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Billet de blog 15 sept. 2008

Rythmiques de la vie urbaine

Jean-Pierre Charbonneau
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Par Chris Younès et Jean-Pierre Charbonneau

L’habitabilité n’est pas seulement dépendante du logement. Elle se mesure aussi à la qualité urbaine, c’est-à-dire à la manière dont on vit la ville, ses rues, ses trottoirs, ses places, ses jardins, ses cours, ses espaces interstitiels, ses recoins…

Ces lieux participent des rythmiques des existences qui passent du mobile à l’immobile, de l’intime au commun. L’habitabilité est donc fortement liée aux possibilités de passages d’un espace à un autre, d’une échelle à une autre, aux limites entre les lieux, aux distances qui les séparent. Ainsi, les maisons, les quartiers ne peuvent être dissociés de leurs territoires de proximité, de leurs « entours ». Et les déplacements, les croisements quotidiens répétés contribuent à la constitution d’un territoire en partage. Le chez soi du foyer, de la demeure, de l’habitation urbaine est l’endroit d’où on se meut et auquel on retourne, une pause dans un enchevêtrement de flux et de réseaux. Plus ou moins permanent, plus ou moins choisi ou subi, il est indissociable des lignes de mobilité qui le traversent et le vivifient. Jean Rémy insiste sur l’importance d’associer une sociologie des flux à une sociologie des lieux de fixation. Il parle de l’« automobilité » qui implique des modes multiples : non plus le primat de la voiture mais la revalorisation des formes amènes de déplacements (piétons, vélos, des transports en commun), incluant la possibilité des arrêts, des changements de rythme dans une cinétique à la fois technicisée et capable d’accueillir l’imprévisible ou l’échange. On est loin d’une conception qui voyait dans l’espace public un territoire seulement fonctionnel, voué à l’automobile pour l’essentiel. Ces dérives ont produit des espaces non gérés, non entretenus, « décérébrés », car dépourvus du sens dont ils auraient pu être porteurs, éloignés de l’idée qu’ils pourraient constituer un patrimoine urbain autant que social. Il existe à présent une conscience du rôle des espaces urbains dans le confort citadin. Mais l’on doit valoriser à la fois leur statut de lieu d’usage sédentaire et leur capacité à (re)constituer des continuités de déplacements dans la multiplicité et la décomposition urbaine. Tout projet de territoire qui les rendrait impossibles ou difficiles fabriquerait alors des conditions « d’inhabitabilité ».

L’espace public est au centre des préoccupations, trop peut-être au regard de certaines réalisations. Chacun y va de son aménagement, et l’on voit fleurir des mobiliers aussi colorés qu’éloignés du contexte dans lequel ils s’implantent. Des matériaux luxueux, appareillés de manière exubérante, décorent les sols, quand les voitures ne sont pas garées sur des dalles de calcaires, reflétant que l’on a choisi l’écume (le visible, le paraître) au détriment du fond (les usages, le sens y compris dans ses contradictions). A côté, la plupart des rues ne sont pas traitées, les trottoirs sont encombrés, les carrefours sont toujours calculés pour les circulations des voitures, les places sont des parkings…Il existe souvent cette double croyance que les espaces publics ne sont que les places principales et que l’usage citadin ne concerne que le loisir, le repos. On traite la place de la mairie avec toutes les apparences de la qualité, mais pas le reste qui continue à n’être que fonctionnel ! Or, les lieux publics sont plus que cela, puisqu’ils accueillent la vie de la ville et de ses habitants. C’est là que l’on se déplace, à pied ou par d’autres modes de transports. L’on s’y rend au travail, on les emprunte pour mener ses enfants à l’école ou pour aller faire ses courses. On s’y retrouve aussi à l’occasion de fêtes ou de manifestations politiques, s’y expriment la liesse ou la tristesse collective. Ils sont les sites emblématiques d’une cité mais aussi tout ce qui fait le charme de ses quartiers. L’on s’y rencontre mais l’on s’y confronte également, car comme toute société, l’espace public est fait de conflits, de contradictions entre des groupes de personnes, entre des âges, des usages. Il est de ce fait soumis parfois à rude épreuve et l’on doit en tenir compte quand on l’aménage. Mais cela lui confère aussi le rôle positif de vecteur possible de l’apaisement des tensions qui traversent notre société.

Milieu d’usages citadins, il accueille tout ce qui est nécessaire à la bonne marche et à l’irrigation du système-ville. Ce sont bien sûr les différents types de mobilités, qu’il s’agit de faire cohabiter, mais aussi bien d’autres pratiques, quotidiennes ou exceptionnelles, et puis des services qu’assurent les pompiers, les gestionnaires des multiples réseaux, les garants de la propreté, de la sécurité. Car il est un élément essentiel du corps complexe que constitue la ville : les commerces, les équipements, les hôpitaux sont alimentés grâce à lui… En fait, loin de n’être qu’espace de représentation, l’espace urbain porte en lui-même sa richesse, ses potentialités comme ses difficultés. En ce sens, travailler cette matière revient à traiter les différents facteurs qui la composent : le commerce, l’habitat, les transports, la vie locale, l’économie, la vie politique etc. C’est également faire face aux contradictions : le piéton et l’automobiliste, le jeune hyperactif et le vieillard fatigué, le commerçant souhaitant voir les automobiles au pied de sa porte et le représentant de résidents attentif à un site apaisé… On voit alors que l’action publique ne peut se résumer à la seule réalisation d’aménagements somptuaires, symboliques et très localisés mais qu’elle doit prendre en compte tout le territoire et toutes les pratiques dans leur complexité et leurs paradoxes. C’est une question de pertinence par rapport au thème et d’efficacité au regard de sa vraie dimension.

C’est dans ce sens que l’équipe Charbonneau, Younès, Compagnie du Paysage, a abordé la commande qui lui était passée d’étudier l’espace public et le paysage pour l’élaboration du SCOT de Plaine Commune[1]. Ce territoire possède des qualités mais il est encore marqué par l’histoire de sa constitution, en conséquence d’une urbanisation centrée sur Paris, la ville capitale, et selon une vision fonctionnaliste, prédominante après-guerre. Ont été produits des espaces ségrégationnistes et discontinus, souvent hostiles aux piétons. Les infrastructures ont nié les milieux environnants, les quartiers ont souvent été mal reliés… Les propositions cherchent donc au contraire à couvrir l’ensemble du territoire en ses caractéristiques, notamment les liens entre les échelles, les lieux de la mobilité, les centralités (celles des villes ou des quartiers, celles générées par les grands équipements, les concentrations de commerces, les pôles d’échange…). En même temps, elles s’appuient sur le rôle social de ces espaces pour préconiser d’en aborder la complexité même et la transformation comme une occasion de renforcer le lien social. Le territoire de Plaine Commune est vaste et l’enjeu de son habitabilité est partout. Or, il ne peut être question de tout refaire, de tout modifier. Les orientations privilégiées décrivent donc une stratégie permettant de créer du confort à grande échelle, en s’appuyant sur ce que Plaine Commune possède de vitalité et d’intensité. Il s’agit d’apporter des réponses spécifiques à chaque lieu, en préconisant des degrés de transformation adaptés, tenant compte des résistances et ressources déjà là pour n’ajouter que le nécessaire, et ce pour un effet réel dans un temps acceptable. Dans certains cas même, le seul changement d’usage sans travaux lourds est privilégié, comme faire d’une voie rapide une promenade urbaine par exemple.

L’habitabilité trouve dans les espaces publics un vecteur précieux d’amélioration et, à l’image de la société urbaine, n’est pas figée. Sa recherche doit donc être une quête continue. Mais on ne peut se contenter d’en attendre des résultats à long terme. Comment alors permettre rapidement que la coexistence des choses, des personnes et des groupes sociaux soit améliorée ? Comment lutter contre les ségrégations, contre la fabrication de lieux inhospitaliers qui enferment ou rendent impossibles l’expression de l’individualité comme les relations aux autres ? Cela passe par des solutions pragmatiques, acceptant l’imperfection, le provisoire, échappant aux totalisations closes car le métis, le divers qui constituent les milieux urbains, ouvrent des possibles féconds. Il faut tirer parti de l’hétérogène, des altérités, des singularités, rapprocher ce qui est séparé, sans forcer ni imposer, résister aux divisions, aux homogénéisations, favoriser les porosités. Enfin il faut mettre cette démarche au cœur de l’action publique, condition pour qu’il y ait cohérence entre espace public virtuel et espace physique.

Texte à paraître dans la revue Urbanisme


[1] Rapport « espaces publics et paysages urbains », 2005-2006

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