L'Urbain avec ses pieds

Les écrivains ont souvent évoqué leur expérience de marcheur et les sensations qu’elle a fait naître en eux. Pour un professionnel de l’urbain aussi, la ville et ses espaces s’empruntent à pied.

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Marcher dans une rue, un quartier, une ville est un voyage. Un ami me racontait prendre chaque jour un parcours différent pour se rendre à pied de son domicile, dans le quartier Saint-Jean à Lyon, à son travail à la Partdieu. Spectateur de la ville et de son évolution, il a pu voir les berges du Rhône passer d’un parking géant à un long parc linéaire, les vélos faire leur apparition, le cours Garibaldi, à l’origine plutôt un tunnel devenir un boulevard arboré, le quartier d’affaire se transformer peu à peu jusqu’au spectacle impressionnant des travaux en cours.

Les écrivains ont souvent évoqué leur expérience de marcheur et les sensations qu’elle a fait naître en eux. Pour un professionnel de l’urbain aussi, la ville et ses espaces s’empruntent à pied. Bernardo Secchi, grand urbaniste italien, parlait de « faire de l’urbanisme avec ses pieds ». Marcher, arpenter est une des conditions pour exercer ce métier, en tout cas si l’on a le souci de l’exercer plutôt bien.

Déjà, en marchant, l’on prend conscience du contexte du site et notamment des qualités existantes. «Tiens, il y a là de beaux arbres ! On va les conserver et organiser autour l’espace que l’on doit créer. Le point de vue sur le paysage est magnifique ! Prévoyons de le renforcer dans notre projet. Le point d’eau déjà là sera utilisé pour faciliter l’écoulement en cas de forte pluie. De plus il apportera tout de suite de la vie et les grenouilles, installées depuis un moment, seront contentes ! ». Pour qui, comme moi, considère la table rase comme une grave erreur, parfois un drame, marcher est l’occasion de connaître ce qui préexiste, rend attentif aux valeurs que porte en lui un site. L’on engagera alors un dialogue avec lui et conservera ce qui peut l’être, transformera ce qui doit l’être. Une attitude aux répercutions très concrètes puisqu’elle vise à améliorer un territoire à partir de son caractère (paysager, social, culturel, fonctionnel), échappant à l’attitude du démiurge qui entendrait inventer de toute pièce ce qui doit advenir. On évitera ainsi la tristesse liée à la perte du charme d’un lieu du fait de travaux inutiles, les regrets générés par la destruction d’un bois, la disparition irrémédiable d’une maison.

Marcher évite bien des confusions et un terrain en pente n’est pas identique à un terrain plat. Ce pourrait être une évidence si le recours fréquent à la photo aérienne, à des conceptions vues d’en haut ne produisaient des erreurs graves. La conséquence ? « Pourquoi mon école est-elle entourée de murs de soutènement en béton ? Pour rattraper les niveaux ? D’accord la cour de récréation est plate. Mais comme elle est creusée dans le terrain en pente, il a fallu l’enserrer dans des murs qui retiennent les terres. Et vous avez vu les plantes ? Elles poussent péniblement dans des bacs. Heureusement que je ne fais pas mon jardin comme ça ! » Pourtant, les plans montraient un bâtiment en rectangle, une jolie entrée sur la rue, une façade coquette et colorée et beaucoup de vert autour. Il y avait bien de drôles de traits entourant l’édifice mais, pour un non-initié, ils n’étaient pas lisibles. La conséquence est que dorénavant et pour longtemps, des enfants seront contraints d’étudier là, des enseignants d’y exercer. Un plan ne traduit pas la réalité. Il faut d’autant plus arpenter, découvrir, ressentir que l’utilisation croissante du numérique laisse à penser que ce qui est représenté, en 3D notamment, est le réel. Or le visible lui-même n’est pas tout d’une situation. Un site est fait de pratiques, de mémoires, de tensions. Il existe de ce que l’on y fait seul ou avec d’autres, de ce qui y a été vécu, des espoirs que l’on met en lui, des conflits qu’il renferme. Entre le commerçant, les résidents et les jeunes, entre les piétons et les trottinettes …

A pied l’on fait connaissance avec un lieu. On rencontre des maisons, des espaces, des objets. On peut leur attribuer des noms par similitude : mail, place, rue, école, habitation, banc…On peut les comparer avec d’autres situations et juger de ce qui pourrait être amélioré. On rencontre des gens aussi. Entamer une discussion, écouter les demandes, les témoignages, la colère parfois, enrichit le visible du savoir apporté par les paroles et complète ainsi le portrait du territoire. On touche à sa dimension immatérielle, à son récit, lesquels ne sont pas donnés tout de suite mais participent à sa personnalité. Faire projet doit alors en tenir compte. En ce sens, il me souvient la leçon que le réel m’avait donnée alors que j’étais Chef de Projet des Minguettes à Vénissieux. Un des quartiers, La Darnaise, était formé à l’origine de 15 tours identiques posées sur de maigres pelouses. Pour lui donner un caractère résidentiel et améliorer la vie locale, l’on devait réaliser des squares autour de chaque groupe de trois tours d’habitations. Le but était aussi de favoriser le « vivre ensemble » (je reviendrai plus tard sur cette expression). Jamais l’idée n’était venue de séparer la population des hommes de celle des femmes. C’est pourtant ce qui s’est passé. Les squares ont été utilisés seulement par les femmes et les enfants, les hommes adultes et les jeunes préférant l’espace de la rue, probablement plus visible.

Pour l’urbaniste et quiconque s’intéresse à l’évolution urbaine, marcher est un des moyens de percevoir l’ambiance et ce qui se joue. « En empruntant cette rue, j’ai vu que le dernier commerce avait fermé. Les gens ne font plus leurs courses ici à pied mais en voiture dans le Casino de la périphérie ! ». La volonté sincère de redonner de la vie au quartier va se heurter à cette réalité. On pourra tenter de lutter contre l’installation d’autres hypermarchés à l’extérieur, chercher le moyen d’activer la rue et les rez-de-chaussée. Mais l’équation est difficile, parfois impossible. « Des équipements publics en plus ? On en a déjà trop ! Faire venir les petits artisans ? Mais eux-mêmes s’installent déjà dans les zones d’activité ! ». La question se pose aujourd’hui d’admettre que certains lieux ne seront plus comme avant, même concernant l’habitat, lorsque l’on voit peu à peu des maisons se dégrader, des volets rester fermés.

Les grandes tendances urbaines se perçoivent à pied. Les petits travers de la vie quotidienne aussi se découvrent en marchant. On remarque les bancs cassés, les poubelles brûlées, les arbustes rabougris, les dépôts d’ordure sauvages. Il est alors possible d’y remédier, considérant que l’urbanisme n’est pas une discipline sophistiquée qui ne devrait pas mettre les mains dans le cambouis. « Je suis content de voir que les gens se sont approprié la place. Mais il faudra rajouter des bancs ! L’un d’entre eux est cassé, il faudra le réparer. Des groupes ont investi le porche. On devra veiller à ce que l’ambiance ne dégénère pas et faire passer les agents du nettoyage plus souvent ».

Faire de tels promenades attentives, aux aguets dit-on, avec des personnes souffrant de handicaps moteurs est instructif. Il est alors possible de toucher du doigt tout ce qui les entrave dans leur déplacement : des bordures trop hautes, des largeurs de passage trop faibles, des escaliers infranchissables. Après ce qui s’apparente à une course d’obstacles à laquelle ces personnes doivent participer au quotidien, on n’implantera plus jamais un panneau, un poteau au milieu du trottoir, on vérifiera où sont rangées les poubelles, que deux poussettes peuvent bien « se croiser ». Et l’on ne déposera plus ni sa trottinette ni son vélo au milieu du chemin. Tout cela parle de cohabitation, traite de la mesure d’espaces alloués à chaque usage.

Or le pas est aussi une mesure de distance. Dans ce nouveau quartier en construction, à proximité de la gare, la question se pose de la manière dont on va se déplacer. S’en suit comme toujours une discussion sur la place respective des piétons, des vélos, des transports publics et de la voiture. Mesurant le temps qu’il faut pour aller de l’extrémité du quartier à la gare en marchant, il s’avère être de 10mn environ. C’est le temps qu’il faut pour traverser justement la partie historique du centre-ville piéton. Qu’en déduire ? Que beaucoup de déplacements se font volontiers à pied dans les quartiers anciens mais de manière moins spontanée dans les sites nouveaux. On peut l’utiliser aussi comme un argument. Ainsi à Lyon, dans les années 90, la volonté avait été d’apaiser fortement le centre Presqu’île et, en conséquence, d’y diminuer la présence de la voiture. Elle était encore la reine à cette époque et à chaque réunion publique, revenait le souci que l’on devrait marcher un peu. En effet, la distance à parcourir pour traverser à pied la partie Nord, de la Saône au Rhône, était considérée par certains comme trop grande. En y regardant de plus près, le constat a été fait qu’elle était en réalité la même que celle qui va de l’extrémité du parking du centre commercial Carrefour, en périphérie, jusqu’à l’entrée du magasin. Convaincant ?

L’urbain avec ses pieds n’est pas toujours une partie de plaisir. Traverser la Porte de La Chapelle entre Paris et Saint-Denis, au milieu des autoroutes, des terre-pleins, des échangeurs, sous les ponts, dans la pollution et avec le bruit assourdissant des camions fait partie des expériences certes inoubliables mais rudes. C’est pourtant le lot quotidien de certains usagers qui doivent l’emprunter par nécessité. L’on y découvre de la vente de drogue, des SDF, des dépôts d’ordures, situation commune à beaucoup de territoires. En avoir conscience invite à prendre garde à ne pas reproduire de situations urbaines semblables, à combattre même les projets techniques ou faits à partir de dessins vus d’avion. Fascinants de dextérité, leur réalisation peut parfois être une catastrophe. Est-il exagéré d’obliger leurs concepteurs à arpenter le terrain et à vérifier les conséquences de leurs chefs d’œuvre ?

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