SPORT ET VILLE

Consultant, urbaniste, Jean-Pierre Charbonneau accompagne des collectivités dans la production et le suivi des politiques urbaines (Bordeaux Métropole, Montpellier, Périgueux, Saint-Denis, Lyon, Copenhague, Naples...). Il affirme l'importance d'associer les citoyens dans la planification d'espaces publics accueillants, de créer des lieux qui ont du sens pour les habitants et génèrent des usages.

Le sport et l'espace public Le sport et l'espace public

Aménager l’espace public pour favoriser la pratique sportive relève d’un double enjeu : créer des installations qui permettent une pratique sportive sûre et confortable et réussir la cohabitation avec différents usages et usagers dans un espace partagé. Les contraintes induites sont donc à la fois celles pesant sur tout projet d’aménagement (le coût, l’appropriation, le lien entre le site et le reste de la ville…) et celles spécifiques à un aménagement sportif. Comment s’appuyer sur ces contraintes pour en faire des atouts clé des projets ? Jean-Pierre Charbonneau livre ici quelques pistes en s’appuyant sur des projets concrets auxquels il a contribué.

Le sport dans l’espace public : un vecteur de conflits d’usage

Comment limiter les conflits d’acteurs dans les espaces publics ? Cette question, commune à toute transformation d’espace, trouve une résonnance particulière dés lors qu’il s’agit de la pratique sportive. En effet le sport est mouvement mais il ne doit pas être ressenti par d’autres comme un « mouvement contre ». L’enjeu est donc de limiter les frictions possibles avec les autres usagers (non sportifs, comme sportifs !). Une des solutions évidente repérée par Jean-Pierre Charbonneau est d’ouvrir des espaces et des installations dédiés au sport dans des zones spécifiques. C’est le choix opéré par la Mairie de Paris pour le canal Saint Martin. Dans ce lieu aussi prisé pour la détente et la promenade que pour la pratique du sport, en particulier le dimanche, les installations sportives mises à disposition sont un peu à l’écart des promeneurs, dans des espaces réservés enclos, évitant les conflits tout en conservant une unité de lieu, une co-visibilité. Il existe bien sûr d’autres exemples plus ou moins complexes d’une co-habitation réussie qui ne passe pas par une séparation franche dans le territoire urbain.

Comment faire une différence avec peu de moyens

On objecte souvent aux demandes d’équipements leur coût, un des enjeux de l’aménagement des espaces publics qui a tendance à freiner les collectivités locales dans un temps de contraintes fortes pesant sur le budget public. Jean-Pierre Charbonneau démontre que ce frein peut être levé. Et de citer plusieurs exemples concrets de réalisations en France pour lesquelles il a été possible de faire beaucoup avec peu de moyens. Une des conditions de succès pour ce type de projet : une bonne connaissance du contexte local. À Montpellier, la Mosson est un quartier de grands ensembles faisant l’objet de rénovations dans le cadre de la Politique de la Ville. La création d’un parc linéaire est en cours, ceci pour un coût très faible : en nettoyant un ruisseau et ses abords, enlevant des broussailles, récupérant une chaussée et des pelouses attenantes et donnant vie ainsi à un parc de 800m de long dans lequel les pratiques sportives seront favorisées mais pas seulement. Afin de répondre au mieux aux différents usages et à la diversité des populations (les enfants, les ados, les personnes âgées …), les équipements, notamment sportifs, ont été discutés avec les divers utilisateurs. Il en ressort des bancs, des tables de picnic, des jeux, des espaces de détente mais aussi un parcours sportif pour adultes et un spot de street workout destiné à attirer aussi des jeunes de l’extérieur..

De Montreuil, Jean-Pierre Charbonneau rappelle la politique visant à produire des «petits espaces du quotidien » améliorant la qualité de la vie locale de manière rapide, concertée et économique. Dans le cadre de ce projet, des installations sportives ont été également intégrées pour des coûts faibles et en impliquant les habitants.

A Saint-Etienne et pour 500 000 euros la préfiguration du parc du Puits Couriot a été réalisée en dépolluant les anciens terrains de la mine désaffectée et en les plantant d’une vaste pelouse. Des usages festifs et sportifs ont donc été permis sans plus d’investissement dans un premier temps dans ce terrain de 12 hectares. Aujourd’hui, 10 ans après, le projet définitif se réalise peu à peu, sur un site approprié depuis maintenant longtemps.

Le sens des lieux : relier les espaces publics au reste de la ville

Un aspect crucial de l’aménagement urbain souvent négligé est le sens des lieux. Dans une même ville, tous les espaces publics ne sont pas similaires et par exemple ne jouent pas le même rôle. C’est pourquoi Jean-Pierre Charbonneau défend une vision qui les inscrit dans une perspective globale à l’échelle de la ville, les relie entre eux tout en s'assurant que chacun conserve son sens propre. Ainsi, à Périgueux, où il est missionné pour accompagner la redynamisation urbaine, les leviers de l’action concernent les espaces publics dans leur diversité, dans le centre comme dans les quartiers. S’y ajoutent notamment les thèmes du commerce ou du transport qui leur sont étroitement reliés.

A Copenhague, la réflexion portait en priorité sur les pratiques piétonnes et leurs réseaux, complémentaires de l’usage du vélo. Il a ensuite été envisagé d’étudier les moyens de rendre le sport et l’activité physique plus accessible, en détournant, par exemple, l’utilité première du mobilier urbain.

Les espaces publics sont des espaces sociaux : ils ne doivent pas être envisagés comme le négatif de l’espace bâti, comme des objets techniques support d’infrastructures ou de purs objets architecturaux. Les pratiques qu’ils accueillent, l'atmosphère qu’ils dégagent, les représentations qui y sont attachées, le sens qu’ils revêtent pour les habitants doivent faire l’objet d’une étude préalable approfondie, au même titre que l’analyse de la géographie du site et des fonctions qu’il abrite. Illustrant son propos à partir du centre-ville de Saint-Denis, Jean-Pierre Charbonneau donne l’exemple de la rue commerciale principale et des places situées à proximité de la Mairie et devant la célèbre Basilique, nécropole royale. L’une est une place de marché, accueillant celui-ci trois fois par semaine et, en dehors de ces périodes, jouant un rôle de passage. Devant la Mairie et la Basilique, on trouve à la fois des visiteurs temporaires amenés par des cars de tourisme et, dans cet espace très ouvert et accessible, des usages et des usagers variés. Quant à la rue commerçante sa démographie et ses utilisations varient en fonction de l'heure et de la période de l'année. L’enjeu est alors double : parvenir à relier ces espaces publics très différents entre eux et les rendre accueillants à tous. Le temps est un facteur crucial avec lequel l’urbaniste doit travailler.

La liberté, élément fondamental de l’appropriation des espaces publics

Un dernier aspect fondamental de la conception des espaces publics est celui de la liberté et du choix. En effet, une façon d’encourager le sport dans les espaces publics est de simplement laisser le choix aux citadins. A Lyon, Jean-Pierre Charbonneau a été conseil pour les espaces publics et, à ce titre, a travaillé sur le parc de Gerland. Le but était de donner une grande liberté d’usages aux citoyens. Pour ce faire, une grande pelouse a été créée, sur laquelle "tout peut arriver". Des agrès ont bien été installés dans un coin du parc pour permettre à ceux qui le souhaitent de faire de la musculation. Mais sur la pelouse, qui occupe une grande partie du parc, chaque utilisateur peut occuper ce vaste espace comme bon lui semble, permettant à différents utilisateurs de coexister de manière harmonieuse.

Comment doter les villes d’espaces publics agréables, accueillants et ouverts, qui puissent en outre encourager la pratique sportive ? Sans y répondre, Jean-Pierre Charbonneau suggère que l’on regarde avec bienveillance les interventions spontanées de citadins auto-organisés, sans qu’il y ait nécessairement l’aval des collectivités. C’est en tout cas une des pistes pour trouver des solutions pertinentes, innovantes et peu coûteuses et cela peut participer à la diffusion des interventions : “Le sport peut aller dans tous les quartiers” affirme-t-il.

En conclusion, on mesure l'importance de l’étude des usages et des réalités existant au sein d'un territoire, de l’analyse des types de sport et activités physiques qui peuvent être attendus, des conditions de la cohabitation avec d’autres usages qui doivent être apportées. Mais il convient de procéder à ces analyses en amont de la mise en place des transformations car « les aménagements sont une conséquence, et pas un a priori. »

Texte à paraître suite aux rencontres organisées par la Fabrique de la Cité consacrées au sport et à la ville. 

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