DIRE BREL

Jacques Brel insufflerait-il un amour de la vie qui manquerait ? Un comédien récite des textes tirés d’entretiens ou de chansons, un violoncelle et un piano rappellent des mélodies inoubliées. « Dire Brel » est un spectacle subtil et un intense moment d’émotion.

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Jacques Brel insufflerait-il un amour de la vie qui manquerait ? Un comédien récite des textes tirés d’entretiens ou de chansons, un violoncelle et un piano rappellent des mélodies inoubliées. « Dire Brel » est un spectacle subtil et un intense moment d’émotion. Olivier Lacut en a assuré la mise en scène. Il confie que tout au long de sa vie, (est-il le seul ?) le chanteur l’a accompagné. Il n’a pas tenté de se substituer à lui mais il raconte des mots et des phrases dont il exprime le sens comme on extrait un jus. Ainsi renaissent intacts les sentiments profonds et doux ressentis jadis à l’écoute de « Ne me quitte pas », ou du « Plat pays ». Ainsi en ressort l’humanité qui les traverse.

« Les vieux ne meurent pas, ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps… ».

Quand il était vivant, mon père ne cessait de penser à cette chanson, qui lui rappelait les personnes connues dans l’enfance et peu à peu disparues.

Le comédien ne chante pas. Il laisse au spectateur la liberté de fredonner en silence, dans sa solitude intérieure. Les textes/poèmes sont récités avec tendresse, avec énergie parfois. La mélodie suit son propre chemin, à côté. Le piano de François Bettencourt rythme, apaise ou stimule les sentiments qui ne cessent de naître, parfois de la seule évocation des premières notes d’une chanson. Le violoncelle de Julie Sévilla-Fraysse précède la parole, la renforce, la relaie. Il plonge le spectateur dans un monde de sensations. Puis, de temps en temps, le rythme des mots et des instruments s’accélère, envahissant tout l’espace de la scène et de la salle.

« Ce soir j’attends Madeleine… »

Comment ne pas penser à cette incroyable énergie que donnait Brel dans ses concerts ? Mené avec talent par Olivier Lacut et ses musiciens, « Dire Brel » est le titre de ce spectacle intense. Il ne sombre pas dans la facilité dangereuse que serait la reprise des chansons de l’artiste disparu. La tâche serait difficile et peu souhaitable tant ce qu’il offrait de son cœur et de son corps était incomparable.

Les trois créateurs sur la scène ne font qu’un, dans un jeu continu et vivant entre les sons, la musique, la présence même des instruments et des corps. Tous au service de la parole, des messages, des agacements, des saillies parfois de l’auteur. Le choix des textes et la mise en scène procèdent d’un montage subtil, juste et efficace. On en mesure la difficulté au long d’une création où le spectateur est moins un voyeur écoutant et passif qu’un acteur impliqué, emporté dans un moment qui le concerne tout entier.

En ressort un personnage, Brel, qui, quarante ans après, continue de générer des émotions allant du sourire à la tristesse, qui échappe à toute vulgarité bavarde, même quand il chante les putains d’Amsterdam. Un personnage qui sait partager ses doutes, ses douleurs, sa soif de liberté, son appétit de vivre.

« Ne me quitte pas, je t’inventerai des mots insensés… »

Des vers dont on comprend d’autant plus la signification que l’on connait la fulgurance de sa vie. Un personnage qui nous donne envie d’être humain, d’accepter d’être humain. Avec nos faiblesses, avec nos libertés possibles aussi, pour peu que l’on prenne conscience de la saveur de vivre. Message post-mortem précieux quand l’ambiance n’est guère à l’enthousiasme, quand il est plus aisé de porter des jugements définitifs et qui séparent, de faire tomber des couperets plutôt que d’admettre la complexité des êtres, leurs contradictions, leurs possibilités aussi.

Le spectacle est jubilatoire. Bien sûr parce que Brel a accompagné en partie l’histoire personnelle de chacun. Il n’est pas de phrase, de début de mélodie qui ne nous incite à en poursuivre le récit. Mais Olivier Lacut et ses musiciens donnent aussi avec talent à voir et ressentir la poésie, la douceur, la grandeur du message que Brel nous transmet. Qu’est-ce que je peux, je dois faire de ma vie ?

Les vieux de mon père sont morts. La pendule du salon de chez mes parents s’est tue. Une vieille femme passe chaque jour dans la rue en promenant sa frange de vieille jeune fille.

Mais on a tous attendu Madeleine qui n’est jamais venue. On a été Jeff et pensé qu’on n’était bon qu’à s’foutre à l’eau. On aurait tous aimé parler ainsi de notre plat pays à nous, y mettre des mots aussi beaux. Le spectacle nous console en nous rappelant que le Grand Jacques l’a fait pour nous.    

« Rêver un impossible rêve »

Quelle formidable énergie que de quitter une vie pour en écrire une autre. Notre destin est-il inaccompli ou seul Brel pouvait-il s’écrire un nouvel avenir ? La leçon de liberté et de sensibilité qu’il laisse est d’autant plus précieuse qu’il est parti jeune et adorait la vie. Une existence qui ne fut pas un long rire compulsif mais témoigna de sa capacité à ressentir le monde et ceux qui l’entouraient. Sans toujours les ménager mais toujours en les aimant, tels « les vieux amants ».

 

*Dire Brel : Les Déchargeurs, scène des arts et de la poésie, 3 rue des Déchargeurs, Paris 1er   

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