L'usager, l'urbaniste, le médiateur et le gilet jaune

Tandis que les gilets jaunes enflamment des espaces publics de Paris, le sujet d’un débat : « Maîtrise d’usages : fin de la maîtrise d’ouvrage ? ». Deux mondes se côtoient. Celui des gens qui ne comprennent pas pourquoi ils gagnent si peu et on les entend si peu et celui des responsables de l’urbain, qui font avancer le rouleau compresseur des changements.

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Ils les ont planifiés et, au mieux, cherchent avec difficulté à toucher les « habitants » (mot magique), au pire s’auto-congratulent d’en avoir fait émerger « la parole ». Ces deux mondes sont-ils destinés à s’ignorer ? Doivent-ils nécessairement se situer sur des terrains à partir desquels ils ne peuvent trouver matière à débattre puis à construire ?  

Pourtant, si l’on écoute la parole politique, on entend en boucle un langage qui apparemment s’en soucie : « Faire une ville pour l’homme », « impliquer les habitants dans le mouvement de leur cité », « développer la démocratie locale ». Les slogans ne manquent pas, qui traduisent souvent une envie sincère. Dans les faits, c’est une autre histoire. Alors, on fait appel à des médiateurs.   

Ce n’est pas sans présenter des dangers : prétendre que tout est possible, organiser des débats hors sol, sans tenir compte des budgets ou des temporalités. Il est courant aussi que ce qui existe prenne un statut mythique et devienne intouchable, que l’évolution devienne taboue, la discussion impossible malgré les difficultés qu’il faudra bien un jour affronter. Un processus qui, impliquant des acteurs utilisateurs, devait aider à nourrir une transformation inévitable s’en trouve empêché. C’est que la parole aura été confisquée et sera devenue d’évangile. Or il n’y a pas une mais des paroles, autant que d’habitants (plus même car on réagit autrement que l’on soit à pied ou en voiture).

La mode est aux usages, faut-il s’en plaindre ? Oui s’il s’agit de sanctifier une situation car des fonctions doivent être améliorées (les transports publics, les livraisons…), des pratiques confortées (traverser la rue, être dans un espace rafraichi…). D’ailleurs il n’y a pas un mais des usages, multiples, exprimés par des personnes qui ne représentent qu’elles-mêmes, ce qui est déjà bien. De ce fait, pour approcher la réalité d’une situation urbaine, les conflits, les contradictions doivent s’exprimer, ne pas être occultés en laissant croire que tout va bien, qu’il y a par nature consensus. La controverse et le débat ayant été exprimés, un habitant verra alors que ses préoccupations sont reçues mais qu’il co-habite avec d’autres dont il aura entendu le point de vue. Il se sentira plus citoyen. Du coup, dès lors que l’on recherche des réactions sans démagogie, on ne recueille pas une seule parole car la complexité sociale, urbaine, politique, environnementale ne peut être synthétisée en un concept unique. Si tel était le cas, le réel avec ses nuances et ses doutes s’en trouverait déshabillé, effaçant les divergences entre les intérêts de chacun. Qui y a-t’il en effet de commun entre un commerçant qui veut que l’on se gare devant sa porte et une personne âgée cheminant sur un trottoir étroit ? Pourtant, il peut y avoir un terrain d’entente dès lors que chacun connait le point de vue de l’autre. Entendus collectivement et énoncés, ils décrivent la complexité du réel urbain sans effacer les contradictions qui en font la richesse. L’évolution alors peut être envisagée mais sur des bases partagées, enjeux, difficultés et limites étant connus de tous.

Car si les usages sont subjectifs, ils doivent aussi évoluer dès lors qu’ils génèrent des pathologies. Ainsi la présence d’une catégorie de population peut être empêchée ou un minimum d’harmonie se révéler impossible. De plus, le monde, les pratiques bougent. Nous ne sommes plus au 19ème siècle, quand la déambulation se faisait à pied ou en voiture à cheval. Et qui aurait prévu que les cabines téléphoniques disparaîtraient ?

Le sujet des usages doit être pris non comme un diktat mais comme une approche du réel permettant d’agir dessus, de le transformer avec une certaine pertinence. La connaissance que l’on récolte devient une photographie évolutive du terreau, du contexte sur lequel on travaille, une nourriture pour concevoir le changement. Mais il est nécessaire de l’aborder dans un esprit d’éveil, d’ouverture et d’écoute, dans la position non d’un animateur mais de l’organisateur des conditions d’un travail en commun. Illustrant de manière lisible, simplifiant les problématiques, le but est de partager le même niveau de connaissance, et donc de transformer son propre langage pour comprendre les autres et être compris par eux. Alors les réflexions peuvent être éclairées, la production féconde et le lien tissé pourra se poursuivre aux diverses étapes du processus, jusqu’aux réalisations finales.

Il n’est pas aisé d’éveiller l’intérêt pour des sujets qui ne sont pas essentiels pour tous. « Je suis un individu, j’ai mes problèmes, mes attentes, pourquoi me poser ces questions ? ». La situation peut être en décalage. Mais doit-on manipuler ou reconsidérer notre position ? Ne faut-il pas écouter et se demander si l’on ne vend pas de l’urbain à des gens qui ont besoin d’autre chose ? L’expression des gilets jaunes en témoigne : il y a parfois un gouffre entre les réponses et les attentes. Il faut l’entendre et se demander si la collectivité fait le bon choix : l’argent, doit-il être mis sur le granit ou sur la résolution des problèmes des gens ? Un peu des deux ? Mais on sait faire de l’urbanisme, alors…

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