LES ARBRES A TOUT PRIX

Pour qu’il y ait de l’ombre, il faut qu’il y ait des arbres. Bien sûr on peut les remplacer par des pergolas. Mais elles rouillent aussi vite qu’elles ont été construites et les végétaux n’y sont pas à la fête, du moins dans les espaces publics. Alors que plus un arbre vieillit, plus il embellit.

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Il faisait trente degrés, il en fait trente-cinq à présent. D’ici quelques décennies, il en fera quarante. Je comprends mieux ce que me disait, il y a quelques années, un ami marseillais : « Dans le Sud, on ne se met jamais au soleil comme vous pour boire un verre, on cherche l’ombre !». Le temps n’est peut-être pas si loin où nous allons devoir prendre les habitudes méridionales. Mais pour qu’il y ait de l’ombre, il faut qu’il y ait des arbres. Bien sûr on peut les remplacer par des pergolas. Mais elles rouillent aussi vite qu’elles ont été construites et les végétaux n’y sont pas à la fête, du moins dans les espaces publics. Alors que plus un arbre vieillit, plus il embellit. Jusqu’à un certain point naturellement mais on se souvient tous d’un grand chêne qui nous a abrités sous ses branches. Nous y avons passé ces soirées magnifiques qui donnent de la douceur aux souvenirs. Il y avait un marronnier dans la maison où j’ai grandi et je ne peux le séparer du roucoulement des ramiers qui y nichaient. Madeleines ? Une amie me parlait d’un tilleul plus que centenaire. Il protégeait son jardin tout entier et peut-être ses habitants. Malade, il menaçait de tomber et il a fallu le couper. Juste après, la vie de mon amie a changé. Fariboles ? Allez savoir. Les arbres font partie de notre vie, même si nous n’avons pas toujours pour eux les égards qu’ils méritent. Nous allons pourtant encore leur demander de nous protéger, contre les chaleurs excessives cette fois. Le constat est fait, connu de presque tous, sauf de Donald Trump : les arbres participent à l’abaisser les températures et à assainir l’air. Rôle essentiel en ville, dans des rues où pas grand-chose y contribue. Ni les pots d’échappement, ni les aérations liées à l’air conditionné, ni les bouches de métro quand il y en a, ni les sols en asphalte noir.

Première étape : respecter ceux qui sont déjà là.

Ils ont grandi jusqu’à maintenant, ont parfois vécu plus longtemps que nous et souvent nous survivront. Alors on ne coupe pas un arbre comme cela. Quelques exemples vécus. Un riverain :

« Regardez ce qu’il fait à mon mur, il le fissure. C’est insupportable ! ».

La collectivité est sollicitée pour punir le coupable : un magnifique micocoulier. Il enchante certes la rue entière mais a la mauvaise idée d’avoir été planté avant même que la maison n’existe. Depuis, une clôture a été installée trop près et le justiciable continue à grandir. L’habitant demande donc qu’on le coupe, bien que, sans ce seigneur des lieux, l’espace déshabillé apparaîtra pour ce qu’il est, sec et entouré de pavillons sans grâce. Alors on refusera l’opération ou la repoussera aux calendes grecques si n’émerge pas une pétition, signée par ceux qui sont pour l’abattage. Ceux, nombreux, qui seraient contre n’auront pas été informés.

Prenons un bâtiment nouveau devant être construit à proximité d’un arbre majestueux. Souvent il sera coupé. Ou la sentence sera exécutée par procuration, les entreprises le malmenant tellement durant les travaux qu’il ne restera plus qu’à s’en débarrasser. Or on peut aisément et efficacement le protéger. Ou concevoir l’édifice en tenant compte de sa présence qui est en elle-même une valeur. En effet, la maison terminée, ceux qui l’habiteront profiteront d’une qualité qui préexistait. Ils éviteront aussi d’attendre des décennies pour que grandisse le pauvre arbrisseau planté au centre d’un bac en béton.   

L’arbre est une valeur dans les cités. A une autre échelle, les territoires naturels qui les environnent sont un levier pour répondre aux enjeux actuels, que ce soit le climat, les paysages ou l’eau. Or ces lieux sont souvent considérés comme des réserves foncières sur lesquelles on créera, plus tard, de nouveaux quartiers. Bien sûr l’on doit accueillir des habitants en plus, des activités. Mais il est dangereux de se défaire de ce qui pourrait faciliter un avenir plus équilibré. Le modèle de développement urbain actuel résout-il cette contradiction ? Une fausse réponse est trop souvent de nommer ces nouveaux quartiers « parcs habités » quand ils ne sont que des maisons avec des rues plantées, quand on le peut…

Deuxième étape : il faut un maximum d’arbres et ne pas se contenter de poser, comme des objets sacrifiés, de pauvres végétaux poussifs dans des bacs implantés sur la chaussée.

Un peu de technique. La partie visible d’une rue est formée de trottoirs avec des bordures, d’une chaussée en asphalte, de quelques luminaires. Est caché dans le sous-sol, un entremêlement de réseaux enterrés qui font fonctionner en partie le quartier. On ne voit pas les fils, les tuyaux par où circulent l’électricité, les égouts, le téléphone, on ne voit pas le métro quand il y en a un. Invisibles, ils sont pourtant bien présents.

« Comment voulez-vous que l’on mette un arbre, vous avez vu le plan de recollement ? Il est truffé de réseaux ! »

Planter est rarement un acte aisé. Pourtant, on doit toujours chercher à le faire, pour le présent et pour l’avenir.

« On est capable d’aller sur la lune, on doit bien pouvoir planter des arbres dans les rues ! ».

Le coût est plus élevé. Il faut dévoyer des réseaux, trouver des astuces, imaginer à l’avance des projets d’espaces qui le permettent. Mais vaut-il mieux dépenser l’argent là ou fabriquer des rondpoints inutiles ?

Sujet technique, financier, politique aussi, son impact peut être fort car de telles situations sont récurrentes.

Une solution quand les trottoirs sont trop étroits et que le sous-sol le permet : rendre les rues plus aimables en implantant les arbres entre les voitures en stationnement.

« Impossible, on va perdre trois places de parking, et c’est là que je me gare d’habitude ! ».

Propos proférés sur un ton peu amène et souvent entendus dans les réunions locales. Les conflits entre intérêts publics et intérêts privés sont les délices de l’action urbaine. L’arbre se révèle consensuel seulement quand il reste à l’état de concept. Dans l’espace public, il est d’ailleurs un des marqueurs du niveau de responsabilité des interlocuteurs qui, heureusement, pour la plupart d’entre eux le défendent.

Si sa présence est plébiscitée, secourable même, pourquoi toujours réaliser de vastes parkings en « goudron » ? On en trouve à proximité des centres commerciaux, dans les zones d’activité autour des équipements sportifs. Chacun possède sa propre aire de stationnement, vide la plupart du temps. J’avais proposé à une époque que le Grand Lyon récupère en partie les espaces inutiles autour des bâtiments industriels. Créant de vastes zones vertes mises en réseau, plantées, elles pouvaient accueillir piétons, cyclistes, noues pour la gestion de l’eau, petits animaux …Participant à baisser les températures, cette structure végétale grandissait et embellissait avec le temps, même si les entreprises changeaient. Une telle approche fut mise en œuvre à la Plaine Achille, à Saint-Etienne, vaste territoire rassemblant des équipements sportifs (dont le stade Geoffroy Guichard) et culturels (le Zénith). Chacun possédait ses parkings, conduisant à un gaspillage des sols disponibles. La nouvelle organisation conduisit à favoriser l’usage du tram proche et à mutualiser les accès en voiture. Les terrains ainsi libérés furent utilisés notamment pour créer un large réseau de promenades par lesquelles on accède à tous les sites, que l’on soit à pied ou en vélo.

Tout le monde est à présent à peu près convaincu. Même si, du consensus à la réalisation, il y a un chemin. Rappelons-nous le temps où, s’appuyant sur la référence à la place de Sienne, qui n’accueille aucun arbre, il était inconcevable qu’une place publique ne soit pas que minérale, summum de l’urbanité. Le temps a passé, les doctrines aussi… Il y a quelques années, notamment dans les grands ensembles issus de la Charte d’Athène, c’est avec des alignements d’arbre que l’on a créé des rues, des places, des sentes, que l’on a donné du sens à l’espace public. En effet, les bâtiments d’origine, posés sur l’espace public comme des sucres sur une table, ne le permettaient pas.

« On ne peut rien faire, il y a un parking souterrain en dessous ! ».

Implanter un arbre n’est bien sûr pas toujours aisé. Mais la question n’est pas de savoir pourquoi l’on ne peut pas planter mais quelles solutions trouver pour le rendre possible. A titre d’exemple, le parking situé sous la Place de la Bourse, à Lyon, a été conçu intentionnellement en deux demi-niveaux. La partie Nord, plus enterrée, peut accueillir un mètre cinquante de terre et a rendu possible la plantation d’arbres à hautes tiges au-dessus. De plus, ils profitent du soleil. En cette année 2019, la Place des Terreaux dans cette même ville est en cours de rénovation. Des voix s’élèvent pour qu’elle soit en partie végétalisée. Le débat n’est pas absurde. Peut-on aujourd’hui refaire à l’identique ce qui fut fait au début des années quatre vingt dix (et auquel d’ailleurs j’ai participé) quand le contexte climatique ou culturel a changé? Planter des arbres est un acte politique. 

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