Jean-Pierre Charbonneau
urbaniste, consultant en politiques urbaines ou culturelles
Abonné·e de Mediapart

166 Billets

1 Éditions

Billet de blog 9 mai 2016

Jean-Pierre Charbonneau
urbaniste, consultant en politiques urbaines ou culturelles
Abonné·e de Mediapart

Du petit bijou au gros «machin»

Je tiens à célébrer une réussite du fait de ses propres qualités et des leçons que l’on peut en tirer : la médiathèque Françoise Sagan, réalisée dans le 10ème arrondissement de Paris. Et je ne peux qu’exprimer mes doutes quant à ce que va apporter le projet d’Europacity au Nord de l’agglomération parisienne.

Jean-Pierre Charbonneau
urbaniste, consultant en politiques urbaines ou culturelles
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’urbain présente une infinité de situations. Mais les projets qui en découlent sont eux-mêmes loin d’être d’égal intérêt face aux enjeux sociaux, politiques ou économiques. Je tiens donc à célébrer une réussite du fait de ses propres qualités et des leçons que l’on peut en tirer : la médiathèque Françoise Sagan, réalisée dans le 10ème arrondissement de Paris. Et je ne peux qu’exprimer mes doutes quant à ce que va apporter le projet d’Europacity au Nord de l’agglomération parisienne.

Pièce urbaine rare et sorte de bijou précieux à l’usage de tous, la médiathèque est située au cœur d’un îlot, à une des extrémités de la rue populaire du Faubourg Saint-Denis. Elle s’inscrit dans un site complexe formé d’un square assez banal et des bâtiments de l’ancien Carré Saint-Lazare. Ce dernier fut hôpital, puis prison pour femme avant de redevenir hôpital et de fermer ses portes il y a quelques années. Le programme a consisté en la création d’une médiathèque, d’un gymnase, d’une école maternelle, d’une crèche et d’un centre social : un pôle d’équipements publics au service des habitants des quartiers alentours.

Auparavant totalement fermé du fait de ses usages, la transformation du site a permis que bâtiments nouveaux et édifices historiques organisent avec subtilité le passage d’une fonction à une autre, d’un espace à un autre, d’une histoire à une autre. Des parcours internes fluides et généreux relient salles et placettes dont l’une, intérieure, est réellement magique. Les autres sont partagées avec le quartier, l’ensemble formant une pièce urbaine exceptionnelle, traversée de toutes parts et entretenant de multiples liens avec l’extérieur alors qu’elle était auparavant close. Les bâtiments anciens ont été rénovés et offrent des espaces lumineux et accueillants, étroitement imbriqués avec les nouvelles constructions. L’ensemble est d’une grande beauté, les volumes et les espaces respirent l’attention à l’utilisateur, à son bien-être, l’ouverture aux gens et au monde. Et l’on ressent le même soin dans les services offerts par la médiathèque. En effet, elle est en symbiose avec la sociologie cosmopolite du quartier : des enfants de toutes les couleurs, des gens âgées, des étudiants étrangers, des personnes probablement sans-papiers, tous trouvent là un endroit accueillant dans une ambiance apaisée…

Un lieu comme un cadeau non seulement aux utilisateurs mais aussi au quartier tout entier. On considère souvent à juste titre que le tableau de l’urbanité est noir. La médiathèque Françoise Sagan le contredit et raconte que l’on peut produire des projets positifs pour la ville et la société urbaine. Il faut juste le faire bien, par des actions qui ont un sens y compris social et politique et complètent, relient, transfigurent, offrent…

A une autre échelle, le centre-ville de Saint-Denis a été rénové dans les années 2000. Le but était double : redonner un centre accueillant et actif à un site difficile et fragile et s’inscrire dans ce secteur de l’agglomération parisienne comme un des leviers de son dynamisme.  Pour ce faire la complexité urbaine a été abordée grâce à uns stratégie portée par les élus et qui comportait 43 projets reliés et traitant de tous les domaines : l’habitat, les espaces publics, le commerce, la vie sociale et culturelle, les transports, le tourisme… Il furent conduits avec un souci de cohérence avec le territoire autour, d’attention aux usages, aux fonctions et aux liens, de mise en valeur de ce qui était déjà là. Et pour qu’habitants et acteurs soient impliqués, dans une ville où la pauvreté contredit la participation même à la vie sociale, une attention particulière a été apportée à écouter, concerter, discuter, s’appuyant sur l’évolution du centre pour mettre en partage l’action publique dans la ville toute entière.

Le projet Europacity interroge. Situé à proximité de l’aéroport de Roissy, sur le « Triangle de Gonesse », il s’agit de la création d’un pôle de loisirs, culture, commerces et hôtels sur une surface de 80 hectares. Quel que soit le professionnalisme des acteurs, je doute de la capacité de quiconque de mesurer les conséquences sur l’environnement en termes d’activités, de commerce, d’emploi…Au contraire, ne s’agit-il pas d’une action guidée par la facilité de construire là où il n’y a rien, au contraire du projet de réparer ce qui est déjà là ? Pourtant  La Courneuve, Aubervilliers, Sevran, Aulnay et d’autres le mériteraient bien eu égard aux difficultés urbaines, économiques et sociales auxquelles elles sont confrontées. Mais cela demande du temps, de la mesure, la capacité à mener des actions cohérentes entre des acteurs aux enjeux différents, la prise en compte de la complexité du déjà là…Europacity est au contraire conçu dans son emprise et, là où il est situé, on voit bien qu’il peut rapporter gros. La seule question qui compte n’est-elle pas « en quoi ce projet va t’il contribuer à améliorer fortement le territoire alentour et non en accélérer la dégradation » ? Certes, le maître d’ouvrage n’a pas lésiné sur les explications concernant l’insertion du projet dans le secteur : concertation, appel à des experts justifiant toutes les allégations, comparaisons, un sociologue de renom a même été mis à contribution pour dire qu’il y avait là « l’occasion d’inventer une nouvelle urbanité ».

Mais au-delà des slogans et des effets de « publicité urbaine», la réponse n’est pas évidente et le danger bien réel. Rappelons seulement les propos qui, dans les années 60, étaient destinés à vendre les grands ensembles : « la ville dans la nature… ». Plus près de nous : la « canopée » des Halles. S’agirait-il de deux conceptions opposées du développement et de l’urbain ? Assurément et elles méritent une véritable confrontation.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
À Saint-Étienne, le maire et le poison de la calomnie
Dans une enquête que Gaël Perdriau a tenté de faire censurer, Mediapart révèle que le maire de Saint-Étienne a lancé une rumeur criminelle, dont il reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une pure calomnie, contre le président de région Laurent Wauquiez. À l’hôtel de ville, des anciens collaborateurs décrivent un quotidien empoisonné par la rumeur, utilisée comme un instrument politique.
par Antton Rouget
Journal — France
L’encombrant compagnon de la ministre Pannier-Runacher
Des membres du ministère d’Agnès Pannier-Runacher sont à bout : son compagnon, Nicolas Bays, sans titre ni fonction, ne cesse d’intervenir pour donner des ordres ou mettre la pression. En outre, plusieurs collaborateurs ont confié à Mediapart avoir été victimes de gestes déplacés de sa part il y a plusieurs années à l’Assemblée nationale. Ce que l’intéressé conteste.
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Morts aux urgences, pédiatrie sous l’eau, grève des libéraux : la santé au stade critique
Covid, grippe, bronchiolite : l’hôpital public vacillant affronte trois épidémies. En pédiatrie, dix mille soignants interpellent le président de la République. Côté adultes, les urgentistes ont décidé de compter leurs morts sur les brancards. Et au même moment, les médecins libéraux lancent une grève et promettent 80 % de cabinets fermés.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Un vaste mouvement social s’installe chez Arc en Ciel, sous-traitant du nettoyage
À Paris, Puteaux et Lyon, des salariés d’Arc en Ciel, une grosse entreprise de nettoyage présente dans de nombreux sites publics, sont en grève. En creux, c’est le recours à la sous-traitance dans les gares, les universités ou les hôpitaux qui est mis en cause.
par Yunnes Abzouz

La sélection du Club

Billet de blog
L’animal est-il un humain comme les autres ?
Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ».
par Jean Galaad Poupon
Billet de blog
Abattage des animaux à la ferme. Nous demandons un réel soutien de l’Etat
Solidarité avec Quand l’Abattoir Vient A la Ferme : Depuis 2019, la loi autorise les éleveurs, à titre expérimental, à abattre leurs animaux à la ferme. Ils n’ont toutefois bénéficié d’aucuns moyens dédiés et doivent tout à la fois assurer les études technique, financière, économique, sanitaire. Respecter les animaux de ferme est une exigence collective. Nous demandons un réel soutien de l’État.
par Gaignard Lise
Billet de blog
Canicule : transformer nos modes d’élevage pour un plus grand respect des animaux
L’association Welfarm a mené cet été la campagne « Chaud Dedans ! » pour alerter sur les risques que font peser les vagues de chaleur sur la santé et le bien-être des animaux d’élevage. Après des enquêtes sur le terrain, des échanges avec les professionnels de l’élevage, des discussions avec le gouvernement, des députés et des eurodéputés, Welfarm tire le bilan de cet été caniculaire.
par Welfarm
Billet de blog
Le cochon n'est pas un animal
Pour nos parlementaires, un cochon séquestré sur caillebotis dans un hangar n'est pas un animal digne d'être protégé. C'est pourquoi ils proposent une loi contre la maltraitance animale qui oublie la grande majorité des animaux (sur)vivant sur notre territoire dans des conditions indignes. Ces élus, issus des plus beaux élevages politiciens, auraient-ils peur de tomber dans l'« agribashing » ?
par Yves GUILLERAULT