La ville comme un remède, prendre soin de la ville

Il faut prendre soin des villes et de leurs habitants Quel est le sens d’une telle prise de position, quels choix politiques et de société induit-elle, sur un sujet aussi déterminant et urgent que complexe ? Ne serions-nous pas dans un moment d’évolution des politiques urbaines ?

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On construit de nouveaux quartiers, de nouvelles infrastructures, réhabilite les centres historiques, répare les effets sociaux et urbains liés aux grands ensembles des années 60, complète l’offre en transports publics… Cependant, sur d’autres thèmes -les espaces publics, le logement- on intervient seulement sur des territoires circonscrits, laissant les quartiers banals, c’est-à-dire la majorité du territoire des cités, évoluer sans projet, sans stratégie. On se contente d’un équipement et d’une gestion minimums (enlever les ordures, veiller à la sécurité…) et porte peu d’attention à la qualité de vie.

 Faire projet dans chaque quartier

Or c’est partout que se déploie la vie citadine, que des problèmes d’urbanité ou d’environnement sont à résoudre. L’heure est donc à se préoccuper de tous les territoires, de tous les espaces et donc de tous les habitants. Tel quartier n’a pas de trottoirs, sa place centrale n’a pas été réparée depuis des décennies, dans telle rue il n’y a aucun arbre et l’école est hors d’âge…On a pris, depuis longtemps, conscience qu’il fallait réinvestir les territoires en friche (les Docks de Londres, les quais de Bordeaux…). On a parlé de faire la ville sur la ville. A présent, l’on doit s’attacher à aborder l’existant, patrimonial ou non, vide ou habité, car le banal n’est pas indigne d’approches urbaines. Il a besoin d’être amélioré, transformé et que, par des projets, on prenne ainsi soin de ses occupants : des habitations, des espaces publics, du patrimoine ordinaire, des usages, des équipements, un réseau numérique, des jeux pour les enfants, des transports publics…

Montpellier Métropole, territoire en développement, construit 5000 logements par an pour accueillir l’augmentation de population. Dans les nouveaux quartiers, l’attention est portée au bien-être grâce à la présence de parcs, l’approche écologique de l’habitat, l’accès par des lignes de tram, etc. Le Maire, Philippe Saurel, a souhaité que l’on prenne soin également des quartiers existants. Ainsi sont nés les Plans d’Actions de Quartiers, démarche globale mise en œuvre dans le but de favoriser la qualité de la vie locale. Suite à une approche concertée des usages, des améliorations notamment de l’espace public, sont proposées, discutées et réalisées en un temps limité à trois ans. Une rue principale rénovée avec de grands trottoirs, la place aménagée au service de l’animation locale, les parcours vers les écoles sécurisés, les cheminements vélos renforcés, des plantations, des bancs : tout ce qui fait que l’on vit mieux et répond à des attentes souvent très anciennes est réalisé.

Prendre soin c’est se préoccuper de la vie quotidienne y compris des déplacements

Mais une telle approche doit prendre en compte la réalité du mode de vie contemporain. Ainsi, les mouvements entre centre et territoires environnants se sont accrus. On habite à un endroit, fait ses courses ou travaille ailleurs, les enfants eux-mêmes doivent se déplacer. S’en suit la place accordée à la voiture, devenue essentielle en dehors des grandes villes où les transports publics peuvent jouer un vrai rôle. Face à cela, les attentes des habitants sont contradictoires. Ils exigent que l’on fasse plus pour la qualité de vie : urbains assumés, ils demandent de vivre bien là où ils sont. D’autre part, on doit tenir compte de la voiture, qui a pris une telle place dans l’espace physique et mental qu’on hésite parfois à marcher quelques centaines de mètres. Cette attente est courante et s’appuie notamment sur une production de l’urbain ancienne et basée sur l’utilisation de la voiture, alors que la qualité de vie n’est pas enseignée, normée.

La conscience du caractère planétaire de l’enjeu environnemental ne cesse de grandir, l’idée aussi que les villes peuvent participer aux solutions plutôt que faire partie des problèmes. Pour cela, les politiques urbaines doivent soigner les territoires et la planète et déconstruire peu à peu un système, qui occupe le terrain au sens propre, au profit de réponses de mobilité adaptées. Se déplacer en voiture n’est pas un destin et bien des villes ont mis en place des stratégies différentes. Ainsi Copenhague table, dans les nouveaux quartiers comme Nordhaven, sur un objectif de 40% des déplacements en vélos. L’espace et le réseau sont organisés dans ce but, les budgets nécessaires étant réservés pour créer des passerelles, des voiries adaptées ou des parkings vélos. Le paysage et les usages s’en trouvent bien sûr différents d’en France où la part des vélos dépasse guère 5%. En appui, le Copenhagen Urban Space Action Plan, conçu avec les services de la Ville pour créer une stratégie de qualification des espaces publics, a du coup intégré le vélo et en est un des leviers de développement dans toute la ville.

 Assumer le rôle social et politique

Mais les cités ne sont pas que des lieux de travail ou de résidence, de mobilité. Elles ont un rôle accru d’expression de la vie sociale et politique. C’est d’ailleurs là que les conflits se donnent à voir. Ainsi les manifestations multiples qui, dans un rôle cathartique plus ou moins violent, informent sur les tensions et les revendications. Les difficultés sociales aussi s’y montrent de manière crue, comme en témoigne la présence des SDF dans les espaces urbains. Une mise en visibilité mais aussi une condition peut-être plus favorable pour y remédier, si l’on dépasse le désarroi qu’elle engendre. Car les cités ont des problèmes, mais elles ont aussi des ressources humaines, institutionnelles, financières. Et pour ces raisons, c’est aussi là qu’une part des questions environnementales peut trouver des réponses, par exemple dans l’adaptation aux évolutions climatiques.

 Adapter les stratégies aux changements

Le monde change, les attentes aussi. Les politiques urbaines doivent suivre et faire leur révolution dans les actes. Si leur objectif est de prendre soin, les politiques sectorisées, autistes doivent disparaître : on fait du logement ici, des transports là, sans attention aux conséquences ailleurs. L’essentiel des budgets part trop souvent dans des investissements illusoires ou somptuaires. Prendre soin c’est d’abord chercher une meilleure qualité de vie, favoriser les initiatives dans les quartiers, avec des squares, des transports efficients. Améliorer progressivement l’accessibilité passe par des solutions concrètes, adaptées au contexte. Or prévalent souvent les approches fonctionnelles et il faut se disputer pour supprimer quelques places de stationnement au profit d’un trottoir confortable, négocier pour conserver un arbre menacé par une construction médiocre, limiter le nombre de voies pour ne pas couper un quartier en deux. Une telle approche attentive est en général mise en œuvre dans les nouveaux secteurs. Elle est loin d’être générale ailleurs, dans les quartiers banals.

Quels critères pour définir la qualité de vie ?

Pourtant la qualité, l’attractivité d’une cité est aisée à percevoir et se ressent même tous les jours. Mais les politiques urbaines s’appuient sur une croyance que l’indice magique est l’évolution de la population. Le projet politique est alors de tenter par tous les moyens d’éviter qu’elle ne baisse. Cela étant, un certain nombre de cités européennes verront leur population diminuer de manière inéluctable. Doit-on en prendre acte et concevoir une autre stratégie fondée sur d’autres attendus, ou s’obstiner à tout prix à courir après un but inatteignable bien qu’il aspire énergie et budgets ? Les chiffres du peuplement ne sont que ce qu’ils sont, un baromètre pour connaître la réalité et ses tendances. Dans un ouvrage intitulé « La théorie du Donut », Kate Raworth recommande de ne plus considérer le PIB pour mesurer le développement d’un pays. En effet, il n’est que comptable et ne tient pas compte ni de l’humain ni des effets collatéraux sur la planète. Il est temps de donner sa juste place au chiffre de la population et d’imaginer des stratégies qui en assument les variations. On pourra alors se concentrer sur un objectif plus opérant, plus fondamental et adapté à la réalité. C’est là que la recherche de cités territoires de vie à améliorer prend toute sa pertinence et son actualité. Ou comment faire que les enjeux urbains soient au service des enjeux politiques, sociaux et maintenant énergétiques ?

Eviter l’uniformité des réponses

Les réponses ne peuvent être partout les mêmes et doivent être adaptées aux contextes. Ainsi, la Métropole de Bordeaux a conduit de grands projets comme les rives de la Garonne. J’ai aussi accompagné l’administration dans l’élaboration de nouvelles modalités d’aménagement des espaces publics. Le but était que les réalisations répondent aux usages, que partout la nature soit intégrée, que l’existant soit valorisé et que l’on porte attention aux coûts en réalisant la juste transformation. En fait, cette politique, qui maintenant se poursuit, a été le moyen d’aborder le sujet du « prendre soin » à l’échelle de la métropole. Plus de 200 projets sont réalisés ou en cours selon cette méthode, qui a nécessité aussi la formation des personnels en charge de la production des espaces.

Une approche semblable a été conduite à Montreuil, en banlieue parisienne. Ville populaire ayant peu d’argent, elle possède aussi des quartiers anciens en très mauvais état. Il s’est agi, avec la politique des « petits espaces publics autrement », les PEPA, de mettre en place les méthodes permettant d’améliorer rapidement la vie locale, à coût modéré et en répondant aux attentes des publics. Les réponses apportées vont de la transformation complète à la simple gestion différente, au service des usages. Cette politique pragmatique se poursuit sur l’ensemble de Montreuil, plusieurs dizaines de transformations ayant été ainsi faites en quelques années.

Tout projet fonctionnel doit être générateur de qualité urbaine

L’enjeu est de réparer la ville existante. Il est aussi de veiller à ce que tout projet qui touche à l’urbain soit générateur de qualité d’usages et d’ambiance et n’assure pas seulement sa fonction initiale. Ainsi une ligne de tram est un moyen de transport mais elle peut avoir un impact négatif sur les quartiers traversés. Pour y répondre, il faut intégrer que tout lieu appartient à un système complexe et que tout acte a des répercutions qu’il faut anticiper pour lutter contre. Transformer un site existant n’est pas faire acte esthétique mais s’attaquer à cette réalité et la faire évoluer par le projet. Prendre soin d’un quartier existant, c’est comprendre comment il vit, quels sont ses problèmes, que sont les demandes, que peut-on proposer ?

Périgueux, ville moyenne de 35000 habitants, possède des atouts mais présente aussi des difficultés comme bien des villes françaises : les voitures omniprésentes, le commerce déclinant, des résidents souvent dans la campagne proche, des moyens humains et économiques limités. Une stratégie urbaine a été élaborée à partir du projet politique. Des orientations ont été définis : renforcer le centre, améliorer la vie dans les quartiers, développer le secteur gare, rapprocher la cité de sa rivière. Les compétences de la ville ont été mobilisées, une gouvernance mise en place sous la responsabilité du Maire, Antoine Audi, des études menées sur la vingtaine de projets, accompagnées d’une concertation continue. Le réseau de transport a été restructuré, libérant de l’espace, la politique de stationnement réorganisée. L’approche, globale, concerne les espaces publics, l’implantation dans le centre d’un village commercial, l’animation, la culture... Des plannings précis sur trois ans, d’ici fin 2019, encadrent le passage à l’acte de projets achevés ou en cours tandis que des Plans d’Actions de Quartiers sont conduits.

Une nouvelle ère de l’urbanisme où l’on prendrait soin de la ville habitée

Déjà, dans certaines villes anciennes, on se préoccupait de l’eau, de l’air, de l’hygiène. Hausman s’est attaché, à Paris, à la santé et aux modes de vie urbaine. Plus tard, les cités jardins ont eu pour but de créer des quartiers qui alliaient la qualité du logement à la ville et les avantages de la campagne. D’autres époques ont suivi et même la Charte d’Athènes avait, à l’origine, des objectifs similaires. Entre les objectifs, les réalisations et le passage du temps : bien des questions ressurgissent. Cela sera-t-il semblable dans les villes chinoises très centralisées, planifiées et construites sur une certaine déconstruction sociale, dans les villes informelles où la recherche du soin passe moins par l’action publique que par des initiatives individuelles ou communautaires ?

Portant attention à la ville habitée on touche à la vie des habitants et doit donc affronter contradictions et conflits. Car les attentes ne sont pas consensuelles comme en témoigne la contradiction apparente entre confort et accessibilité en voiture. Il n’y a pas de recette pour aborder ce sujet très politique qui touche à la démocratie. Mais des méthodes de débat et d’écoute, des lieux d’arbitrage doivent être mis en place, donnant un contenu rénové à la politique urbaine.

Ce fut le cas dans le centre-ville de Saint-Denis par exemple. L’omniprésence de la voiture, une population pauvre, une grande richesse culturelle, un commerce déclinant…La volonté politique était de redonner de la qualité et du dynamisme à ce cœur de la seconde ville de l’agglomération parisienne. Les usagers du centre ? Les résidents, les visiteurs, les commerçants, les pompiers, les aidants et bien d’autres encore. J’ai eu à traduire, avec l’administration, la demande politique en un projet urbain réorganisant les activités au profit d’un centre fonctionnant mieux, attractif et apaisé. Pour y parvenir, 43 projets ont été menés de front et coordonnés en un temps court. Pour cela, il a fallu organiser la fabrique urbaine : un comité de pilotage réuni chaque semaine pendant 6 ans, des maîtres d’œuvre, une méthode de concertation systématique pour chaque projet. Le résultat pour l’ouverture du Mondial de Rugby 2008 : les espaces publics revisités, les transports, le stationnement améliorés, la halle du marché rénovée, des manifestations culturelles durant tout le temps de la transformation…

Jusqu’à un certain point, mettre en débat les orientations, les projets, les demandes, impliquer est une façon de faire co-habiter. Tout le monde n’est pas d’accord au départ. Il ne faut pas gommer les dissensions mais au contraire les donner à voir. L’écoute des autres points de vue montre la nécessité d’arbitrer dès lors que l’on veut aller vers une amélioration significative et non figer une situation.  Et du résultat découle la confiance ou non entre les publics et l’action publique, les élus, l’administration. En ce sens, en un temps de montée des populismes, où tout ce qui est énoncé est censé être vrai, le soin peut être un levier pour favoriser la confiance en la vie collective, en de nouvelles valeurs, précieuses face à l’incrédulité chronique.

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