Marseille/Alger, allers et retours

Peu de monuments à Marseille. Un escalier monumental, cependant, pour parvenir à la gare Saint Charles. Une scène sculptée, intitulée «colonies d’Afrique», interpelle. Une femme nue, allongée, la tête reposant sur le coude, est entourée de jeunes enfants. Au dos de la statue, un singe tient un bébé singe dans les bras. (Par Seloua Luste-Boulbina, philosophe et Jean-Pierre Charbonneau, urbaniste).

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Difficile, en voyant cela, d’oublier le passé colonial et son racisme.

Notre Dame de la Garde, là-haut, domine. Imposerait-elle à tous une vision éthérée de l’histoire ?

Peu de dates à Marseille, aussi. Le 28 janvier 2018, une plaque est apposée sur le lieu du Consulat général d’Algérie. Elle commémore l’attentat dont il a été l’objet et qui, le 14 décembre 1973, a fait 4 morts et 18 blessés. Initiative de l’association Mémoire et réconciliation. Marseille : ville sans mémoire ? Mais, à Marseille, il reste des Marseillais dont la proximité postcoloniale est grande, par-delà le fossé qui les séparait souvent au temps des colonies. Il reste un marché aux Puces transformé progressivement en marché maghrébin où l’on ne trouve presque plus de biffins. L’évolution du marché de la Plaine est elle aussi significative (la place est en cours de réaménagement et les arbres qu’elle abritait ont été abattus). C’est, aussi, une modification des frontières internes à la ville. Toutefois, les reconfigurations ne sont pas toujours bien acceptées. Le passé mythique est bien souvent préféré au passé historique. Marseille n’est pas qu’une gare, c’est un port. Et une porte d’entrée. A l’été 1962, 450 000 rapatriés débarquent à Marseille. 120 000 s’y établiront. Aux lendemains de l’indépendance algérienne, le contrôle de l’immigration s’effectuait aussi par la détention des Algériens dans le port (Arenc).

Cosmopolite, Marseille m’a toujours fait penser à Naples, autre cité vivante, attachante, agaçante et parfois « peu fréquentable ». Pourtant, au-delà de l’intérêt personnel pour un certain « « désordre » urbain, ou plutôt pour un certain défaut d’ordre, les récents évènements interrogent cette bienveillante tolérance à l’égard d’une cité réputée « bordélique ». De l’autre côté de la mer, Alger est-elle en cela une ville sœur ?

S’il y a bien quelque chose qui rapproche les deux villes, en tant que villes, c’est le délaissement de certains quartiers : la Casbah à Alger et le quartier de la rue d’Aubagne à Marseille ont en commun d’avoir été des zones délaissées par les municipalités, sans entretien du bâti. Quand, à Alger, des pans entiers de cette partie historique ont été détruits au profit, disait-on, de bâtiments en meilleur état, à Marseille, des immeubles se sont effondrés faute d’entretien, faisant des victimes et laissant les habitants sur le carreau. Voici qui crée des laissés pour compte d’une politique de la ville. Entre la planification et la gentrification intensives et la négligence des municipalités à l’égard de certains quartiers, et de certains quartiers seulement, il y a un fossé, même si les villes indisciplinées ont quelque chose de sympathique.

Et pendant que l’érection du Mucem absorbait l’attention, le gouvernement algérien choisissait d’investir dans une mosquée surdimensionnée. Le monumental et le symbolique l’emportent presque toujours sur le réel vécu, et le vertical supplante généralement l’horizontalité des politiques urbaines. C’est si vrai qu’il faut apparemment un Jean Nouvel pour repenser (ou régénérer) la Casbah.

L’architecte star, concepteur à Marseille de la tour intitulée la Marseillaise, est-il le seul point commun entre les institutions et ce qui les rapproche ? On supposera que c’est pour instrumentaliser sa célébrité que l’on a imaginé faire appel à lui. Le sujet de la casbah demande du temps, de l’attention aux lieux, aux gens. L’architecte va-t-il, à cette occasion, proposer à Alger une tour nommée « l’Algérienne » ? 

Je ne suis pas seule à douter de tout ce qui est regardé d’en haut au lieu de fonder la vision sur ce qui est éprouvé en bas, à partir des expériences plurielles et parfois communes de ceux qui pratiquent un espace, qu’il soit espace urbain ou espace politique, lesquels se recouvrent. Il existe aussi bien des villes sans urbanisme proprement dit et Alger en fait partie. Même si, au centre, il reste une architecture coloniale de grande qualité qui dépayse tant, avec ses arcades, elle est proche de celle de Marseille ou de Paris. La rue Bab el Oued ressemble à la rue de Rivoli !

Une cité n’est pas faite que de bâtiments, de rues, de logements ou de bureaux. Elle est aussi un mécanisme qui fonctionne plus ou moins bien, comment l’on s’y déplace par exemple…

Certains des quartiers d’Alger rencontreront sous peu des difficultés considérables car la spéculation immobilière conduit à remplacer les maisons par des immeubles. Or les infrastructures, à Alger, ne sont en aucune manière anticipées. Comment l’urbanité va-t-elle s’y développer ? Les habitants utilisent au quotidien les transports en commun mais, sur ce point, Alger et Marseille sont bien différentes de Paris. Elles se ressemblent et s’illustrent par l’insuffisance et la faiblesse des moyens proposés.

Quand on parle de villes, on évoque peu ce que la négligence de certains gouvernants peut créer de tensions, des conséquences parfois dramatiques de l’incurie. On a parlé de la rue d’Aubagne. On parle de la Casbah et de l’application d’une recette éprouvée en Occident pour « rénover » ce patrimoine. N’est-ce pas imaginer une société urbaine dans laquelle les pierres sont survalorisées ? Une ville ce sont aussi des habitants, des employés, des visiteurs et la manière dont ils vivent ou agissent, notamment dans l’espace public. Les évènements en Algérie nous le rappellent, les jeunes notamment, qui n’ont pas connu la colonisation, manifestant pacifiquement pour plus de démocratie. Le parallèle est troublant avec ce qui se passe en France, où les gilets jaunes avancent parfois violemment des revendications qui interrogent la démocratie elle-même. L’espace urbain scène de la vie publique ?

La manifestation est toujours spectaculaire car les manifestants, parce qu’ils occupent la rue, gagnent en visibilité. Ce qui interpelle ici est la durée et la récurrence de ces manifestations : le vendredi en Algérie, le samedi en France. C’est aussi leur caractère spontané dans le sens où il n’y a pas eu d’appel de partis, de syndicats ou d’organisations politiques. En ce sens, ce sont plutôt des mouvements anarchistes, égalitaires, anti-autoritaires. Ils sont contemporains mais n’ont pas toutefois le même sens. Reste que la visibilité est corrélative de la prise de parole. A Alger, bien sûr, c’est le caractère fondamentalement non violent qui interpelle : silmiya signifie pacifique. Les jeunes sont avant tout ceux qui n’ont pas connu la « décennie noire », ses horreurs et ses peurs. Alors les contextes sont différents à Marseille et à Alger mais les évènements sont assurément historiques. Qu’en restera t’il, auront-ils la même portée ? La suite ?

Texte écrit en une collaboration entre Seloua Luste-Boulbina, philosophe, (dernier ouvrage paru "Les miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs") et Jean-Pierre Charbonneau, urbaniste. 

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