Texaco…et après?

Au début des années 90, Patrick Chamoiseau écrivait Texaco, livre excellent qui allait obtenir le prix Goncourt.

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(Photo: un quartier informel d'Aréquipa au Pérou)

Il y décrivait la vie du quartier de Fort-de-France éponyme, du nom de l’usine propriétaire du site. On l’appelait alors bidonville quand on le nommerait aujourd’hui « quartier informel », alors que cette situation s’est multipliée dans le monde. Loin de prendre un caractère larmoyant, cet ouvrage racontait l’humanité du quartier par la voix de la narratrice, Marie Sophie Laborieux, elle-même très impliquée dans la société locale. Une histoire  riche, complexe, faite de joie, de tensions, de rebondissements, de drames…la vie d’une petite société.

« L’En-ville lie et relie, chaque bout est lié à l’autre, pas de ravines, pas de falaises, pas de rivière qui coupe, tout est lié et relié…»*.

Bien sûr Texaco est fait de passages, de cabanes, de son rapport au terrain (en pente), aux autres quartiers. Mais le livre montre, parfois crûment, qu’il est déjà fait de ses habitants, de leurs modes de vie, leurs relations, leur énergie, leur rapport au pouvoir…Et sa « créolité » même est féconde, qui fait qu’un lieu est constitué de multiples couches visibles et invisibles, intimement reliées et qui lui donnent justement sa valeur, bien plus que son aspect. L’espace n’est pas que physique ou social, formé de maisons, de pavés, de bancs, de la relation que les individus entretiennent entre eux. Une ville, un quartier c’est d’abord une humanité, pour le meilleur et pour le pire, dont l’espace urbain est un des réseaux de vie d’ailleurs également mémoriel et poétique. Car les venelles de Texaco portent le témoignage des conflits qui ont émaillé sa création, la trace de ceux qui, comme le père de Marie-Sophie Laborieux, y ont vécu toute la richesse d’une vie d’homme.

J’ai fait un rêve. Le jardin de mon enfance était vide, les murs secs, les plantes tristes comme à l’hiver. Vide. Et tout à coup des personnages, des fantômes familiers sont apparus et l’ont illuminé. J’ai alors compris que ce lieu d’apparence austère était en fait habité par la mémoire toujours présente de ceux qui l’on façonné, pratiqué, enrichi et que cela continuerait. 

Plus de 20 ans après, la leçon de Texaco a t’elle été entendue ? La production urbaine prend-elle en compte la dimension humaine, alors que l’on parle de plus en plus d’«empowerment ». Certes le terme de concertation est revendiqué par tout le monde, mais ne cache t’il pas souvent une certaine démagogie, une pratique qui relèverait plutôt de l’animation ? En réalité, le mode de production de l’urbain, qu’il soit public ou privé, à l’échelle occidentale ou mondiale, se préoccupe peu du déjà là, des lieux habités pourtant majoritaires. On construit du neuf, on développe, selon des principes rationnels ou technocratiques voir seulement financiers. Il est courant d’utiliser la facilité de recettes prémâchées, de règles unificatrices, de technicités éprouvées. On prend peu en compte la complexité de la vie sociale, l’humanité de l’urbain.

Pourtant, apporter une réponse généralisable à ce constat serait non seulement prétentieux mais aussi une erreur. En effet, chaque situation est unique. En revanche, il est intéressant de partager quelques pistes de solutions. Situées, datées, elles ont permis, à partir du sujet de l’espace public, d’aborder la connaissance des contextes, d’intégrer mieux les attentes, les pratiques, de faciliter l’évolutivité des usages. Chaque fois, la manière de produire de la transformation s’en est trouvée modifiée.

Mon parcours d’urbaniste est passé par Lyon, ou j’ai été conseiller technique pour les espaces publics en une époque où on ne les considérait guère. J’y ai appris à redonner de la qualité d’usages en des sites devenus fonctionnels, à travailler sur tous les thèmes, sur tous les lieux de la métropole amenés à « bouger », à comprendre les modes de production de l’urbain. Peu à peu, l’enjeu de la dimension humaine, la conscience du visible et de l’invisible, m’ont conduit à approfondir le savoir sur les sites avant que de les transformer, au-delà de leurs fonctions apparentes. Quels usages préexistaient, quelle était leur histoire, comment étaient-ils perçus, vécus ? Pour cela, des rencontres, l’écoute des paroles dans leurs contradictions (l’oralité comme mode de savoir l’espace et de description), des visites de terrain ont été développées, des études sociologiques commandées. Il est intéressant de comprendre la dimension immatérielle des lieux et que l’on aborde la réalité, le sens autrement. Pour cette raison, des textes ont été commandés à des écrivains**, des récits à des dessinateurs de BD*** avant que l’on ne transforme les lieux.

« Dans ce que je dis il y a le presque-vrai et le parfois vrai et le vrai à moitié. Dire une vie c’est ça, natter tout ça (…) Et le vrai-vrai naît de cette tresse. »*

Cette matière complexe, ce savoir brut cumulé ont constitué une certaine description du lieu y compris dans ses contradictions, ses conflits parfois. C’est à partir d’elle, de ce corpus hétérogène que des concepteurs ont été sollicités pour faire projets, nourrissant ceux-ci d’une approche improbable mais assumée du contexte. Le principe d’échanges entre projets et publics a ensuite été poursuivi tout le long des études, amenant les propositions à être discutées, disputées parfois, précisées peu à peu.

Quelques décennies et plus d’un millier de réalisations après, une des conclusions : doit-on toujours tout transformer ? Peu à peu, je me suis intéressé au non aménagé, aux améliorations temporaires, évolutives comme la vie urbaine. Deux Festivals des Jardins de Rue ont par exemple été organisés, qui consistaient à coloniser en partie de voies trop larges par des carrés de jardin posés sur la chaussée et conçus par des créateurs. Cette approche a impliqué le temporaire, une gestion différente, la conservation d’une partie de l’existant…Elle a participé à l’ouverture du champ des moyens à disposition pour améliorer, ou « comment aider un site reconnu comme difficile à évoluer vers un état plutôt meilleur ». On peut le transformer totalement si nécessaire ou l’améliorer si cela suffit. Loin de l’idée de finir, de résoudre le problème et plutôt dans l’esprit de « traiter »**** la difficulté comme on traite une blessure, sans le but vain de guérir pour toujours le patient (le site). Car alors on ne lui reconnait pas la possibilité d’évoluer, à l’image de la vie !

Bien des pratiques sont maintenant à l’oeuvre en ce sens en France et ailleurs. Une infinité d’autres restent à inventer, non seulement qui ouvrent le champ des possibles mais aussi permettent d’accompagner de manière adaptée des initiatives qui échappent aux collectivités, comme dans les quartiers informels.

On touche là au mode de production de l’urbain. Il doit évoluer et c’est la tâche à laquelle je participe dans les villes pour lesquelles je suis missionné. En France, le temps présent est très favorable à une telle évolution, pour des raisons cumulées d’attente sociale et de diminution des budgets. Le développement accéléré des villes du Sud est aussi une occasion à ne pas rater et l’Etat indien par exemple lance un programme d’aide auprès de cent villes de son territoire. Mais une autre actualité vient bousculer les modes de production bien huilés. Les déplacements de populations du fait des guerres conduisent à la création de véritables villes accueillant plusieurs milliers de personnes. On pense qu’elles sont temporaires. Est-ce si vrai et n’assiste t’on pas à la naissance de sortes de proto-cités ? En tout cas elles nécessitent d’être organisées afin de permettre une vie urbaine la plus humaine possible, fut-elle transitoire. A ce titre, ce qui se passe à Calais mériterait qu’on y réfléchisse plus que comme un phénomène temporaire que l’on résoudrait par l’exclusion ou l’inattention. (7850)

*  Texaco, Patrick Chamoiseau. Ed. Gallimard, p139 et 321

**Lyon, ville écrite, des lieux et des écrivains, Ed. Fayard

*** Lyon quartiers BD, Ed. Glénat.

**** Je ne suis pas le père de cette idée mais ne me souviens plus de la personne qui me l’a faite connaître. 

Texte à paraître dans le numéro 12 de la revue Tous Urbains. http://jpcharbonneau-urbaniste.com

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