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Billet de blog 9 avril 2016

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L'INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DES POUTRES

J’ai écrit ce texte sur les Halles à Paris il y a deux ans exactement et ne l’ai pas publié, attendant de voir si la réalisation le contredirait…

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« La canopée… quel mot magique dont le mystère même incite à rêver.

C’est le nom donné par ses concepteurs à la structure protégeant l’activité du site des Halles à Paris. En grande partie souterrain, celui-ci comporte plusieurs niveaux de commerces, des lignes de métro et de RER, des équipements, des cinémas…Lieu très complexe, enchevêtrement d’étages, de fonctions, de propriétés, d’usages, il reçoit de véritables foules et son intensité urbaine est aussi forte qu’elle est peu visible de l’extérieur, sauf sur le parcours qui conduit le passant vers le Musée Beaubourg. Lieu parmi les plus animés de la capitale, il est au croisement de flux de visiteurs, de chalands et de banlieusards pour lesquels la station Les Halles est une des portes d’entrée dans la capitale par le RER. Il fonctionne donc sur lui-même et est aussi en articulation avec le réseau de métro et en surface avec les quartiers centraux de la capitale.

Un projet est en cours de construction, qui fut lauréat d’un concours lancé il y a quelques années. Ce qui ressort de la communication au public et semble résumer la proposition est le mot mystérieux de canopée, qui sonne comme une promesse de légèreté, de nature. Des illustrations en montrent un grand voile doré, plus ou moins transparent et aérien. Le concept consiste plus prosaïquement à recouvrir l’activité intense des étages inférieurs par une structure aérienne, dont on suppose qu’elle fera exister les multiples usages du dessous de manière harmonieuse. L’on a envie que, sous les auspices de ce plaid lumineux et protecteur, la vie urbaine trouve, avec subtilité et légèreté, une niche à sa dimension.

Les illustrations, les perspectives, les textes explicatifs sont alléchants. On ne devrait pas regretter les poutres métalliques hyper présentes d’avant, aux couleurs fatiguées et singeant des corolles, une promesse bien piteusement tenue. Cette pauvre architecture maintenant démolie n’avait même pas réussi à combler ce qui fut des années le « Trou des Halles ». Peut-être ne regrettera t’on même pas les pavillons Baltard d’antan !

La visite du chantier en cours laisse sceptique l’amateur des villes, l’amoureux de la poésie qu’elles génèrent. On découvre une énorme structure métallique en construction, faite de tonnes d’acier et qui donne l’impression d’écrasement. La légèreté, le caractère protecteur, ne sont pas encore au rendez-vous. On comprend alors que la bonne idée du départ -une structure évanescente-, le concept fondateur se sont heurtés à la dure réalité du site et de la résistance des matériaux. Pour l’instant le miracle paradoxal ne s’est pas encore accompli face à une situation urbaine peut-être inextricable. L’affaire était-elle impossible du fait de la complexité même du lieu, avec ses multiples étages enterrés, ses milliers de personnes ? On comprend comment, en raison des dangers liés à la sécurité ou à l’incendie, on a surdimensionné les poutres, les assemblages, les structures. On imagine toutes les précautions que les bureaux d’étude et de contrôle et bien d’autres ont prises, les coefficients de sécurité qu’ils ont exigé… les parapluies qu’ils ont ouverts pour rendre possible l’impossible légèreté, pour donner corps au concept de canopée. Pour l’instant, le corps en question donne une impression d’épaisseur, un caractère d’artificialité et l’on peut se demander si, devant en arriver là, il n’aurait pas été plus judicieux de changer de concept, de projet. Fallait-il pousser jusqu’au bout la tentative de faire du léger avec du très lourd ?

La canopée s’accompagne de nouvelles constructions en partie cachées par elle, des bâtiments qui, on peut le supposer, comporteront l'administration, peut-être des commerces, des équipements. Sur l’arrangement de ce qui est en dessous, le projet est peu disert, les améliorations guère explicites, laissant l’impression que l’on a mis le paquet sur le visible et hésité à attaquer le dur, l’invisible.

Le sentiment que laisse cette visite est bizarre, comme si trop d’argent, trop d’acier. A un moment même où ce matériau se fait rare, où l’on professe un souci d’économie, où l’on demande de se serrer la ceinture du fait de la crise et pour témoigner de la  responsabilité environnementale.

A ce stade de la construction, on peut espérer que son achèvement contredira les impressions qu’elle donne. Pour l’heure, loin d’un plaid protecteur, la canopée semble un exercice d’architecture ayant mobilisé des sommes considérables pour attirer le chaland. Elle parle peu d’un sujet pourtant d’importance qui est la complexité de l’activité urbaine des étages inférieurs. Elle est à ce stade, dans le quartier des Halles, une énorme présence dont on ne voit pas encore bien ce qu’elle apportera de dialogue avec ce qui l’entoure. Le site sera sans aucun doute vivant, l’activité préexistante n’attend que la fin des travaux pour revenir en force. L’on ira volontiers s’asseoir sur les bancs du jardin ou les marches proches de l’Eglise Saint-Eustache. Reste cette impression…

La Bibliothèque François Mitterrand devait être un livre ouvert aux pages transparentes. La salle de concert de la Villette a vu son coût exploser. A Lyon, le Musée des Confluences sort péniblement de sa gangue…Les exemples ne manquent pas de la difficulté d’aller au bout d’un concept face à la dure réalité, et du prix qu’il y a à payer pour cela. Nous aimerions que la construction finie nous contredise. En effet, qu’on le veuille ou non, les Halles font partie de notre patrimoine urbain. En attendant, n’y aurait-il pas un étrange mécanisme de règles, de dogmes, d’intérêts et de capacité à intégrer le réel qui conduirait à cette impossible légèreté ? »

Paris le 17 avril 2014

Parce que j’aime aussi célébrer les réussites, le prochain texte traitera de la médiathèque Françoise Sagan à Paris 10ème.

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