Hommage à Ludo

Qui était Ludo ? « Saint-Denis c’est la Basilique, le Stade de France et c’est Ludo ! » Voilà ce que l’on peut lire sur une fresque peinte par des graffeurs à la gare de Saint-Denis et qui contient son portrait.

 © YAA MAMBERT © YAA MAMBERT
Mort en 2018, attachant, actif, bavard, toujours pressé, on le rencontrait partout, dans les rues, sur la place de l’Hôtel de Ville, sur le parvis de la gare, dans les manifestations. Pourquoi je parle de Ludo ? Parce que sa gentillesse un peu naïve faisait du bien à tout le monde. Il parlait à tous, sans tabou ni fausse pudeur, avec la même verve et, si vous étiez accroché par lui, il pouvait être difficile de poursuivre votre chemin. Personnage plus que personnalité, il faisait partie de la ville au même titre que la rue de la République, le marché ou l’histoire industrielle. Pour moi qui fus urbaniste de la transformation du centre-ville et du quartier de la gare dans les années 2000, il représentait l’humanité de Saint-Denis. A cette époque, nous avions moins tenté d’aménager que d’améliorer les espaces et les équipements au service de la vie locale, qui, comme on le sait, n’est pas, à Saint-Denis, toujours de tout repos. Mais c’est le charme parfois difficile de cette ville. Ludo rappelait s’il le fallait que les lieux sont faits pour être utilisés, usés même. Qu’ils sont le théâtre de palabres, d’échanges, de trafic parfois, d’enchantement de temps en temps.

Les lieux sont humains avant d’être urbains, monumentaux ou fonctionnels. Trois fois par semaine, trente mille personnes se rendent au marché que l’on appelle Marché du Monde. Il faut les accueillir, comme on accueille trois cents camions qui l’approvisionnent. Devant la Basilique, des écrans géants assurent la retransmission des grands évènements sportifs au Stade de France. Ils peuvent être regardés allongés sur des chaises longues parmi des centaines de spectateurs. Il fallait bien que la place soit piétonne pour cela. Un peu plus loin, rue de la République ou sur le parvis de la gare, des vendeurs à la sauvette vendent aux passants des produits volés. Ils jouent au chat et à la souris avec les agents de police et laissent sur place les cartons qui leur ont servi d’étals…

Lorsqu’il s’est agi d’améliorer les espaces du centre, le souci n’a pas été de faire œuvre esthétisante mais de répondre à cette complexité là. Comment ? Déjà en interrogeant ceux qui les pratiquent tous les jours : habitants, commerçants, techniciens de maintenance… Leurs points de vue dans leur diversité ont éclairé les choix quant aux usages étaient d’intérêt public et devaient être renforcés et ceux qui devaient être combattus, comme la vente de drogue, les dépôts d’ordures ou le stationnement gênant. De plus, tout le long des études, les propositions des concepteurs pour les places et les rues ont été analysées au regard des usages qu’elles induisaient et confrontées aux avis des utilisateurs. Les esquisses de départ ont évolué, se sont bonifiées, montrant que la qualité se mesure à l’adaptation aux modes de vie escomptés et non à une simple vision formelle.

Et Ludo en a usé des lieux ! A Saint-Denis, il avait un statut social exceptionnel, aussi singulier que mérité. Mais il avait aussi un statut professionnel car il était, me semble t’il, agent à la Mairie. Sollicité chaque fois qu’il fallait donner un coup de main ou agir en renfort, on le rencontrait dans les couloirs de l’administration, les bureaux des élus, celui du Maire…Ludo mérite un hommage aussi pour cette raison qu’il avait peu à faire des convenances. Sa simplicité même facilitait les relations entre tous, leur enlevait un peu de leur solennité. Et les collectivités ne sont pas si nombreuses qui acceptent d’effacer la distance entre pouvoir municipal et administrés. De la dizaine d’années passées à travailler pour Saint-Denis avec techniciens et habitants et élus, j’ai gardé le souvenir d’une ambiance à la fois ouverte, attentive et engagée. Il était alors possible et même recommandé de donner sa propre opinion. De plus, alors que l’implication publique se fait souvent à partir de documents incompréhensibles ou d’enjeux biaisés pour surtout limiter la discussion, l’on prenait bien soin de donner un maximum d’informations lisibles aux groupes d’habitants impliqués. Pourquoi ? Pour qu’ils soient en mesure de comprendre ce qui était en jeu et apportent ainsi une contribution éclairée. Une des conséquences ? Jadis envahis par les automobiles, les espaces du centre donnent à présent la priorité aux piétons et aux bus et sont libérés pour eux en dehors des heures de livraison. Or je n’avais pas pensé à cette hypothèse de fonctionnement. Elle est née lors des débats organisés pour que les publics s’imprègnent bien de ce qui était en jeu. Les élus ont alors pu l’intégrer comme une alternative crédible car elle répondait aux objectifs qu’ils s’étaient donnés au départ : « faire du centre un territoire attractif, dynamique, accueillant pour les dyonisiens et les visiteurs et apaisé pour les résidents ».

Souvent la complexité sociale et urbaine rebute. Cette période a montré que l’évolution vertueuse d’un site est possible dès lors que l’on mêle son propre savoir à celui des autres et que certaines conditions sont remplies. Elle témoigne aussi du sens qu’il y a à travailler pour une cité et ses habitants. Alors encore une fois merci Ludo !  

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