Eloge du désordre, de l'échange, de l'anticipation... et de la contradiction

De l’aveuglement comme mode d’anticipation Qu’est-ce qui nous guide donc pour que collectivement nous soyons si peu capables de prendre au sérieux ce qui va advenir pourtant de manière inéluctable ? Hier le réchauffement climatique étaitquasi certain. Ses conséquences sont à présent bien tangibles partout dans le monde.Certes il est difficile de réagir contre un phénomène planétaire. Mais de nombreux sujets témoignent ici aussi de la difficulté que nous avons à anticiper.
De l’aveuglement comme mode d’anticipation

 

Qu’est-ce qui nous guide donc pour que collectivement nous soyons si peu capables de prendre au sérieux ce qui va advenir pourtant de manière inéluctable ? Hier le réchauffement climatique étaitquasi certain. Ses conséquences sont à présent bien tangibles partout dans le monde.

Certes il est difficile de réagir contre un phénomène planétaire. Mais de nombreux sujets témoignent ici aussi de la difficulté que nous avons à anticiper.

Prenons l’exemple des finances publiques des collectivités locales. Depuis vingt ans, chaque ville, chaque équipe politique a pris à cœur d’équiper, de moderniser. Des investissements considérables ont été faits, la plupart du temps financés par l’emprunt. Peu à peu l’endettement a augmenté, des économies ont certes été faites mais sans commune mesure avec la réalité budgétaire. Où en sommes-nous à présent ? Il n’y a plus d’argent dans les villes. Ou plutôt il y en a mais chez les acteurs privés, le public étant souvent dans une phase drastique d’assainissement financier. Nous avons dépensé plus d’argent que nous en avions. Alors les jeunes professionnels qui arrivent ne disposent plus des budgets minimums nécessaires à une action sérieuse. Et nous n’avons pas pour autant résolu des problèmes urbains qui, à l’image des villes et de la société,évoluent, changent de nature. Alors que nous sommes si forts en calcul, n’aurions nous pu faire les additions et nous préoccuper de ceux qui allaient venir après nous ? Comment vont-ils affronter ces phénomènes urbains que nous ne pouvions connaître mais qui ne manqueraient pas d’advenir ?

 

 

Autre exemple : depuis quelques années, à l’occasion des pics de pollution, l’on recommande aux personnes âgées et aux enfants de rester à la maison, on n’interdit pas aux voitures de rouler. Où est la raison ? Pourtant nous connaissons depuis longtemps ces phénomènes et leurs conséquences sur la santé publique. Nous aurions pu nous y préparer, les anticiper, prendre les mesures, les décisions nécessaires. Nous avons bien fait des trams, investi des sommes considérables. Mais avons-nous été à la hauteur du problème ? Ce sujetn’est pas que politique et nous savons bien qu’il est aussi économique car nous produisons des voitures. Mais il touche plus largement la société : qu’est-ce qui l’anime, quelles sont ses valeurs, comment peut-elle se réguler, agir, avec quelle réactivité ?

 

La présence des voitures a diminué dans les grandes villes. Peu à peu des modes de déplacement alternatifs prennent des parts de marché conséquentes. Mais à quel prix ? Combien de temps, quel budget pour augmenter de 5% la part destransports en commun dans les déplacements ? A Copenhague la part des vélos dans les déplacements est de 30% et devrait passer d’ici 3 ans à 40 ou 50%. Est-ce si révolutionnaire, si insupportable et comment il se peut que notre société française, si prompt à donner des leçons au monde,mette autant de temps à réagir, à évoluer face à des problèmes qu’elle pourrait pourtant parfaitement maîtriser ?

 

 

Des périphéries informelles à nos villes européennes, en ligne directe

 

Depuis trente ans, des sommes considérables ont été mises dans la rénovation des quartiers en difficultés. Mais en réalité, nous avons d’abord du apprendre à affronter le problème, au-delà du montant des sommes dépensées dont du coup il faut se demander si elles ont toujours été bien utilisées. Il a fallu comprendre comment maintenir des commerces, créer des espaces publics, apporter un service de transport efficace, améliorer le logement, réussir à écouter les habitants ; et puis savoir analyser ce qui est en jeu, mesurer la nature des moyens humains ou financiers à mettre en face, coordonner les partenaires, les actions, impliquer la population… En fait nous avons appris à affronter la complexité de la ville, du travail sur la matière urbaine. Et les résultats dans ce domaine sont encourageants, même s’il en est tout autrement sur les plans sociaux ou économiques.

 

 

Or dans le même temps, ailleurs, dans certains pays du sud, les périphéries des grandes villes ne cessent de s’agrandir de manière informelle, de s’étendre sur des territoires éloignés des centres, parfois sans eau ni électricité, souvent sans services sanitaires ou sociaux. Ces nouveaux quartiers peuvent certes abriter des communautéstrès actives, mais ils sont aussi des lieux où les conditions de vie sont souvent déplorables, le terreau sur lequel germent problèmes sociaux ou de délinquance, parfois à grande échelle. Réalité déjà de beaucoup de villes, ce phénomène ne cesse de s’amplifier.

 

Doit-on considérer que ce n’est pas notre problème, que c’est loin ? Ou, sans qu’il soit même question de solidarité, ne devons-nous pas prendre conscience que cette situation ne nous est pas étrangère, qu’elle est à notre

porte, que ces banlieues sont déjà nos banlieues ? Il n’est que de voir les flux migratoires pour s’en convaincre. Que deviendront-elles dans quelques années et comment les acteurs locaux pourront-ils apporter des solutions, alors qu’ils peinent déjà aujourd’hui à aborder des problèmes bien plus graves que ceux que nous avons à affronter en France. Et ils ont moins d’argent, moins de professionnels, moins de savoir acquis. Doit-on seulement nous focaliser sur notre territoire ou considérer qu’agir là-bas, utiliser ce que nous avons appris pour aider les acteurs locaux à affronter les problèmes ou anticiper ce qui pourrait arriver, y ajouter des moyens, ce serait aussi construire des réponses pour ici. Cette difficulté à mesurer l’importance des faits, à prendre conscience de la proximité dans laquelle nous sommes tous et qui est une des réalités du monde actuel, est peut-être là encore une sorte d’autisme.

 

 

 

Des vertus du désordre

 

Pour autant, ne croyons pas qu’un tel échange de pratiques ne devrait se faire que dans un sens. Il y a beaucoup à apprendre de ces mêmes villes qui ne sont pas informes mais multiformes. Un exemple en est donné par la capacité qu’elles ont souvent à produire de l’urbanité, de la vivacité par leur désordre même.

 

 

Nous n’avons, en France, de cesse de règlementer, de contrôler, de vérifier. Nous passons beaucoup de temps à établir des règles qui parfois sont obsolètes avant d’avoir été appliquées. Pourquoi ? Parce qu’une règle est établie en fonction de circonstances. Or une ville, à l’image de la société, est en mouvement continu, elle évolue sans cesse. Elle n’est jamais terminée, achevée et c’est heureux. Les conditions changeant, la règle n’a souvent plus aucune valeur, quand elle n’est pas carrément contre productive, beaucoup d’énergie devant être dépensée pour agir face à des problèmes urbains ou sociaux complexes, malgré des règles qui par nature ne peuvent intégrer la complexité, la contradiction, la négociation, le conflit, tous éléments constitutifs de l’urbain.

 

Que signifient ces multiples règles censées donner la loi et éviter les excès ? Une ville est faite d’accumulations, de contradictions, d’excès parfois. C’est ce qui lui donne sa sève, son charme, sa vie. Justement, dans de nombreuses villes ou quartiers d’Amérique latine, les bâtiments dans les rues ne sont pas de hauteur égale et il n’est pas rare de voir une petite tour côtoyer une maison à deux étages ; les couleurs, les enseignes ne sont pas uniformes ; les dimensions, le rapport à la rue, les formes des rez-de-chaussée ne sont pas donnés à l’avance par la somme des réglementations, toutes établies pour de très bonnes raisons. Et pourtant cela marche. Des petits jardins improbables accompagnent le passant, des commerces actifs et désordonnés donnent la vie à la rue, les entrées d’immeubles peuvent être tout à fait accueillantes, le piéton marche sur le trottoir ou la chaussée et la voiture circule tant bien que mal, les handicapés trouvent leur place…Bien entendu, il s’agit d’autres pays, d’autres cultures. Mais ne pourrions-nous en tirer quelques enseignements ? Il est facile, rassurant même d’établir des règles. Cela permet de ne se préoccuper que de sa propre logique, de ce que l’on maîtrise, que l’on connaît, sans le confronter à la contradiction, à la complexité. Plutôt que des règles, ne vaut-il pas mieux avoir des projets que l’on conduit avec attention, sur lesquels les débats qui s’exercent en continu, les décisions contextuelles prises,remplacent l’application de recettes qui ne répondront jamais à la complexité de l’urbain, aux contradictions qui le fondent, à son évolutivité naturelle. Vit-on mieux dans nos quartiers neufs que dans certaines villes du Nord ou du Sud qui se construisent ou se sont créées sans beaucoup de règles ? Où est la plus grande inventivité, dans une ville nouvelle de l’agglomération parisienne ou à Bogota (Colombie) ou Copenhague ?

 

Cette question n’est pas neutre car le choix de la règle conduit à mettre les moyens notamment humains, l’attention sur sa construction et son respect, non sur des thèmes tels que la modernité, la complexité, l’acceptation de la différence, de l’inattendu, de l’inventivité…Dans quelle société urbaine vivons-nous et quelles sont ses priorités, ses valeurs, qu’entend-elle défendre à l’heure actuelle ?

 

 

Paris le 30 septembre 2008

 

Texte à paraître dans la revue « Pouvoirs locaux »

 

 

 

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