Les silences de Marie Rameau

Marie Rameau rend régulièrement visite à d’anciennes résistantes, rescapées des camps de concentration. Elle les écoute. Elle tente de les convaincre de témoigner mais les souvenirs sont si lourds, si douloureux. Elles étaient si jeunes et il y eut tant d’horreur. Comment raconter ?

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« Dansez-pour moi Marie ».

Marie Rameau rend régulièrement visite à d’anciennes résistantes, rescapées des camps de concentration. Elle les écoute. Elle tente de les convaincre de témoigner mais les souvenirs sont si lourds, si douloureux. Elles étaient si jeunes et il y eut tant d’horreur. Comment raconter ? Parfois elles n’y parviennent pas ou refusent de le faire. L’artiste veut savoir, comprendre comment, dans une telle situation, on fait partie de ceux qui résistent, on a le courage d’un engagement qui met en péril sa propre vie. C’est l’une d’elles, Denise Vernay, qui lui glissera cette proposition affectueuse de danser pour elle. Marie, qui s’apprêtait à partir, venait de lui confier qu’elle allait retrouver des amis à une fête. Le lien qu’elle établira avec elle sera profond, vital au sens où Miarka (son nom de code dans la résistance) donnera, sans s’en rendre totalement compte, une leçon de vie à l’artiste. Pourtant, au départ, l’ancienne résistante ne souhaitait guère parler.

Pendant des années, la photographe passera de longs moments avec ces femmes. Elle les écoutera, prendra des notes, devra parfois les convaincre de parler, de se laisser prendre en photo. Elle scrutera les visages, les paysages, les sites auxquels elles font référence qu’elle ira même visiter. Elle voulait voir les lieux, leur topographie, leur ambiance à présent, leur rapport au ciel…Pour mieux se rendre compte de ce que ces femmes ont vécu ? Impossible. Pour voir si, dans l’air, flottent encore des traces de l’histoire ? Surtout pour s’approcher encore plus de ces êtres admirés et le souci de restituer avec plus de justesse ce qu’elle aura vu et entendu.

Après l’horreur, les résistantes avaient du revenir à une vie normale. Elles avaient alors senti l’angoisse de parler : comment raconter ? Marie n’y répondra pas, bien sûr, mais elle évoquera leur histoire durant la guerre dans un beau livre qui donne à voir les portraits, souvent saisissants, de ces personnalités hors du commun. Elles s’en défendaient pourtant, considérant n’avoir fait que ce qu’elles devaient faire. Comment aurions-nous agi à leur place, dans ces circonstances ? Aurions-nous été capables d’une telle résistance, d’un tel appétit de vivre ? Comment ont-elles pu recommencer dans la vie après ce qu’elles avaient vécu ?

Marie se posera ces questions, se demandant aussi comment transmettre. Pour que cela ne se reproduise pas ? L’ambition serait bien illusoire. Il n’y a pas de vérité cachée quelque part, de mémoire qui aiderait à combattre l’oubli. Plutôt qu’il y a, dans certaines circonstances, des personnalités exemplaires et qui montrent qu’un chemin est possible et qu’il faut le chercher.

Poursuivant sa quête, elle ira à Auschwitz, à Ravensbrück... Elle y cherchera des signes, des éléments même ténus qui pourraient l’aider à comprendre. La place où les détenues étaient comptées pendant des heures dans un froid glacial. Les baraquements ou ce qu’il en reste. Les pyramides de chaussures. Elle verra que le village est à un jet de pierre du camp. Comment ont-ils pu, alors qu’ils savaient ? Elle ressentira le froid lors de ces visites hivernales, butera sur la difficulté à imaginer. Elle prendra des photos de la nature, des restes des camps sous la neige. Des arbres immobiles et sombres à l’intérieur, silencieux dans des paysages silencieux à l’extérieur. Sont-ce ces silhouettes noires sur le fond blanc de la neige qui, en silence, représentent le mieux la compréhension impossible, sont les témoins muets de la folie meurtrière ? Elle en tirera plusieurs livres dont l’un, « Des femmes en résistance », rendra hommage à toutes ces femmes en racontant une part de ce qu’elle a entendu et vu.

De sa lecture, ressort l’admiration pour ces êtres puissants et qui ne souhaitaient pas l’être, le trouble aussi de l’auteur face aux réponses absentes et à la tristesse de l’impuissance.

Dans une autre tentative de comprendre et de restituer, elle publiera un ouvrage : « Souvenirs ». Il recueille cette fois les photos commentées de modestes objets fabriqués par les détenues et qu’elles auront conservé cachés durant leur détention. Par ces actes pourtant ténus, ces petites créations, elles tenteront de résister quand tout était interdit, de posséder un peu d’intimité et donc un fragment de liberté quand leur existence même leur était disputée. Une leçon d’humanité dont témoigne ce petit chien cousu avec des restes de laine, ces poèmes écrits en cachette et aussitôt mis à l’abri, ce carnet fabriqué à partir de rien. Chaque objet, précieux pour celle qui l’a créé, racontant un peu d’elle.

Des ouvrages écrits et illustrés de photographies. De l’impossibilité de tout dire, Marie retiendra une des leçons de la photo qu’elle pratique depuis toujours : accepter de choisir, de suggérer plutôt que de chercher une représentation illusoire du réel. Elle va donc témoigner à sa manière. Des morceaux de ciel piquetés d’oiseaux, des arbres sombres découpant leur silhouette dans la neige, des haies écrivant un dessin délicat : elle va fabriquer un véritable alphabet avec lequel elle racontera ces histoires entendues, ressenties. Les lettres sont là. Elle en tire des phrases dont chacun comme il l’entend, comme il le ressent, peut décrypter le récit silencieux. Et pour lire, il faudra se rapprocher, car l’artiste veut le spectateur dans l’intimité de la photo. Un alphabet dont les lettres sont comme des enluminures : il faut seize étapes de travail pour réaliser ces petites œuvres en noir et blanc, depuis la prise de vue jusqu’à son impression sur des vitres entourées de fils sombres. Autant d’hommages à l’argentique, au regard artistique qui choisit, à l’agrandisseur qui recompose, à la chambre noire qui éveille à la vue. Seize étapes de l’exercice d’un art.

Avec cet alphabet, ces notes, Marie Rameau écrit des récits, des partitions qu’elle compose dans l’espace des murs. Elle a beaucoup retiré des autres : elles avaient tant à dire. Elle retire d’elle-même à présent et les paysages silencieux s’accompagnent d’autres mises en scènes. Des objets, dont on sent bien ce qu’ils évoquent d’émotions passées, sont photographiés et soigneusement rassemblés dans une composition dont l’ordre mystérieux n’appartient qu’à l’artiste. Ils témoignent tous avec discrétion de vies d’avant. A quelle jeune femme appartenait ce peigne ? Ces médaillons brodés ont-ils été tissés par une grand-mère pour sa petite fille ? Ces lettres rendues floues par plusieurs écrits superposés sont-elles de tous ceux qui s’aiment ? A qui appartenaient ces cheveux, quelle adolescente revit grâce à cette mèche coupée jadis et précieusement conservée depuis, sous verre déjà ? Ces objets racontent un autre temps, mais disent aussi la transmission d’une douloureuse histoire vécue jadis, de petits bijoux donnés par une mère à sa fille, de photos jaunies laissées au fond d’un tiroir oublié.

L’artiste, respectueuse du spectateur, aura sollicité son regard en le laissant faire son propre chemin, sans ostentation. Il est question d’émotions, d’histoires suggérées. Elle ne versera donc pas dans le spectaculaire, pas plus que les résistantes ne le firent, car les sentiments sollicités sont de l’ordre de l’intime.

Alors, dans cette même lutte contre l’oubli, cette même quête d’éviter que des vies disparues ne s’effacent à jamais, elle va inventer des témoignages en recomposant des images à partir de ses propres souvenirs. Prenant comme théâtre ce pays qu’elle connait bien, Etel en Bretagne, elle va créer de toute pièce des scénettes qui forment un autre alphabet montrant des enfants évoluant dans l’eau, des paysages de mer, des rochers… Marie Rameau reconstitue de toute pièce des fragments de ce qu’elle a vécu et nous le transmet ou plutôt nous le suggère. Ces souvenirs d’enfance sont-ils réels ou seulement possibles ? Qu’importe, ils sont disponibles et offerts en partage. L’on peut entendre le cri des enfants, le vent dans les arbres, le bruit des vagues : une partie de ce que Marie Rameau a en mémoire et qu’elle désire nous faire partager.

Il est peut-être question de disparition, de mort. Mais, comme les résistantes avant elle, elle n’évoque pas tant la part d’ombre qu’elle utilise la mémoire pour lutter contre l’oubli. Elle nous dit aussi l’importance de la filiation, de la transmission non pour ressasser ce qui fut et qui n’est plus mais pour donner raison à la nécessité de continuer, d’aimer, d’admirer peut-être et surtout de célébrer la vie. 

« Faîtes quelque chose de votre vie Marie ! » voulait peut-être dire Denise Vernay.

Mais elle n’était pas dans l’injonction, ce n’était pas une donneuse de leçon de vie. Elle en savait la valeur et préférait demander à l’artiste de danser pour elle…

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