Petites et grandes décisions

Le Président de la Région Auvergne Rhône Alpes, Laurent Wauquiez, a fait voter un budget de 3 millions d’euros sur trois ans pour les chasseurs afin qu’ils participent à la protection de la nature et à l’éducation à l’environnement. Voilà bien l’archétype de la décision politique cynique et clientéliste.

Le centre-ville de Saint-Denis © Jean-Pierre Charbonneau Le centre-ville de Saint-Denis © Jean-Pierre Charbonneau
Pourtant en son temps Michel Noir, alors Maire de Lyon et Président du Grand Lyon, ayant déclaré en substance « il vaut mieux perdre une élection que perdre son âme », n’avait-il pas décidé que la rue de la République, rue centrale de l’agglomération, devait continuer à jouer le rôle de lieu de socialisation des jeunes des banlieues et donc que sa rénovation n’en devait pas changer le fonctionnement ? Avec Henry Chabert, alors Adjoint à l’Urbanisme, n’avait-il pas mis autant d’argent dans la rénovation des grands ensembles que dans le reste du territoire, décidé d’implanter le même mobilier urbain, d’avoir la même qualité de projets, et même un soin encore plus grand eu égard aux difficultés à surmonter ? Dans le domaine de l’urbain, la décision politique joue un rôle déterminant. Mais elle ne dépend pas forcément de l’appartenance partisane. Dans l’agglomération lyonnaise toujours, les politiques urbaines témoignent d’un certain consensus, en particulier sur le sujet des territoires sensibles et de leurs habitants, portant attention aux logements, à la formation, au commerce, aux espaces publics…La culture aussi est concernée et le Défilé de la Biennale de la Danse rassemble tous les deux ans, rue de la République justement, plusieurs milliers de participants venant d’écoles de danse issues de quartiers de grands ensembles de Rhône Alpes (en 2016 et pour des raisons de sécurité, le Défilé a eu lieu au Stade de Gerland). Cette continuité évolutive est précieuse. En effet, il n’est pas rare de voir de nouvelles équipes  « faire des virages à 180° » et reprendre tout à zéro, induisant perte de temps, d’argent, d’énergie, de savoirs face à des problèmes urbains difficiles et qui nécessitent au contraire persévérance et cohérence. 

Le centre de Saint-Denis, ville populaire située au Nord de Paris, de l’autre côté du périphérique, aurait du comme ailleurs faire l’objet d’une gentrification. Sauf que, dans les années 80, une forte proportion de logements sociaux avait été créée. Début 2000, sous l’impulsion du Maire Didier Paillard et du Président de Plaine Commune Patrick Braouezec, la volonté fut de redynamiser ce site de 100 hectares dégradé, congestionné par les voitures, au commerce déclinant et comportant une forte proportion de logement indigne. On aurait pu seulement rénover l’existant, laisser faire l’évolution naturelle et induire des changements de population. Ce ne fut pas le projet politique. La volonté fut certes de rendre plus attractif et dynamique le centre mais aussi d’en conserver les habitants et de conforter son rôle  central pour les quartiers populaires qui l’entourent. L’attention fut portée à la qualité des projets architecturaux ou d’espaces publics mais l’on veilla également à rendre l’accessibilité aisée par les transports en commun, à faciliter le stationnement dans les parkings en ouvrage grâce à une tarification acceptable par tous. Les commerces, à l’origine plutôt à destination d’une clientèle modeste, furent confirmés, prenant acte de la légitimité de la population en place, sans considérer qu’elle doit être remplacée par des habitants aux revenus plus élevés. Le projet urbain fut déclaré projet de la ville, le public fut largement consulté sur les 43 projets conduits en parallèle et concrétisant la démarche globale. La consultation prend naturellement tout son sens dans une cité d’accueil cosmopolite où les nouveaux arrivants font souvent connaissance avec l’urbanité, parfois même avec le pays. Pour cette raison aussi, la Municipalité accorde beaucoup de soin aux écoles, lieux de l’éducation où la qualité d’accueil, d’enseignement, d’architecture doit être encore plus grande, décisions fondatrices traduisant dans l’urbain des choix politiques réfléchis et assumés.

De multiples petites décisions sur de petits projets engagent aussi la réalité des engagements des politiques publiques. L’exemple des retombées de la COP 21 est à ce sujet éclairant. Tout le monde est à peu près d’accord sur le diagnostic et les pics de pollution successifs de l’hiver 2016 ne le contredisent guère. Pourtant, dés qu’il s’agit de diminuer le nombre de voies de circulation au profit des vélos et des bus, de reprendre de l’espace sur le stationnement pour élargir des trottoirs, d’agir en fait face à une situation que tout le monde s’accorde à trouver insupportable, voir mortifère, les arbitrages se font moins catégoriques. Les multiples lobbies rentrent en jeu et crient haut et fort leur divergence de point de vue parfois, d’intérêt la plupart du temps. Les aménagements qui en découlent se révèlent alors bien frileux au regard des objectifs généraux affichés. Or c’est bien dans ce genre de choix concrets que des principes peuvent trouver leur application. Les décisions prises par Anne Hidalgo sur le sujet de la qualité de l’air à Paris font à ce titre preuve de cohérence et de courage.

Combien d’élus par ailleurs bien intentionnés sont fiers d’une réalisation pourtant inutile et qui a siphonné la capacité d’investissement. L’utilisation des budgets disponibles au profit du bien public est une des marques d’une politique efficiente. Elle suppose une analyse du contexte de la cité et non l’application de recettes vues ailleurs, puis le choix d’objectifs et la recherche de solutions pertinentes et adaptées. A Montpellier, ville en développement accéléré depuis les années 60, de nombreux quartiers planifiés (ZAC et autres procédures) ont vu le jour. Durant cette période, on a délaissé les territoires existants et le confort et la qualité des espaces publics par exemple laissent beaucoup à désirer. La Ville et la Métropole se sont donc lancées dans une politique de Plans d’Actions de Quartiers visant à améliorer la vie quotidienne avec les budgets existants et à un terme court. Les projets menés sont concertés et procèdent de propositions souvent simples : redonner son rôle de place à ce qui était devenu un parking, élargir un trottoir pour relier un site à un équipement et au tram, sécuriser et rendre agréables des sorties d’écoles… Répondant à l’objectif politique de réparation des quartiers, coordonnant les initiatives à cette échelle territoriale et faisant l’objet d’arbitrages définissant des priorités, il y a là une approche optimale de l’utilisation des budgets au service de la vie locale. Alors qu’il est courant de voir des politiques de prestige ne pas maîtriser les coûts et enlever toute liberté d’action ailleurs, cette stratégie est une manière raisonnable de faire de l’urbain, terme qui n’est pas si courant dans ce domaine.

Texte à paraître dans le numéro 16 de la revue Tous Urbains 

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