Bidonville à Nairobi, une leçon de vie

Aller faire pipi en pleine nuit sans lumière, dans la seule toilette bancale existant, qui ne ferme pas, sert à des dizaines de familles et qu’il faut vider à la main : telle est la situation courante à laquelle sont confrontés les habitants d’un des bidonvilles de Nairobi, Madoya.

Narobi, une association d'amis impliqués dans leur quartier © jean-pierre charbonneau Narobi, une association d'amis impliqués dans leur quartier © jean-pierre charbonneau
Il faut imaginer ce que cela peut représenter pour les jeunes filles. Alors, une association d’amis, quelques femmes et une majorité d’hommes d’une trentaine d’années, anciens joueurs de football, tous nés ici et qui continuent d’y vivre, ont construit de leurs mains d’autres toilettes que, fièrement, ils font visiter.Les rues sont en terre battue. Il y coule, quand le temps est sec, des ruisseaux d’une eau grise et malodorante. Plusieurs fois par jour, y passent des groupes d’écoliers qui se rendent à l’école dans leurs uniformes impeccables. Il leur est difficile de réviser leurs leçons le soir, quand la lumière donnée par les ampoules est chiche, qu’ils vivent à quatre, six ou plus dans une cabane en tôle ondulée de moins de dix mètres carrés, sans fenêtres. Le même groupe de jeunes gens a donc mis en place des heures de soutien scolaire, qu’ils assurent en partie eux-mêmes. Il fallait un lieu pour cela. Aidés financièrement par une ONG, ils ont construit un local vaste, équipé de fauteuils en plastique bleu et de tables en bois. Les enfants trouvent là non seulement une aide pour les devoirs mais aussi un endroit où ils ont de l’espace pour de multiples activités. Du coup, leurs dessins décorent la tôle ondulée des murs intérieurs.

A l’extérieur, ce qui fait office de rues pourrait être immonde. Mais les jeunes gens ont imaginé un système astucieux de collecte des déchets. Pour quelques centimes seulement (les habitants sont très pauvres), ils récupèrent, trient et en nourrissent des cochons qu’ils élèvent dans un bâtiment construit par eux. Pour les fêtes de fin d’année, les cochons sont vendus, ce qui crée un petit pécule pour la communauté. Quelques poules et des plantations de légumes complètent cette drôle de ferme urbaine.

On vit nombreux dans une seule pièce, séparations en tissus, lits superposés. L’espace est utilisé au mieux mais la vaisselle, la lessive se font dehors, entre les cases, dans des cuvettes en plastique. Pas de tout à l’égout, pas d’eau courante ni de robinet auquel s’alimenter. Les familles se fournissent par bidons de 20 litres d’une eau d’une pureté douteuse (car on commerce aussi à Madoya). Victor, Steve et les autres espèrent que l’assainissement arrivera un jour. Ils montrent là où les réseaux devraient passer, sans bien en savoir l’échéance. Les communautés n’ont guère confiance en les institutions, les considérant à tort ou à raison comme corrompues.  Celles-ci à l’inverse craignent les habitants des bidonvilles. Dans ces conditions, le dialogue est difficile et les projets restent assez flous. Règne pourtant un certain optimisme et une réelle volonté que les choses s’améliorent.

Les ONG, très présentes, participent de diverses façons à améliorer la vie locale : éducation, équipement, vie culturelle…Elles ne se connaissent pas toujours, ni ne se coordonnent. Or, compte-tenu des conditions urbaines, sociales ou sanitaires, il est essentiel que les moyens aillent au bon endroit au bon moment si l’on veut des résultats à la hauteur de problèmes. Pour rappel, près de 60% des habitants de Nairobi vivent dans des « slums » qui couvrent moins de 6% du territoire. C’est dans cette ville aussi que se situe l’une des plus grandes décharges à ciel ouvert d’Afrique, Dandora, dans laquelle des êtres humains dont des enfants, trient, ramassent, transportent dans des conditions sanitaires épouvantables.

Il est difficile de tirer de cela des conclusions. Déjà cela interroge nos comportements d’occidentaux : l’électricité est régulièrement coupée à Nairobi sans que cela ne génère l’indignation exprimée en France si des ménages sont privés d’électricité quelques heures du fait d’un orage violent. A l’inverse, alors que le sujet des plastiques est d’une actualité brûlante, le Kenya a tout simplement interdit les sacs plastiques.  Une des leçons que donne Madoya est le caractère concret, vivant de la situation. Nous ne sommes pas dans l’abstraction mais dans la vie réelle, avec la nécessité de trouver des solutions, de s’attacher aux fondamentaux et d’agir en inventant si nécessaire. Bien sûr la pauvreté existe, il y a des problèmes de santé, l’environnement n’est guère pris en compte. Mais on peut aussi mesurer l’inventivité, la volonté et l’humanité de ce  qui reste une belle leçon d’engagement au service d’une communauté.

Que pouvons-nous apporter ? Déjà être modeste et à l’écoute d’acteurs qui connaissent bien mieux que nous le terrain. Ils  et apportent à leur manière des réponses adaptées à leurs attentes quand nous avons tendance à parler technique, dispositifs d’assainissement, électricité, création de rues... La bonne volonté d’occidentaux souhaitant « servir » ne tombe pas toujours juste et déstabilise parfois une société locale construite à partir de ses tensions mais aussi de ses qualités et ses énergies. Les ONG et autres acteurs bienveillants sont souvent impliqués dans leur logique propre et peu enclins à vérifier s’ils pourraient faire autrement, à se coordonner et se couler dans la réalité du terrain. Pourtant l’évolution des bidonvilles est réelle. A quelques encablures, l’un d’entre eux a engagé un processus d’amélioration : ses logements peu à peu se transforment en impliquant les habitants, l’assainissement a été réalisé puis la rue pavée, des arbres ont été plantés avec les écoles, des petits squares ont été réalisés, qui sont gérés par la communauté. Ne pourrait-on pas tirer ici quelques leçons de ce pragmatisme ?

Texte à paraître dans le numéro 23 de la revue Tous Urbains (PUF Ed.)

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