La vie en rose

J’ai un problème, j’aime la peinture mais ne parviens pas à comprendre son utilisation pour décorer la ville. Quelques explications ou plutôt quelques exemples. Il y a longtemps, je travaillais dans les grands ensembles. Je me suis alors demandé pourquoi l’on peignait des fleurs multicolores de trente mètres de haut sur les HLM. Etait-ce pour que l’on se sente comme dans un joli jardin ?

La vie en rose © jean-pierre charbonneau La vie en rose © jean-pierre charbonneau
J’ai un problème, j’aime la peinture mais ne parviens pas à comprendre son utilisation pour décorer la ville.  

Quelques explications ou plutôt quelques exemples.

Il y a longtemps, je travaillais dans les grands ensembles, plus précisément comme Chef de Projet des Minguettes. Je me suis alors demandé pourquoi l’on peignait des fleurs multicolores de trente mètres de haut sur les HLM. Etait-ce pour que l’on se sente comme dans un joli jardin ? La tâche n’était-elle pas hors d’échelle alors que la déambulation se faisait au milieu de barres et de tours implantées sur le sol comme des sucres sur une table, sans arbres, sans végétation autour ? Ou était-ce parce qu’il fallait cacher que les immeubles étaient dans un bien mauvais état ? En tout cas, une des conséquences involontaires était que cette explosion de couleurs montrait que dans ces bâtiments, dans ces quartiers, il y avait des HLM et que l’on n’était pas bien riche. Des résidents d’immeubles cossus n’auraient jamais accepté que l’on travestisse ainsi leur propriété !

Cette orientation de l’action publique urbaine était courante à l’époque, qui consistait à maquiller les bâtiments. On savait qu’il y avait d’autres problèmes : l’éducation, les logements en mauvais état, les montées d’escalier sales, les façades fatiguées, les espaces publics vastes et vides, les transports longs et saturés, l’insécurité, le chômage…Mais on ne savait pas vraiment comment s’y attaquer. Il était plus simple de passer des mois à deviser collectivement (concertation oblige) de dessins imaginés par les enfants des écoles (éducation culturelle oblige). Les spécialistes dans l’art de produire des dessins monumentaux les réalisaient ensuite. Ce qu’ils devenaient après quelques années, quelques mois d’intempéries ? C’était une autre histoire. Avait-on pour autant résolu les problèmes des habitants, des quartiers ? Après les deux ou trois ans qu’avait duré l’opération et la satisfaction première, peu de choses avaient changé. Peut-être un peu plus de détritus aux pieds de bâtiments un peu plus dégradés. Et bien sûr la présence de fleurs miraculeuses sur les pignons des immeubles, poussées sans terre ni engrais.  Des projets s’attaquant aux vraies questions et à la bonne échelle avaient bien commencé à être réalisés par certains architectes. Banlieue 89 était passé par là. Mais en dehors de ces exceptions, la réponse était souvent du maquillage. Et quand le maquillage coule, le visage des façades stigmatise encore plus ceux qui habitent là.

Heureusement, avec le temps, les villes qui le voulaient et possédaient une ingénierie suffisante, ont appris à affronter la complexité du sujet. On s’est mis à agir sur tous les thèmes à la fois et les résultats obtenus ont prouvé que rendre agréables et urbains des grands ensembles ne se fait pas à coups de pinceaux.

Est-on parvenu pour autant à en faire des quartiers comme les autres ? Restons modestes. Certes la prise de conscience des enjeux urbains a eu lieu et les améliorations pour la vie quotidienne sont réelles. On peut s’assoir sur des bancs à l’ombre des arbres, emmener ses enfants à l’école sur de larges trottoirs, prendre un bus qui arrive à l’heure. Mais on est loin d’avoir traité les problèmes sociaux, comme en témoignent les évènements récurrents. Au moins, les fleurs de trente mètres de haut, censées apporter à l’habitant et au passant gaité et optimisme, sont-elles passées aux oubliettes de l’histoire des banlieues.

« - On a compris : vous n’aimez pas la décoration des HLM. Mais vous êtes aussi contre la couleur dans les communes bretonnes, dans les villages de Scandinavie, d’Italie ? Quelle austérité, je ne voudrais pas habiter là où vous intervenez !

- Au contraire, j’aime beaucoup ces maisons peintes, que la couleur ne nie pas, ne décore pas, dont elle embellit la forme, l’échelle, le rapport avec sa voisine, avec le paysage…Chaque couleur de chaque maison parle du goût de ceux qui les habitent, elle évoque l’humanité de chaque choix. Mais cela mériterait que l’on en parle ! ».

Justement. Je ne suis guère enthousiaste avec l’application systématique de couleurs sans que, derrière, on ne s’attache vraiment à réfléchir à ce que l’on veut raconter et où.

Des exemples. Les villes tentent de donner plus de place aux piétons et aux vélos. De cette volonté louable, une étoile est née, chargée d’illuminer tout à coup la vie urbaine, nouvelle mode consistant à peindre à tour de bras les sols existants, en partie libérés des voitures. Certes la motivation est juste : on ne peut tout de suite aménager, planter, composer autrement les nombreux espaces devenus libres. Il faut donc trouver des astuces pour changer les usages. J’ai moi-même promu cette idée de « faire beaucoup avec peu, vite et bien » (et n’ai pas changé d’avis !). Seulement je n’imaginais pas ce qui allait se passer. Sur les sols des rues, des places : une explosion de fleurs peintes, de logos, de notes de musique…On comprend bien les raisons de cette logorrhée colorée. Mais transformer le moindre trottoir en panneau d’expression libre génère t’il vraiment la convivialité espérée ?

Ici, il y avait une rue avec ses passants, ses façades, ses vitrines, une ambiance agréable, créée au fil du temps par la vie urbaine. La chaussée était bien un peu usée mais personne ne s’en souciait. Miracle ! Au détour d’une promenade, je découvre que des caractères multicolores ont éclos, peints manifestement pour égayer le promeneur, lui faire voir la vie en rose. Suis-je vraiment un grincheux ou les usagers n’en demandent peut-être pas tant. Si la discrète qualité, la calme sérénité des lieux leur convenaient ? S’ils n’avaient pas envie d’être « animés » et désiraient seulement être en paix, sans que d’autres ne se préoccupent de leurs pensées, de leurs sensations ?

« Ici, ce qu’il vous faut, c’est de l’exceptionnel ! Et l’exceptionnel, c’est en couleur … On va voir ce que l’on va voir ! ». Et l’on voit…on ne voit que cela même.

Arrive ensuite ce qui doit arriver : la couleur se fane puis s’estompe, péniblement. Ne subsistent que des restes d’intentions, tristes reliefs d’une fête que l’on ne regrettera pas.  

Toutes les villes souhaitent se rendre aimables. Faut-il pour autant utiliser les mêmes recettes partout ? Appliquées sans soin, sans attention aux contextes, elles banalisent les lieux plutôt qu’elles ne mettent en valeur leurs qualités.  

Dans ma rue elle-même, rendue piétonne et plantée sans aménagement sous la houlette de riverains désirant en faire un lieu accueillant, de petits hommes et femmes en blancs sont apparus un jour. Armés de pots de peinture chimique, ils ont alors tracé au sol, sans prévenir, une longue ligne verte bordée de grandes fleurs bleues et roses. Nous souhaitions conserver l’ambiance, éviter que trop d’argent ne soit dépensé, chaque transformation avait été discutée… Nous avons eu droit à une décoration faussement naïve et qui à présent occupe le terrain.

Les peintres, sympathiques et pleins de bonnes intentions, veulent notre bonheur. Ils savent comment s’y prendre et sont déterminés : ils marqueront les espaces de leur empreinte colorée.

« - Cela vaut-il la peine de peindre les sols ? Le site est sympa et personne n’a rien demandé. 

- Mais Monsieur, c’est de l’art !

- Ah bon… ».

Pourtant, quand je vois une œuvre d’art, je mesure le travail de l’artiste sur la composition, les tons, la matière, la lumière, le récit, sur le rapport au cadre quand il s’agit d’une peinture. J’ai appris que l’architecture, le paysage prenaient soin du contexte, qu’ils avaient créé des savoirs pour convoquer la beauté, la pertinence. Quand il s’agit de couleur, peut-on faire subir tous les outrages à l’espace urbain?

Une mauvaise nouvelle : cette pratique ne semble pas prête de s’arrêter, au contraire.

Une bonne nouvelle : la couleur disparait peu à peu (mais il lui faut du temps !).

Vous me direz : « Tout cela n’est pas bien grave ! Les peintres en herbe veulent bien faire ». Si l’on se cantonne à l’esthétique et porte un regard critique, on constate de belles réussites et de fréquents échecs. Si l’on apporte un point de vue politique, on peut se demander si ces barbouillages ne détournent pas l’attention de l’essentiel, du nécessaire. Comme ce fut le cas du temps des bouquets géants généreusement offerts aux habitants des HLM.

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