FACE A DES VERITES MOUVANTES, UN URBANISME DU DOUTE

Les contradictions sont inhérentes à l’action urbaine. Est-ce à dire qu’il ne faut pas agir ?

 © jean-pierre charbonneau © jean-pierre charbonneau
Jadis, je critiquais le manque de détermination à fermer les usines de fabrication des armes dont nous critiquions l’usage, en Afrique notamment.  Qui à présent refuserait l’implantation d’une telle usine dans son territoire et les emplois induits ? On parlera pudiquement de développement économique.

Dans les coeurs historiques paupérisés de certaines villes coloniales d’Amérique latine, rénover le patrimoine architectural, les logements, conduit à en chasser les habitants pauvres. Faut-il pour autant consacrer une situation telle qu’elle est, au risque, comme à Marseille récemment, de mettre en péril la vie même des gens ?

Plus près de nous, aménager une place fait monter les prix au bénéfice des propriétaires et au détriment de ceux qui ne le sont pas. Un espace public est censé être au service de tous mais a des conséquences qui en éloignent certains. Faut-il alors le laisser dans son statut de parking et l’empêcher de jouer un rôle urbain, social, culturel ?

Lutter pour le climat implique de diminuer les déplacements en voiture et touche notamment ceux qui, dans les petites villes, ont organisé leur vie autour de ce moyen de locomotion. Doit-on ne pas les écouter au regard de l’urgence climatique ?  

Dans une ville accueillante, on doit pouvoir s’assoir. Un banc est un service pour les personnes âgées, pour le repos. Mais un banc est aussi le lieu où des jeunes discutent la nuit, gênant les résidents. Doit-on supprimer les bancs, oublier que la jeunesse est un âge légitime ?

Chaque réunion publique est l’occasion d’entendre comment des lieux sont utilisés et par qui. Faut-il pour autant consolider les pratiques actuelles ou doit-on rendre possible une évolutivité qui permettra d’accueillir des usages que l’on ne connait pas mais qui adviendront ?

Les contradictions sont inhérentes à l’action urbaine. Est-ce à dire qu’il ne faut pas agir ? Bien sûr que non car bien des situations sont insatisfaisantes et ne peuvent être laissées en l’état. Ne pas agir doit être décidé et non subi, réfléchi et non le résultat de l’échec d’une société urbaine à s’entendre pour avancer, s’améliorer grâce à des initiatives concrètes.

Alors il ne faudrait pas avoir la prétention de décider et tirer à vue sur tout ce qui est issu de la démocratie élective ? Laisser faire le naturel conduit souvent à des impasses, à des conflits parfois productifs mais le plus souvent bloquants. De plus, ne pas décider laisse le champ libre au plus fort, au plus puissant, au plus riche et oublie ceux qui ne sont ni l’un, ni l’autre.

La critique serait-elle indissociable de l’acte urbain ? Les sujets sont complexes, contradictoires. Apporter des réponses nécessite d’arbitrer entre des intérêts différents, oblige à faire des choix à partir de valeurs, à imaginer des stratégies qui, sans tout résoudre, sont plutôt opérantes. Les résultats sont imparfaits, discutables selon l’objectif que l’on met en premier. Pourtant la critique est féconde, qui enrichit approches et résultats. Mais s’y limiter condamne à bon compte tout ce qui bouge, tout mouvement et donc ossifie une situation.

L’urbanisme n’est pas une science exacte et être urbaniste ne consiste pas à imaginer faire benoîtement le beau, le bien, à livrer la vérité. Il faut admettre apporter une réponse imparfaite face à un sujet qui, de plus, évoluera. S’accommoder de la complexité est déjà faire un pas vers une plus grande pertinence, alors que souvent des solutions définitives sont avancées qui, appliquées, résoudraient tout. Elles supposent juste que les moyens financiers ne baissent pas, que les difficultés se figent ainsi que les évolutions sociétales, politiques ou techniques.

Rien n’est moins sûr, comme en témoigne le sujet de la mobilité. Pouvait-on prévoir, il y a dix ans, l’apparition de trottinettes dans les rues ? Alors comment faire ? Il est nécessaire de mener, en parallèle de la stratégie à long terme, des actions concrètes à court et moyen terme capables d’enclencher une évolution vertueuse. Quand les collectivités considèrent que le tram prévu à l’avenir résoudra tous les problèmes de déplacements, elles ne tiennent pas compte du fait que ce choix dépend de conditions à un moment donné. Le temps des études et des réalisations étant long, les conditions changent et s’allongent les files de voitures retenues dans des bouchons aux portes des agglomérations. Alors, sans attendre l’arrivée du tram, on créera des itinéraires cyclables, favorisera le co-voiturage, modifiera le réseau des bus pour coller au terrain et aux usages… On favorisera une évolution des pratiques et mettra en mouvement des moyens, des méthodes permettant de connaître un contexte évolutif et d’y adapter en continu les réponses.

Etre urbaniste consiste à accompagner une situation pour l’entraîner vers un état plutôt meilleur, participant également à lui donner les conditions pour qu’elle poursuive son amélioration en utilisant ses propres ressources (humaines, territoriales, financières…). On ne termine pas car aucun territoire, aucun lieu, aucune ville n’est achevé. Tous évoluent, faisant du sujet urbain un sujet en mouvement continu. Il faut juste le savoir et intégrer que nous ne sommes que de passage. Faut-il en conclure qu’il ne faut rien faire ? Pas plus que dans la société dans laquelle on vit on ne peut se satisfaire de certaines situations, on ne peut accepter de ne pas agir dans le milieu urbain. Pour cette raison, être urbaniste est un engagement.

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