Des politiques culturelles et urbaines au service du mouvement de la cité

Une politique culturelle est un choix, une prise de position. Elle n’est pas seulement l’application d’une méthode ou la dépense plus ou moins raisonnée de budgets. A l’image des stratégies urbaines, je suis convaincu qu’elle doit déjà mobiliser les forces vives. Quelques illustrations.

Festival des Jardins de Rue © Olivier Nord Festival des Jardins de Rue © Olivier Nord

Au début des années 2000, François Barré, alors Directeur de l’Architecture et du Patrimoine, lançait les Convention villes/architecture et me demandait de l’accompagner dans ce projet. Le but était double que la culture apporte du sens et de la profondeur aux projets urbains engagés dans un certain nombre de cités, qu’elle participe à la vitalité de la culture locale et qu’elle renforce l’implication des publics dans le mouvement de leur territoire. La première des approches a été d’aller chercher les projets, les valeurs, les acteurs déjà en place dans les collectivités (projets urbains, partenaires culturels, créateurs…) ou dans les services déconcentrés de l’Etat (DRAC, Inventaire, musées…). Car comme pour l’action urbaine, intervenir sur un territoire demande déjà que l’on en connaisse et si possible implique ceux qui y sont engagés. Se dessine ainsi un portrait qui raconte les projets en route, montre le dynamisme, le mouvement de la cité, esquisse les possibles. Nous avons alors mis en lien les initiatives, en rapprochant les acteurs et en élaborant avec eux des actions transversales. Elles ont conduit à des commandes publiques complémentaires de ce qui était engagé, ciblées et destinées à accompagner les transformations urbaines. Le slogan était « connaître » (nous sommes dans ce territoire ci et pas n’importe où), « faire » (il s’agit d’accompagner la réalité du changement et pas seulement de le regarder passer) et « faire connaître (le but avoué était que le public soit présent dans les réflexions et les décisions). Huit conventions furent ainsi signées pour une durée de trois ans. Elles représentaient environ 80 initiatives qui touchaient à des commandes de reportages photographiques, d’œuvres artistiques, de textes, de rencontres, d’expositions touchant à l’évolution urbaine de la ville, de tel site, de tel quartier…Elles étaient chaque fois coordonnées et faisaient l’objet d’un agenda avec des moments forts correspondant à ceux des projets urbains. Un temps aussi court est peu adapté à une politique culturelle, encore moins à une politique urbaine, tout projet nécessitant un minimum de trois ans pour voir le jour. Mais nous avons pu ainsi enclencher des pratiques de collaboration et faire un bout de chemin avec des architectes, des artistes, des écrivains, des services de collectivités, de l’Etat, des publics sur un territoire dont le dynamisme s’en est trouvé renforcé au lieu que soient parachutées des initiatives extérieures.

 

A peu près en même temps, un autre témoignage à Saint-Etienne, où je fus conseiller pour la politique urbaine et culturelle du maire de l’époque, Michel Thiollière. Dans cette ville pauvre, populaire et attachante, une école d’Architecture et une école des Beaux-arts formaient des jeunes, notamment de son territoire. Celui-ci était, à la fin des années 90, dans un véritable état de délabrement. La ville en effet avait vu la plupart de ses industries disparaître et il avait bien fallu parer au plus pressé c’est-à-dire relancer l’économie locale en favorisant la création de PME. L’environnement s’était trouvé délaissé et ce fut un des objectifs du projet politique que de redonner de la qualité dans les quartiers, tout en engageant la ville vers un développement urbain et économique ambitieux. Le Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts avait, avec ses étudiants, organisé la première Biennale de Design. Le but était de s’appuyer sur l’histoire industrielle et créative de Saint-Etienne (Manufrance notamment) pour participer à un nouvel essor. Nous devions d’autre part rénover les espaces publics, donner des signes et agir partout dans la ville pour redonner à la vie quotidienne ses qualités, à la ville un certain attrait. La proposition fut que la politique urbaine elle-même participe au projet culturel. J’ai ainsi créé plusieurs ateliers de jeunes créateurs, issus des écoles stéphanoises (architectes, artistes, designers) et qui ont eu pour tâche de concevoir les espaces du quotidien de la ville. Une organisation fine de la production des projets a été mise en place explicitant les rôles précis de chacun (les concepteurs, l’administration dirigée par Alain Cluzet…). Plus de 130 sites ont ainsi été aménagés en moins de dix ans. L’Atelier a également été mobilisé lors des moments exceptionnels à l’occasion des fêtes. Les grands projets tels que le tram, qui nécessitaient une technicité plus forte, ont intégré dans leurs équipes de conception ces mêmes jeunes gens pour des interventions inventives.

La collectivité a de cette façon facilité la constitution d’un vivier local de professionnels qui ont participé au mouvement de leur territoire tout en se créant des références. Une telle initiative n’aurait pu avoir lieu si elle n’avait été conceptualisée comme un véritable projet, portée politiquement et organisée précisément.

 

Lyon a cette particularité que la politique culturelle s’appuie sur de grands équipements (la Maison de la Danse, le Musée d’Art contemporain…). On peut s’en réjouir ou le déplorer mais c’est une réalité. J’ai été un certain temps conseil du Grand Lyon pour l’aménagement des espaces publics et les banlieues. Avec Henry Chabert puis Gilles Buna, tour à tour Vices Présidents du Grand Lyon chargés de l’Urbanisme, nous avons cherché à ce que l’action urbaine nourrisse la politique culturelle. Trois exemples en témoignent. 

Le premier montre comment ce fut rendu possible grâce aux commandes passées par les collectivités dans le cadre de la transformation urbaine. Déjà, il s’est agi de construire un milieu de créateurs capables de faire projet sur l’espace public, ceci à une époque, le début des années 90, où ce sujet n’était traité ni par les architectes, ni par les urbanistes. Nous avons pour ce faire sollicité à la fois des paysagistes de niveau national et des concepteurs locaux, lesquels ont peu à peu appris et pu ensuite s’exporter. Plus de cinq cents sites ont été aménagés en une dizaine d’années, dans les communes centrales comme dans les banlieues. Pour éviter une trop grande dispersion formelle et des difficultés de gestion, des lignes de mobilier urbain ont été conçues par des designers et ont formé un vocabulaire de Grand Lyon encore en usage. Peu à peu, la constitution d’équipes intégrant des artistes a été favorisée, notamment dans les parcs ou les espaces majeurs comme la Place des Terreaux. Des « pocket gardens » ont été imaginés, le principe étant d’enrichir la créativité dans la conception des espaces publics grâce à l’appel à des artistes chargés de créer des jardins de proximité. Dans le même temps, le syndicat des transports (le SYTRAL) passait commande à des équipes architectes/artistes pour concevoir les nouvelles stations de métro, la société gérant le stationnement (LPA) en faisant autant pour les nouveaux parkings.

Dans ce même esprit que l’aménagement soit un levier pour l’expression culturelle, nous avons imaginé le Festival des Jardins de Rue. Il s’agissait de coloniser les espaces trop vastes de voiries par des carrés de jardin de 5mX5m, posés sur la chaussée et conçus pas des créateurs architectes, artistes ou designers. Cette stratégie urbaine améliorait le paysage de la rue, le rendait plus vivant et donnait plus de confort sans induire des investissements lourds. Deux éditions ont été organisées, mettant en place un nouveau mode de faire, moins définitif et plus inventif, et mobilisant des créateurs qui n’étaient pas accoutumés à intervenir dans l’espace urbain. Il s’agissait là d’une manière de féconder en quelque sorte le territoire culturel.

On retrouve cette même approche dans le Défilé de la Biennale de la Danse, autre témoignage du lien entre politique urbaine et création. Cette manifestation rassemble, au coeur de l’agglomération, plusieurs milliers de danseurs amateurs pour un événement au cours duquel des écoles de danse donnent à voir leurs productions. Venues de tous les quartiers de grands ensembles de la Région Rhône Alpes, elles réalisent un véritable travail, encadré par des professionnels danseurs ou décorateurs. L’objectif a été dés l’origine culturel mais aussi social et urbain. En effet, le Défilé complétait l’action publique dans ces domaines par un grand moment festif, produit dans le centre mais conçu dans des quartiers censés en être éloignés physiquement et socialement.

A Lyon, les grands lieux culturels s’attachent à être présents dans le territoire. Cela fait même partie de leur cahier des charges. Doit-on pour autant continuer à construire des équipements de prestige qui siphonnent les budgets, l’un des derniers en date étant, à Paris, la Philharmonie ? Ne vaut-il pas mieux mobiliser les richesses qui déjà existent pour une culture locale active, réactive et ouverte ? La politique urbaine peut être un des leviers de cette vivacité et il fut un temps où, à Lyon, chaque nouveau projet d’espaces publics donnait lieu, au niveau du programme et avant que de faire projet, à une commande à un dessinateur de BD ou à un écrivain. C’était alors une manière d’interroger un site pour en montrer la dimension immatérielle, humaine. Deux ouvrages rassemblant une partie de ces productions ont vu le jour : « Lyon quartiers BD »* et « Lyon, ville écrite »**.

 

La rénovation du centre-ville de Saint-Denis a justement été l’occasion, pour la Ville, de concevoir un véritable projet culturel accompagnant le projet urbain.

Au début des années 2000, les élus d’alors et notamment Patrick Braouezec, maire, et Didier Paillard, adjoint à la culture, souhaitaient redynamiser le centre, lequel avait perdu son dynamisme et était devenu peu attractif. Peu vivable, il était envahi par les voitures, difficile d’accès et fonctionnait mal. Je fus chargé, sous la direction de Luc Bouvet, le Directeur Général de l’époque, d’élaborer un projet urbain qui se traduisit par 43 projets différents, coordonnés et traitant de l’espace public, des transports, du commerce, de l’habitat et… de la culture.  

Un véritable projet culturel fut alors imaginé, notamment par Laurence Dupouy-Verrier, Directrice de la Culture, et Nicole Rodrigues, Directrice de l’Unité d’Archéologie, lequel accompagnait et commentait en quelque sorte le projet urbain et ses différentes traductions concrètes à chaque étape. Parmi les nombreuses initiatives, on peut citer les fouilles archéologiques et leurs visites commentées, des publications comme l’histoire des places de Saint-Denis, des visites de scolaires, des dessins d’enfants, les animations culturelles autour des « dimanches sans voitures » précédant la fermeture du plateau piéton, un concert du musicien Nicolas Frize dans le site de la rue du Cygne amené à devenir Centre d’Interprétation du Patrimoine, et bien d’autres initiatives encore… En fait la dimension culturelle a été présente tout le long de l’étude puis de la mise en œuvre du projet urbain du centre. On peut retenir, en terme de méthode, l’importance d’un aller-retour continu entre les deux approches afin que, les agendas coïncidant, des initiatives culturelles adaptées arrivent au bon moment pour avoir une signification dans l’évolution des études puis la réalisation des projets.

 

Nous sommes à un moment où le contexte change et les budgets notamment sont plus serrés. Mais l’exigence de culture, de sens, d’implication des publics est plus cruciale encore. Nous ne devons pas abandonner mais faire évoluer nos pratiques, porter des politiques nouvelles. Est-ce si grave ? Une attitude féconde est possible qui consiste à travailler de manière horizontale comme à Saint-Denis, ou à utiliser toutes les opportunités pour instiller de la création comme ce fut le cas à Saint-Etienne ou à Lyon. Il existe aussi une posture qui consiste à favoriser les initiatives et faire preuve de bienveillance à leur égard, à être à l’écoute des innovations et des dynamiques, à accompagner au lieu de planifier, à mettre en réseau, améliorer les conditions de création, rapprocher des publics, ouvrir grandes les portes…Dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’avenir n’est pas écrit mais à inventer et il peut être la belle promesse d’un autre type de culture…

 

* « Lyon quartiers BD ». Edition Glénat, 1997

** « Lyon, ville écrite », Edition Stock, 2000

 

Texte à, paraître dans un ouvrage sur le thème

« Culture et création dans les métropoles monde », sous la direction de Michel Lussault et Olivier Mongin, Entretien de Cerisy.

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