PANNE DE TRANSMISSION

L’urbanisme est-il une discipline construite sur un corpus de connaissances chaque fois réinterprétées, sur des approches qui tiennent compte des leçons du passé, sur des compétences, des méthodes qui, avec le temps et l’expérience, s’enrichissent et s’approfondissent ?

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Les acteurs et les principes qui guident les professions sont-ils adaptés à la réalité urbaine contemporaine ? Rien n’est moins sûr. Prenons l’exemple de la transmission.

On prend un espace vert et le rase et on en fait une rue. Quelques mètres plus loin, on prend une rue et la casse et on en fait un espace vert. On prend du noir pour faire du vert et du vert pour faire du noir. Alfred Jarry ? Non, une situation réelle dans les politiques de rénovation menées depuis des années dans les grands ensembles. Aurait-on pu éviter ce jeu de dupe et conserver ce qui existait, l’améliorer en évitant de faire et défaire ? On aurait pu. Mais on ne l’a pas fait. On n’y a même pas pensé, convaincu qu’une rue doit arriver exactement en face d’une autre. Convaincu qu’avec ce projet, on va voir ce que l’on va voir : le grand ensemble va enfin être sauvé. Peu importe le coût. Peu importe qu’au passage on aura raccourci un immeuble pour faire passer la rue nouvelle. On aura dû déloger puis reloger les pauvres habitants concernés qui n’en demandaient pas tant. On aura coupé des arbres qui avaient passé l’épreuve du temps mieux que les pergolas et autres ajouts qui fleurissent depuis que l’on « réhabilite » les grands ensembles. Une situation extrême ? Non, une situation courante. 

Un autre exemple ? A l’origine, un quartier d’habitat social avait été construit autour d’une vaste prairie en pente. A l’époque (la fin des années 60) la collectivité et l’architecte en charge du projet avaient considéré que la pente rendait peu utilisable le terrain, l’avaient nivelé et avait réalisé une grande plateforme horizontale accueillant un terrain de sport. Des arbres avaient été plantés sur les talus qui rattrapaient la différence de niveau. Par la suite, les diverses époques se sont plus intéressées à la rénovation de l’habitat. Jusqu’à aujourd’hui. Un nouveau projet est lancé, accompagné par l’ANRU : « on a fini de rigoler ! ». Les maîtres d’ouvrage, qui ont changé, choisissent un nouvel architecte. Sa proposition ? Rétablir la pente initiale, supprimer les terrains de sport. Les valeureux arbres qui avaient poussé pendant trente ans seront coupés au profit de nouvelles plantations. Le tout pour un coût maximum ! La discussion est vive, une nouvelle proposition est demandée qui garde l’idée de créer un parc mais au niveau du sol existant, conserve les arbres et diminue de plusieurs centaines de milliers d’euros le coût du projet.

Pour celui qui en a suivi de l’intérieur les évolutions depuis trente ans, l’action sur les grands ensembles témoigne crument du manque de transmission. Les erreurs d’avant sont allègrement refaites. Une autre illustration : la création d’un square à la végétation raffinée devant une école sans que soient protégées les plantations. Les enfants courent, jouent, vivent. Mais ils mènent la vie dure aux plantes. On dira alors, devant l’état du square après quelques semaines, que les enfants sont turbulents ! On aurait pu seulement prendre en compte le fait qu’ils s’amusent et protéger les végétaux par de solides et élégantes barrières.

Il est nécessaire de transmettre pour ne pas refaire les mêmes erreurs, pour agir à partir de la réalité d’aujourd’hui sans oublier les leçons d’hier. Pourtant chacun a voulu bien faire. Si l’on se réfère à l’esthétique et aux rituels des professions de la conception, la proposition correspondait à ce que l’on montre dans les revues et présente dans les colloques. Elle partait de l’idée que ce qui existe doit être amélioré et a forcément été mal imaginé, que les difficultés urbaines sont liées à des problèmes de conception. Un nouveau projet va donc tout résoudre, le terme « nouveau » est d’ailleurs devenu le sésame qui donne sa légitimité à toute proposition. Oubliant que les modes de vie sont légitimes, qu’ils ont la vie dure et que l’on ne peut tordre le réel pour le faire entrer dans un concept. Les grands ensembles sont un palimpseste de ces bonnes intentions qui ont parfois amélioré, souvent abîmé. Un oeil exercé reconnaîtra sur une façade les « tics » urbains de chaque époque de transformation : les isolations dessinant des fleurs géantes, les balcons multicolores, les entrées en céramique fatiguée…Oubliant aussi que l’urbain n’est pas que forme, architecture ou paysage, nivellement et réseaux, qu’il y a derrière des gens, des modes de vie, des décisions, des choix, des budgets, une économie…

L’urbain traite de l’espace habité. Il ne s’agit pas seulement de relier approche urbaine et approche sociale mais de savoir que la première doit toujours prendre en compte la deuxième et l’intégrer. Si tel n’est pas le cas, si l’on n’anticipe pas les conséquences de l’un sur l’autre, la transformation aura de toute façon un impact social. Il faut pouvoir transmettre que tout choix, toute action a des conséquences qui ont un sens positif ou négatif.  Si l’on coupe des arbres pour faire passer une rue toute droite, il y a là un choix éthique. Que privilégions-nous, une certaine idée de la fonctionnalité, qui passe par un réseau optimum de déplacements en voiture ? Ou une prise en compte de la complexité qui veut que l’émotion, l’attention au climat, la discontinuité, l’acceptation de l’imperfection soient des critères qui comptent ? Doit-on démolir une tour parce qu’elle empêche le beau dessin régulier du plan masse censé sauver le quartier, parce qu’elle abrite des familles liées au trafic de drogue ?

Les sujets de l’esthétique ou de la technique ne sont pas opérants seuls. Nous sommes à un moment où le projet tel qu’il est véhiculé depuis des années trouve ses limites, s’il reste dans une position autarcique qui tient le réel pour un problème. Or c’est au contraire du déjà-là que l’on tire en partie les réponses. Prenons le sujet des arbres existants. Tout le monde s’accorde à vouloir en planter de nouveaux mais dès lors qu’il s’agit de préserver ceux qui existent… Or, même si on les remplace, ce n’est pas la même chose sentimentalement ou en terme écologique : un grand arbre est devenu un acteur urbain d’aujourd’hui et de demain dont il faut tenir compte. Bien entendu les choix urbains ne peuvent être consensuels. Ne faut-il pas alors transmettre aussi l’engagement ? Car on travaille sur les territoires, sur les sociétés urbaines avec des acteurs qui ne partagent pas forcément nos critères, qui ne sont pas coutumiers de la prise en compte d’éléments multiples pour en tirer une démarche la plus juste, une stratégie la plus opérante. L’on n’agit jamais seul. Il faut avoir la capacité à entendre les autres et à les entraîner parfois vers la nécessité de réfléchir, d’analyser, d’arbitrer, de coordonner. Il n’est pas question d’appliquer des méthodes, des techniques (de circulation automobile, de construction industrielle, de gestion financière…), mais de développer la capacité à comprendre les situations, le milieu dans lequel nous agissons, à rechercher des réponses évolutives, prenant en compte les modes de vie présents et laissant advenir ceux que l’on n’imagine pas encore. 

Du contexte doivent naître les choix, les stratégies, tenant compte par exemple des ressources mobilisables. Ne faut-il faire preuve aussi d’agilité pour passer aisément d’une problématique à une autre, de curiosité pour aborder des thèmes aussi subjectifs que fondamentaux que sont la culture ou les pratiques sociales. Est-il secondaire l’apprentissage de l’utilisation optimum des moyens, du pragmatisme qui invite à prendre la résolution des problèmes comme objectif en acceptant l’imperfection, l’aléatoire ? Avec le temps les pratiques changent, les problématiques évoluent, les savoirs mutent. Les solutions clé en main, les techniques d’un moment ne sont plus valables plus tard. La réalité est fluctuante relative, contradictoire. L’on doit répondre chaque fois à la complexité d’une situation précise, dans un milieu particulier, avec des conditions spécifiques, à un moment donné. Loin de transmettre une vision mécanique de l’action urbaine ou des règles, il s’agit d’évoquer des exemples de processus impliquant des acteurs, nourris des attentes. Peut-être doit-on mettre en avant les valeurs sociales, humaines qui nous fondent. S’agit-il d’un savoir normé, codifié ou d’un savoir-comprendre, d’un savoir-réagir ? Peut-être la manière de transmettre ne doit-elle pas se cantonner à l’éducation, à l’enseignement. Dans un monde évolutif, où l’on a du mal à imaginer demain et où agir sur le présent n’est pas aisé (s’appuyant parfois sur des recettes éculées), la formation peut-elle explorer l’implication directe dans l’action sur des situations réelles ? 

On a moins besoin d’ingénieurs qui normalisent que de gens capables de comprendre des phénomènes, d’apporter leur savoir en l’ouvrant aux autres et aux autres secteurs, de participer avec eux à la résolution des problèmes. On a moins besoin d’architectures ou d’œuvres que d’architectes en mesure d’embrasser la complexité pour proposer des stratégies qui sont les vrais projets d’aujourd’hui. On a besoin d’ensembliers capables d’analyser, de s’engager, de coordonner, d’aider à prendre des décisions, d’assurer une veille pour que les propositions s’enrichissent de la réalité écologique, sociologique, que les projets avancent et aboutissent. On a moins besoin de la technique et de l’esthétique que de la connaissance, de l’implication sociale et de l’accouchement de solutions complexes. Pour reprendre les propos de Jacques Donzelot, dans notre approche « l’on doit passer du technico-artistique au cognitivo-sociétal », ce à quoi j’ajouterai la nécessité du projet compris comme une stratégie complexe incluant la volonté du passage à l’acte.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.