L'ALIGNEMENT DES PLANETES 9. Pragmatisme et passage à l'acte

Soit l’on considère que rien n’est possible et l’on reste sur une position critique. Soit l’on tente de faire exister ce à quoi l’on croit. En tant qu'urbaniste consultant, c'est ce que je défends. Exerçant depuis des années, j’ai été impliqué dans un grand nombre de villes à des transformations qui semblaient au départ illusoires. Aujourd’hui, elles participent de la personnalité de ces cités.

Festival des Jardins de rues. Oeuvre de Charly Bové © Olivier Nord Festival des Jardins de rues. Oeuvre de Charly Bové © Olivier Nord
De deux choses l’une, soit l’on considère que rien n’est et ne sera possible et l’on reste dans une position critique vis-à-vis du monde, des élus, de l’administration, du pays, des autres... Soit l’on tente de faire exister ce à quoi l’on croit. C’est cette position, qu’en tant que professionnel je prends et défends dans les propos qui ont précédé et dans ceux qui vont suivre. J’exerce la profession d’urbaniste consultant depuis plusieurs dizaines d’années. A ce titre, j’ai été impliqué, dans un certain nombre de villes, à des transformations qui semblaient au départ illusoires, impossibles. Aujourd’hui, elles participent de la personnalité et des qualités de ces cités et de leurs quartiers.

Dans les années 90, les espaces publics de Lyon et de Saint-Etienne. La voiture était reine alors et des approches différentes pour chacune de ces villes furent imaginées avec d’autres (techniciens maîtres d’ouvrage, élus, maîtres d’œuvre…). Elles ont conduit à près de 1000 réalisations qui font partie du paysage urbain aujourd’hui. Déjà, j’avais lancé l’expérimentation d’aménagements légers, rapides, changeant les usages à peu de frais et créatifs. Deux festivals des Jardins de Rues furent organisés en ce sens et d’autres réalisations virent le jour ailleurs, à Montreuil ou par exemple Saint-Denis. Elles ont participé à l’évolution des méthodes et donné lieu, à la Métropole de Bordeaux, à un programme que l’on a nommé « les nouvelles modalités d’aménagement des espaces publics ».

Aujourd’hui, on appelle pompeusement cette démarche « l’urbanisme tactique ».

Dans les années 2000, à Copenhague, l’enjeu était de favoriser l’urbanité d’une ville dans laquelle les déplacements se faisaient en majorité en vélo. Une ville aussi qui croissait à grande vitesse sur tout son territoire. Là-encore des analyses du contexte, une stratégie -le Copenhagen Urban Space Action Plan- , des décisions, une évolution de la manière d’aborder les espaces, des jeux de rôle et de nombreuses réalisations. La collectivité s’est ainsi construit les savoirs, l’organisation et les méthodes nécessaires à la poursuite de son évolution urbaine.

Le changement est possible, même s’il ne viendra pas tout seul.

Bien sûr il n’est jamais sûr que l’on aboutira, que l’on réussira. Le risque de l’échec existe et l’on doit l’accepter. Les évènements ne seront peut-être pas comme on les avait prévus. Alors on devra s’adapter.

Enclencher un processus d’évolution ouvre des portes. Déjà il rend possible l’amélioration de la connaissance des problèmes dans leur mouvement. Il oblige à mettre en place des partenariats, une organisation, une coordination, des méthodes de travail collectives. Il conduit à préciser peu à peu les enjeux, tester des solutions, avoir une compréhension plus fine de la complexité. Il permet de préciser les différents leviers à activer pour faire advenir des solutions. Avançant, on est en mesure de séparer ce qui peut être résolu maintenant de ce qui viendra plus tard. Résoudre des problèmes immédiats ici et enclencher des études plus complexes là, qui n’aboutiront à des réalisations que dans quelques temps. On en déduit les décisions à prendre, les arbitrages à faire au bon moment pour aller plus avant. Partir sur des principes rigides empêche en effet que des alternatives soient trouvées, que des terrains d’entente apparaissent, que des avancées soient faites qui dégagent des perspectives possibles, qui ne sont pas encore des solutions mais vont pouvoir le devenir. Allant de l’avant, on se donne la capacité de réagir à ce qui advient et que l’on ne peut ni imaginer ni anticiper. On peut faire bouger les lignes sur un chemin qui s’écrit au fur et à mesure et dont on n’a pas toutes les données. La gestion de la pandémie, suivie chaque jour par tous les citoyens, montre bien l’importance d’une telle approche. Elle conduit à l’élaboration progressive d’une stratégie qui se construit en continu à partir de ce qu’il y a et non de ce dont il faudrait disposer. En témoigne le manque de masques et de tests au départ. Une stratégie s’écrit ainsi non pas à l’avance mais au gré de l’expérience acquise, avec ceux qui sont impliqués.

Les analyses sont nécessaires car, pour le changer, le réel doit être connu, même de manière imparfaite. On le voit pour le climat. A partir de cela, on pourrait se satisfaire de la seule critique. Elle est précieuse. Mais à un moment, face à une réalité difficile et que l’on souhaite améliorer, il est nécessaire de se donner l’ambition, les moyens et les méthodes pour la changer. Partir d’une analyse pour en tirer une stratégie pour passer à l’acte, s’agirait-il du retour du pragmatisme et du bon sens ? Le bien commun est régulièrement invoqué. Mais qu’il retrouve (ou trouve) sa place ne se fera pas tout seul.

Pour imaginer une stratégie, il faut aborder le contexte dans ses multiples dimensions et pas seulement urbaines. Quels sont nos atouts, nos forces, nos manques ? Quels actes sont susceptibles d’être engagés dès maintenant et quels sont ceux qui viendront plus tard, et quand ? De quels moyens humains dispose-t-on, et quand ? Qui va être chargé de conduire les études, de mener jusqu’aux réalisations ? Affirmer ce que l’on doit faire dans l’absolu, sans prise en compte de la réalité est, au mieux inefficace, au pire dommageable. Car ce faisant, au-delà de la bonne conscience d’avoir raison en théorie, le résultat retardé et l’énergie, l’argent dont on pourrait faire usage s’en trouvent inutilisés.

Pour simplifier, une question à laquelle l’on doit répondre est « qu’est-ce que l’on est en mesure de faire maintenant, en fonction de ce dont on dispose, de nos moyens, comment on le fait et qui le fait ? ». Cela serait-il une démarche décérébrée qui ferait fi de la pensée ? Bien au contraire, il y a là une approche qui donne au bon moment la possibilité à l’intelligence, aux réflexions, aux débats de s’exprimer à partir d’une connaissance du réel approfondie dans ses diverses dimensions, et au service de la transformation.

Les situations sont très concrètes. Elles parlent de comportements, de choix, de difficultés, de moyens, de capacité pour y répondre. La pandémie terminée, le confinement en passe de s’achever, des problèmes difficiles à résoudre seront posés. Comment assurer la distanciation sociale dans les cars, les trams ou les métros alors que ces modes de transport, plébiscités pour lutter notamment contre la pollution, sont censés transporter des foules. Comment leur assurer des performances alors que les personnes attendant leur bus formeront une longue ligne et ne pourront toutes monter à l’intérieur. Les temps d’attente seront donc beaucoup plus longs et l’attractivité bien moindre. Au risque de voir revenir tout de suite les longues files de voitures coincées dans des bouchons aux abords des grandes villes comme des villes moyennes.

Les conséquences pour les collectivités sont déjà en partie là. Mais elles seront bientôt une réalité à laquelle il va falloir se confronter. Elle peut s’avérer cruelle, moindre certes que ce que certains territoires auront vécu au pire de la crise, mais pour autant difficile. Elle sera là et bien là. S’il faudra définir des horizons, il faudra aussi trouver des solutions, avec d’autres, face à des situations immédiates bien réelles.

John Dewey parle de « l’éducation par l’action ». Michel Lussault relève que l’on peut « apprendre collectivement des nouvelles situations anthropocènes ». Il ajoute que « considérer notre vie au jour le jour est en soi une situation d’apprentissage individuel qui va permettre d’affronter les situations de vulnérabilité et de proposer de nouvelles pistes et perspectives ». Et c’est bien cette approche qui peut être préconisée pour les collectivités aussi. Une ville qui s’affronte à des problèmes complexes mesure mieux où elle doit mettre l’énergie en priorité. Elle met en place des méthodes de travail, se coordonne avec des partenaires. Elle construit, parfois dans la douleur si elle y est peu aguerrie, la manière dont elle peut impliquer le public. Elle prend conscience des divers aspects d’un problème et précise les compétences qu’elle peut mobiliser et celles qui lui manquent et qu’il faudra aller chercher.

Elle apprend en fait son rôle de collectivité. Et cet apprentissage, ce savoir peu à peu acquis à partir de passages à l’acte, lui permettra à l’avenir de mieux gérer son évolution. Il en restera donc plus que ce qui émergerait de la seule critique de la méchanceté du monde sans bouger le petit doigt pour participer à le transformer.

Profiter de « l’alignement des planètes » peut nous aider à inventer d’autres manières de vivre. Tous, nous sommes concernés. Mais les collectivités elles-mêmes doivent saisir cette opportunité et faire atterrir de telles réflexions sur leurs territoires pour les traduire ensuite en actions. Les chapitres qui suivent évoqueront ce qui pourrait changer. Des pistes de réponses seront évoquées, qui sont actuellement en discussion dans plusieurs territoires. Il est clair que nous ne sommes pas au bout et que seule la prise directe avec la réalité permettra d’en tirer des préconisations. Mais elles ont pour but de participer à la mise en mouvement des intelligences et des énergies.

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