AGIR DANS LES VILLES MOYENNES

Il serait vain d’appliquer la même recette dans chaque ville petite ou moyenne en difficulté. En effet les contextes urbains, sociaux ou par exemple économiques sont différents. Penser que la solution à des difficultés urbaines viendrait d’hypothétiques miracles architecturaux est illusoire. Une ville ne se satisfait pas de coups, c’est un corps physique et social compliqué...

Une ville est un corps physique et social compliqué © jean-pierre charbonneau Une ville est un corps physique et social compliqué © jean-pierre charbonneau
Une ville ne se satisfait pas de coups, c’est un corps physique et social compliqué qu’il s’agit de connaître et comprendre, d’améliorer, puis si possible d’aider à maîtriser son évolution. Une pratique efficace et pertinente de l’urbanisme consiste donc à fonder des propositions sur le terreau local, avec ses qualités et malgré ses faiblesses.

Qu’est-ce qu’est le contexte, au-delà de ce que notre profession entend souvent et qui se résume à la « morphologie urbaine » ? Une géographie avec des collines, des cours d’eau, une histoire particulière, une situation urbaine avec ses atouts et ses problèmes, des connexions physiques ou virtuelles, des gens avec des compétences, des modes de vie, une économie avec ses acteurs, ses savoir-faire, une tradition politique avec ses tensions, une réalité sociale, une insertion dans des flux, des réseaux...

Tout cela et bien d’autres facteurs fait territoire. On pourrait penser que c’est trop compliqué pour qu’une quelconque action puisse être envisagée : dire qu’il n’y a pas assez d’argent, que l’on n’arrivera jamais à un accord, que ceci ne pourra bouger, ou cela…On a raison si l’on entend seulement copier ce qui se fait ailleurs. En effet, les problèmes ne sont jamais les mêmes, ni les solutions, ni les moyens pour les imaginer et les faire advenir. Mais on a tort si l’on se donne l’objectif déjà ambitieux de faire progresser la ville elle-même. L’on peut alors améliorer ses espaces urbains, son accessibilité en transports publics, son attractivité commerciale ou touristique, sa vitalité sociale, son habitat… La condition : s’appuyer sur la réalité du contexte et ne pas singer des solutions qui fonctionnent dans les grandes villes. On n’imaginera pas des trams mais des bus, on ne construira pas du logement comme en secteur dense mais adaptera les habitats locaux, on ne concevra pas une place en granit tape-à-l’œil mais un lieu simple et accueillant ne grèvant pas le budget, on ne lancera pas un concours de concepteurs de renom mais mobilisera des professionnels engagés dans leur territoire dont on s’attachera à tirer le meilleur.

Derrière cette approche, il y a la nécessité chaque fois d’une stratégie qui détermine qu’est ce qui est le plus efficace pour aller de l’avant, en tenant compte des moyens humains et financiers dont on dispose, des attentes des publics, des temporalités dans lesquelles il faut agir, des atouts. Une réflexion très concrète sur la situation et les leviers à actionner pour agir, dans le but d’analyser mais surtout d’améliorer. Et il y a toujours des solutions pour peu que l’on ait une démarche pragmatique, qui n’entend pas tout résoudre d’un coup mais engager une évolution vertueuse. Si l’on n’a pas beaucoup d’argent, on fait simple. Si l’on ne peut tout de suite diminuer l’usage exclusif de la voiture, on favorise les vélos dans le réseau des rues et met en place un service de cars adapté…On voit apparaître une des difficultés des petites villes qui est le manque de moyens humains ou leur inadéquation fréquente pour assurer de telles tâches. Car il faut analyser, imaginer, proposer, conduire des projets souvent complexes, avec des moyens limités, partager avec les publics et les partenaires, permettre les arbitrages, les décisions. Cette ingénierie éclairée souvent fait défaut, les acteurs étant plus formés à la technique, la fonctionnalité et la règle qu’à la gestion de la complexité avec ses contradictions. Une condition est de mesurer la compétence en place dans la collectivité puis de la renforcer d’opérateurs capables.

Imaginer puis conduire une stratégie suppose d’avoir conscience des enjeux locaux, de dépasser les querelles de clocher, de concentrer les moyens sur des priorités (ne pas refaire les chaussées mais réorganiser les déplacements par exemple). Il y a là une dimension politique, entendue comme la capacité à exprimer une vision et à mobiliser les acteurs pour la concrétiser par des actes, la capacité aussi à s’engager au service du projet et du territoire. Les initiatives peuvent être compliquées à mettre en œuvre : transformer le stationnement, les transports publics, développer le commerce de centre-ville, traiter de manière adaptée la vacance d’immeubles, aménager une place…Des méthodes de coordination et de travail en commun doivent être mises en place au profit des réalisations. Elles impliquent la collaboration entre institutions, entre le public et le privé et de ce fait se révèlent profitables pour les acteurs qui apprennent ainsi à œuvrer dans la complexité, au service du territoire qui peut ainsi gérer son présent et préparer son avenir.

Apporter des solutions c’est faire évoluer ce qui existe et donc toucher aux modes de vie, aux habitudes, à la vie de tous les jours : « comment je me rends à mon travail, comment je suis livré des produits commandés, où est-ce que je stationne pour aller faire mes courses ? ». La construction et la mise en œuvre d’une stratégie ne peut faire l’économie d’une implication des publics et donc de méthodes efficaces d’activation de la participation locale. Cette nécessité, dépassant les intérêts particuliers, peut se révéler un véritable levier de la vitalité démocratique du territoire, pour peu qu’elle soit organisée de manière pertinente.

De telles pratiques sont-elles hors de portée des petites et moyennes cités ? Elles sont au contraire des pistes crédibles pour qu’à sa manière chaque territoire se réinvente un avenir. L’adaptant à son contexte, une des conséquences est même la construction d’un caractère, d’une singularité renforcés.

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