OPTIMISTE OU PESSIMISTE? Les espaces publics post-covid

Drôle de période pour un urbaniste qui accompagne depuis des années des politiques urbaines de collectivités. (texte à paraître dans le numéro de rentrée de la revue Urbanisme)

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Prenons le sujet des espaces publics ou de la mobilité. Il y eut de réels résultats à Lyon, Copenhague, Saint-Denis ou ailleurs. Chacune de ces villes s’en trouva transformée, de manière non définitive car et c’est heureux toute action sur un territoire ne fait qu’orienter pour un temps son évolution sans jamais la figer.  Le combat d’alors portait sur la légitimation de l’espace public comme lieu de vie face à l’omniprésence de la voiture. Peut-on parler de victoire, rien n’est moins sûr. En témoignent les bouchons qui, matin et soir, se forment aux entrées, même des petites villes. Il y eut certes des centres-villes plus coquets mais souvent vidés par le départ des commerces.

Pessimiste alors ? Pas tant que cela car il y eut des résultats positifs comme la réappropriation fréquente des berges des rivières ou la volonté de donner de la qualité aux espaces. De plus, des savoirs se sont constitués au sein des collectivités moyennes ou grandes, souvent capables d’affronter la complexité des situations urbaines. Pourtant, la Sainte Auto tenait toujours le haut du pavé, occupant le terrain dans les villes et les quartiers.

Et puis il y eut le coronavirus.

En quelques semaines il fallut trouver de la place pour les piétons, distanciation physique oblige. S’y ajoutât la pression des cyclistes, s’appuyant sur le constat que prendre le bus avec un masque n’était pas très rassurant. Les transports publics en partie délaissés, le risque d’un retour massif à la voiture était réel et la pratique du vélo fut encouragée. Où trouver l’espace quand les trottoirs font parfois cinquante centimètres, quand les cyclent doivent slalomer pour circuler ? A la place des autos justement, sur la voirie où elles circulent ou s’arrêtent. C’eut été sacrilège « avant », quand édiles et techniciens hésitaient à diminuer le nombre de voies ou de stationnements. Ce fut fait en quelques semaines, en France et dans bien d’autres villes du monde. « Avant », une approche fonctionnelle au profit des véhicules plombait la production de l’espace public. Bien qu’elle fut vaine face à l’augmentation régulière de la circulation, à l’envahissement des places et des rues, aux conséquences pour la santé et pour la planète. En quelques semaines cette doxa s’effondra et l’espace public redevint le lieu d’accueil des usages urbains. De larges trottoirs furent créés pour les piétons. Connectés entre eux, de véritables parcours furent créés, accompagnant la vie urbaine, les usages locaux. Aller prendre son bus, faire ses courses, se rendre à la plaine de sport ou le long de la rivière... Des terrasses de café fleurirent directement posées sur la chaussée. Les rues menant aux écoles devinrent des parvis, des boulevards, des voies rapides furent amputés pour recevoir des pistes cyclables. On pensait bien réaliser tout cela dans les dix ans à venir mais il n’a fallu que quelques mois seulement. De manière provisoire peut-être mais il est peu probable que l’on revienne en arrière.

Optimiste alors ? D’une part, le paradigme orientant le choix des priorités dans des espaces aux dimensions finies a changé. On ne pense plus seulement aux voitures ! D’autre part, la manière dont on approche l’aménagement a évolué. On ne lésinait pas sur les matériaux et les coûts, au risque d’être obligé de se concentrer sur quelques lieux particuliers. On a du intervenir partout où cela s’avérait nécessaire et sur de grandes distances. On prenait son temps « avant » : le temps des études, des discussions, des démarches administratives… Il a fallu aménager vite, répondre à des problèmes précis tenus pour essentiels : la santé ou les corps en mouvement. On a du être pragmatique et utiliser les moyens à disposition, être rapide, pas cher, durable mais pas pour l’éternité (on ne connait pas l’avenir). Une manière d’aménager* pas si nouvelle que cela a été développée, qui tentait de coller aux nécessités tout en laissant une part au hasard. J’appelais jadis ces projets des « aménagements d’anticipation » parce qu’ils préfiguraient ce qui pourrait venir après. On nomme à présent cette pratique un peu pompeusement l’urbanisme tactique, vue comme se substituant aux méthodes d’« avant ». Et si elle ne faisait que compléter ce qui a été mis en place avec les années au service de la transformation urbaine ?

En effet, peu à peu on a élaboré des programmes décrivant le contexte et les attentes. Des projets ont été conçus par des concepteurs qui ont appris à « faire projet ». Des méthodes de concertation ont été mises en place avec plus ou moins de succès. Un professionnalisme en fait s’est construit, au moins dans les collectivités assez importantes, capable de gérer et de transformer les espaces publics dans leur complexité. Faut-il l’oublier, rien n’est moins sûr. Certes le Covid 19 a changé le contexte. Mais il n’a pas fait disparaître la nécessité d’agir face à des problèmes réels. Le savoir accumulé doit être mis au service des enjeux nouveaux. Car si l’on est toujours dans la même ville, celle-ci n’est plus vraiment la même. Ses objectifs à long terme, traduits dans les PLU et autres SCOT, doivent donc être revisités et intégrer la résilience, les nouveaux usages de l’espace public… Les politiques d’aménagement ou de mobilité aussi doivent être revues, avec des actions adaptées à la réalité d’aujourd’hui, sans refaire les projets « d’avant » avec les méthodes « d’avant ». Une rue ne se dessinera plus à partir des rayons de braquage des bus et en créant un maximum de places de stationnement. Elle ne pourra plus n’être pas plantée, car il faut bien prendre localement en compte la réalité du réchauffement climatique. Il y a des réseaux enterrés qui empêchent la création de fosses ? Détournons les réseaux. Cela coûte de l’argent ? Dégageons de larges marges budgétaires en oubliant les infrastructures et autres contournements prévus dans les cartons. Leur but illusoire est  de faciliter l’écoulement des voitures quand, en réalité, ils en augmentent encore le nombre et participent au problème plus qu’à la solution. Ce n’est pas un point de vue théorique, abstraitement engagé mais bien la prise en compte concrète des questions posées dans le réel. Il existe de l’argent, utilisé pour créer des rondpoints inutiles (n’en déplaise aux Gilets jaunes). Prenons le pour faire des pistes cyclables efficaces et reliées, des trottoirs agréables et confortables, où deux poussettes pourront se croiser. Créons des arrêts de bus où l’on est au sec quand il pleut, où l’on trouve des services simples et pratiques, d’un accès aisé. N’autorisons plus les entreprises à réaliser de vastes parkings vides une partie du temps pour permettre à leurs employés de venir en voiture. Ils participent à la création des bouchons, même dans les petites villes, alors que leur utilité est encore plus aléatoire avec le développement du télétravail. 

L’espace public est un des leviers d’un changement devenu obligatoire. Les collectivités pourraient s’en saisir pour rebattre les cartes de leurs objectifs, leurs priorités et leurs projets. Mais l’aménagement est un sujet complexe. Il faut y mettre de l’intelligence et ne pas repartir comme « avant ». En ont-elles les moyens humains ? Les grandes villes et les villes moyennes les ont certainement, dès lors qu’elles les réorientent au service de la réalité d’aujourd’hui. La situation est plus difficile pour les petites villes. Elles ont des problèmes aussi compliqués que ceux qu’affrontent les collectivités plus importantes. Ils le seront encore plus avec les conséquences sociales et économiques de la pandémie. Or elles n’ont que de faibles compétences en termes d’aménagement ou d’action urbaine. En simplifiant, on peut dire qu’elles savent passer des commandes à des entreprises pour refaire une voirie, parfois faire appel à un maître d’œuvre pour dessiner une placette. Mais elles n’ont pas ou ont peu d’ingénierie, que ce soit en conduite de projet ou en gestion de l’espace public. Or il y a là un vrai enjeu si l’on veut que la situation actuelle soit pour elles, pour les territoires et la planète l’occasion d’une évolution vertueuse**.

Alors optimiste ou pessimiste ?

Optimiste si d’autres prennent le relais de l’accompagnement des collectivités à grande échelle. Aidant celles qui en sont dépourvues à mettre en place des compétences, des méthodes, une organisation, des décisions. Ces conditions sont-elles difficiles à atteindre face à l’urgence que certains scientifiques rappellent ? Le coronavirus, rebattant les cartes, a raccourci aussi les temporalités. On ne peut plus parler de projets à vingt ans alors que le contexte change vite et que les échéances pour éviter trop de réchauffement sont fixes.

Pessimiste alors ?

Alors que ce fut ma position professionnelle pendant bien longtemps et que je vais continuer encore un peu, je sens bien les limites, la difficulté qu’il y a à réaliser les changements de l’intérieur. Même s’il y a eu et s’il y aura encore de belles réussites. Mais viendront-elles à temps ? Je ne peux m’empêcher de mesurer, sur les espaces publics, les résultats positifs obtenus grâce à l’action d’un activiste révolutionnaire n’ayant ni forme ni volonté : le Covid 19. Alors, face à l’urgence, je me demande pour la première fois si la position la plus efficace ne serait pas d’agir depuis l’extérieur. Et ne vais pas tarder à prendre mon téléphone pour me rapprocher d’associations qui ont le même but que moi mais un mode d’action différent et qu’il me plairait de tester. 

Texte à paraître dans le numéro de rentrée de la revue "Urbanisme". 

 

* Revue Tous Urbains (mars 2013) « Faire beaucoup avec peu, vite et bien ». 

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/160813/faire-beaucoup-avec-peu-vite-et-bien

 « Les aménagements d’anticipation » (juin 2007)

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/290420/des-le-debut-des-annees-2000-les-amenagements-danticipation?

**« L’Alignement des planètes » ouvrage écrit par Jean-Pierre Charbonneau, juin 2020

http://www.jpcharbonneau-urbaniste.com/livres/

 

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