréhensions, analyser les faits, chercher avec d’autres des alternatives évite les positions de principe qui font joli mais ne permettent pas d’avancer. La solution ici ne tombe pas sous le sens. Serait-elle justement dans la non-solution, dans l’acceptation d’un compromis actif et attentif, évoluant avec le temps et les évènements ? A suivre donc…

Texte à paraître dans le numéro 21 de la revue Tous Urbains

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