Le canal de Bourgogne ou le paysage d'apres le confinement

Le long des chemins de halage, de magnifiques paysages. Dans la vallée, les champs, les terrains humides créent un écosystème d'eau, de végétation, de terres riches et de cultures vivantes. Sur les collines, là-haut, c’est une tout autre histoire. Le plateau est un archétype d’agriculture industrielle où la terre n’est plus nourricière que parce que l’on y déverse des quantités d’engrais.

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Le canal va mal, au point qu’une association, « Ici et là», s’est penchée à son chevet, avec le soutien de « Voies navigables de France ». Il va mal mais, s’il allait bien, c’est tout un territoire qui pourrait, grâce à lui, retrouver la santé.

Adolescent, j’ai pris conscience du canal à Migennes. En effet je prenais le train là pour me rendre au lycée de Chalon. Le souvenir que j’en ai est donc teinté de la tristesse des dimanches soir de solitude dans le train. Il me souvient d’une sorte de construction technique, parallèle aux voies de chemin de fer et sans plus de grâce que la cité qui l’entourait, dans laquelle pourtant mon père était né. Mais c’est peut-être de là aussi qu’est née mon attirance pour les appareillages hydrauliques en métal, écluses et autres pontons.

Pour mémoire, la construction du canal a duré de 1775 à 1832. On imagine les inaugurations, les fêtes qui auront eu lieu au gré des étapes de sa mise en service. On pense aussi au « sang et aux larmes » versés lors de la construction. Bien qu’il n’eut jamais le succès escompté, son rôle évolua avec l’industrie et les activités. Il fut un lien, de Migennes à Saint-Jean de Losne, animant villages et territoires traversés et participant à leur dynamisme. Le temps a passé. Il est de moins en moins utilisé par les activités locales et son rapport aux bourgs s’est flétri. Ses quelques 240 km ne sont plus guère actifs que pour le tourisme fluvial.

Né pas très loin d’une de ses extrémités, je l’ai redécouvert il y a peu, alors que je visitais Tonnerre. Cité historique jadis active et vivante, endormie depuis, une nouvelle équipe à la mairie entend la réveiller. L’eau était bien sûr déjà présente à l’époque de mon enfance : le canal, l’Armançon, un bief. Mais je ne m’en étais pas rendu compte tant elle était peu mise en valeur. En tout cas pas comme elle l’aurait pu.

Poursuivant ma visite de re-connaissance le long du canal, de magnifiques paysages, rythmés des maisons éclusières, bordent les chemins de halage. Dans la vallée, les champs, les terrains humides, les arbres, créent un vaste sillon de nature artificielle. Un écosystème s’est peu à peu constitué qui mêle l’eau, la végétation, des terres riches et des cultures vivantes, des oiseaux. De temps en temps, un village s’y raccroche même s’il existe assez peu de mise en valeur réciproque. Du moins, comme à Tonnerre, une « marge de progrès » est envisageable. Si l’on éloigne le regard de la vallée et le dirige vers les collines là-haut, c’est une tout autre histoire qui est racontée sur une bonne distance. Le plateau du tonnerrois est un archétype d’agriculture industrielle. La terre n’est plus nourricière que parce que l’on y déverse des quantités d’engrais. Plus loin, après les Laumes, on retrouvera de vastes prairies, des haies, des bosquets, des bois, des ruisseaux et même des vaches. Ici, surplombant le canal, ce paysage de monocultures a perdu toute aspérité, toute complexité au profit d’étendues immenses de champs cultivés avec des machines que l’on imagine monumentales.

Si la transition écologique a un sens, et elle en a un, on imagine que ces territoires asséchés font partie du passé, même s’ils sont pour l’instant très présents. L’avenir n’est pas là mais bien dans la reconstitution d’écosystèmes complexes. Dans cette nouvelle histoire à écrire, le canal a un rôle considérable à jouer. A l’image d’une cathédrale, de la Fosse Dionne ou du Château de Tanlay, il est patrimoine par le témoignage de l’histoire qu’il raconte, par les paysages qu’il apporte. Mais il est aussi un modèle pour ce qu’il convient de faire de restitution des qualités déjà là, promesse sur laquelle s’appuyer pour une évolution vertueuse.

Il y a du travail ? Certes, mais quelle tâche enthousiasmante que de donner une nouvelle vie à un site et plus largement un territoire qui possède tant d’atouts. On ne peut pas penser qu’au tourisme ? Il ne s’agit pas de cela seulement mais, à partir de ce sillon fertile, de faire revivre. Un nombre important de maisons est vide, les écoles ferment des classes, certains commerces ont tiré leurs rideaux. Redonner de la valeur au paysage, au territoire, c’est rendre grâce à ceux qui n’ont pas quitté et éveiller chez d’autres l’envie de s’installer : de nouveaux ménages, avec des enfants, avec des désirs de qualité de vie.

Enfant, j’empruntais aussi la gare à Tonnerre pour aller étudier. Peu de voyageurs allait travailler. Ce temps n’est plus. La gare est utilisée à présent comme réponse à la vie contemporaine. Le « temps du coronavirus » l’a montré :  on habite ici, dans le tonnerrois, on « télé-travaille » chez soi et l’on part quelques jours seulement dans son entreprise ailleurs. Tonnerre endormie, le canal oublié : tout cela est du passé. Le temps est à la construction d’un futur proche et d’un avenir auquel nous ne participerons pas tous mais auquel nous aurons tous contribué.

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