Idées reçues et lieux communs : « la ville est mauvaise »

Texte à paraître dans le N°4 de la revue Tous urbains, disponible dans quelques jours

Texte à paraître dans le N°4 de la revue Tous urbains, disponible dans quelques jours

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Les cités sont à l’image de la société : elles peuvent être bonnes pour certains et mauvaises pour d’autres, selon qu’ils habitent ici ou sont nés là, bonnes à un moment et, si une entreprise ferme, mauvaises à un autre, bonnes sur tel sujet comme les déplacements et mauvaises sur tel autre comme le confort des espaces publics…Il n’y a pas « la ville » mais des villes et des lieux chaque fois différents, vécus différemment selon les personnes et les époques. Quelle similitude entre un quartier de grands ensembles et un secteur pavillonnaire, entre les manières dont un cadre ou une personne âgée s’approprient leur territoire, entre l’activité de la rue aujourd’hui et dans les années 60 ? C’est en tout cas là où vit la majorité des humains et où se joue une part des relations qu’ils entretiennent entre eux. Il convient donc de les améliorer -c’est une responsabilité publique- sachant qu’elles sont à la fois des espaces habités et le théâtre de l’activité sociale urbaine. A ce titre rendre une cité plus agréable, rénover ses espaces publics, retrouver l’eau, construire des logements, rendre efficaces les transports en commun, attirer des entreprises ou conforter la vie culturelle ou la capacité éducative ne sont pas des sujets abstraits mais bien des thèmes aux conséquences directes sur la manière dont chacun vit.

Les améliorer ne signifie pas seulement les embellir en y mettant des fleurs ou des beaux pavés ou en rénovant les façades. Comme la société, elles sont porteuses de contradictions. Il y a ceux qui cherchent la paix et ceux qui apprécient l’animation, ceux qui marchent à pied et ceux qui se déplacent en voiture, ceux qui font leurs courses une fois par semaine dans des hypermarchés et ceux qui privilégient le commerce de proximité. Sans compter que l’on peut être tous ces citadins successivement selon le moment de la journée ou de la semaine…Il existe des conflits, des violences même parfois dont les journaux se font les messagers quotidiens. Mais les villes ne sont-elles pas aussi une promesse faite à ceux qui n’ont pas grand chose : un lieu où ils peuvent être accueillis, une possibilité qui leur est offerte de rentrer dans une société et d’y trouver peu à peu leur place ? Que serait le monde si tous les pays se fermaient, si les villes n’assuraient plus leur rôle d’accueil, leur capacité à offrir une chance d’intégration ? Alors elles sont parfois dures, mais c’est le prix à payer pour qu’elles participent à la régulation de la violence naturelle du monde.

Il existe bien des contradictions et l’action seule ne se suffit pas à elle-même. Encore faut-il qu’elle soit pertinente. Ainsi, construire des habitations peut permettre de donner sa place à chacun ou conduire à exclure une partie de la population. Développer des infrastructures peut faciliter la mobilité ou induire une augmentation de la pollution, une dégradation de l’urbanité, un éclatement des territoires urbanisés. Réaliser des projets de prestige peut augmenter la notoriété de la ville mais, mobilisant les budgets, diminuer la capacité de gestion quotidienne de la cité.

Les politiques urbaines ne peuvent donc être naïves ou angéliques ou seulement volontaristes. Les difficultés à traiter sont réelles, parfois lourdes à vivre ou à résoudre. Au-delà des bonnes intentions, elles demandent aussi des savoirs et des engagements. D’ailleurs, le travail urbain ne peut la plupart du temps seul y parvenir. Il doit s’envisager aux côtés des initiatives d’autres acteurs comme l’action sociale, la sécurité… Ainsi, améliorer un quartier peut passer déjà par la création d’une ligne de bus pour le relier au centre ou aux pôles d’emploi quand les usagers doivent passer de longs moments dans des transports bondés. On ne pourra non plus prétendre construire de nouveaux logements dans un endroit où les habitants sont chaque jour en prise avec des dealers : il est nécessaire déjà d’apporter des réponses en termes de santé, de suivi social, de sécurité et de vie quotidienne. Rénover un cœur de ville ne peut se résumer à y créer des rues piétonnes. Il faut assurer le maintien du commerce, renforcer l’accessibilité, éviter que les logements ne se vident de leurs habitants…

L’action urbaine est donc porteuse de bien d’autres enjeux que seulement ceux de construire des immeubles, développer l’économie, favoriser les loisirs. Fortement liée à tout ce qui fait ville et société, elle a des conséquences sur la manière dont chaque citadin trouve sa place. Mais elle est aussi, sous certaines conditions, un des leviers pour faciliter la vie collective. Ces conditions sont justement liées aux choix politiques qui sont faits ou non, aux actes qui en découlent. L’état des villes en dépend, comme en témoigne le chemin que certaines d’entre elles ont fait depuis 20 ans quand d’autres, partant de situations semblables, n’ont pas pu ou su construire une évolution vraiment positive. 

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