Alternatif urbain et design palettes

Quand on veut le caricaturer, on l’appelle le design « palettes ». Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

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Quand on veut le caricaturer, on l’appelle le design « palettes ». Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Prenons des matériaux de récupération - des palettes en bois justement - et ré-agençons les pour en faire des bancs, des tables, des plateaux sur lesquels les enfants pourront sauter. Organisés d’une certaine façon dans une friche ou une cour vide, ils créent un espace de jeu, ou de rencontre, ou un bistrot si vous y construisez un bar improbable… avec des palettes. Ajoutez à cela l’implication de gens du quartier, de voisins ou d’écoliers et vous obtenez un espace vivant, actif (au moins quand il fait beau), inventif, gai et sympathique (au moins au début). En tout cas un espace inhabituel, différent des places, des cours, des squares conventionnels. En plus, il est peu coûteux, ce qui est un avantage, mais pas très durable, ce qui en est le principe. Car il est destiné à animer une friche avant que des constructions définitives ne soient réalisées. Ou il permet d’anticiper des usages quand on a décidé d’aménager un espace public. Et puis, selon la manière dont il vit, on tire des leçons pour le projet définitif : « On a placé l’espace de rencontre trop près des fenêtres des résidents », « Les enfants s’amusent tous seuls avec ces jeux, on va les récupérer, les réparer et les poser définitivement ! ».

A l’origine, cette méthode possède la légèreté du temporaire. Elle échappe au nombre incalculable d’obligations et de normes auxquelles tout projet pérenne doit répondre. Elle ne doit pas utiliser telle épaisseur de matériau, placer tel banc à telle distance règlementaire, prévoir l’accès de tel véhicule de service… On peut donc expérimenter des formes, des procédés constructifs. Mais on peut aussi imaginer d’autres modes de relations sociales ou culturelles. « Habitants du 41, enseignants de l’école, on a besoin de vous …On va construire quelque chose ensemble ! ».

Dans les années 90, cette pratique était exceptionnelle. Les Arts de la Rue avaient bien investi les espaces urbains mais surtout avec des spectacles, de l’évènementiel. Puis d’autres s’en sont emparé. Je l’ai moi-même développée comme un moyen rapide et simple pour améliorer des espaces publics avec le Festival des Jardins de Rue de Lyon ou les Ateliers de jeunes créateurs de Saint-Etienne. Aujourd’hui, peu de projets urbains n’intègrent pas cette approche. La liste est longue des lieux éphémères, temporaires, nomades, en France, en Allemagne ou dans les pays du Nord. Certaines grandes villes d’Afrique aussi s’y sont mises, comme Nairobi ou Johannesburg.

De véritables compétences se sont constituées, des créateurs, souvent organisés en collectifs, se sont spécialisés dans ce domaine. Peut-on alors toujours parler de « design palettes » ? Certes, un certain nombre de réalisations ont été encore plus éphémères que prévu tellement elles étaient pauvres. « Ne t’assois pas là, c’est plein de clous rouillés ! Les poubelles ne sont jamais vidées ! Tout est cassé ! ». Le message originel s’en trouve desservi : il parlait de légèreté, pas de négligence. Pourtant, d’autres initiatives s’appuient sur une réelle créativité, impliquant des jeunes qui ont envie : architectes récemment diplômés, artistes en émergence, jeunes gens engagés dans leur territoire…Le résultat formel est souvent inspirant, innovant. Une sorte d’esthétique est née, de laquelle on ne peut séparer un type de relation sociale et culturelle. On expérimente et fait à manger collectivement, plutôt bio. On favorise la rencontre et distribue l’espace dans ce but. On célèbre la fête et organise des évènements impliquant des habitants du coin, des sympathisants. On débat avec des invités, organise des conférences, milite souvent : on est en présence du terrain d’expression d’un certain groupe social enthousiaste, constructif et passionné.

N’y aurait-il pas même une sorte de mode ? Certaines collectivités substituent, à leur responsabilité d’améliorer, une animation sympathique. Des promoteurs ne peuvent plus construire sans faire appel, avant, à une installation éphémère. Des commerçants/communicants en font même un argument de vente. Un exemple de pub pour un lieu "branché".

" (…) Campé dans une ancienne friche industrielle réhabilitée, ce lieu a tout d’un joyeux laboratoire de ville. Ouvert en 2016, le village de 7550 m² conjugue art de vivre collaboratif et espaces innovants. Une immense cour de (ré)création où chacun discute, picore et « chill » comme il l’entend. Portrait. Sur place, c’est d’abord l’atmosphère « arty » qui prime. L’effervescence et la bonne humeur sont partout (…). En fait, ce qu’on aime avec ce vibrant brouhaha, c’est qu’il dégage une alchimie parfaite entre partage, ouverture et convivialité (…).

Terrain d’expression, s’agit-il pour autant toujours de subversion (même gentille) comme on l’entend parfois ? En tout cas, on est en face d’un phénomène à présent généralisé. Une pratique fondée sur la récupération aurait été récupérée !

Dans ce flot de productions, certains groupes sont réellement inventifs. Délaissant les palettes, ils ont poussé plus loin une esthétique, généré d’autres usages, un autre sens des espaces, mis en place des processus moins conventionnels, plus contemporains, attachés au sens de ce qui est produit. S’ajoutent les innovations liées à des lieux éphémères comme « Yes we camp » à Marseille, sortes de quartiers temporaires qui participent moins d’une esthétique que d’une expérimentation concrète de la vie collective. Contraintes d’en affronter le réel, elles en font un ressort d’innovation et non un poids. « On va faire un tour pour le ramassage des poubelles. Les tentes seront implantées en cercle pour laisser la place au lieu collectif… ». Là s’inventent ponctuellement d’autres manières de vie urbaine.

Peut-on les rapprocher de ce qui a eu lieu dans les camps de migrants de Calais, de ce qui existe dans certains bidonvilles comme à Nairobi. Il ne s’agit pas là de design, même s’il utilise parfois des matériaux récupérés, mais d’expérimentation de vie collective dans une micro société pour assurer les conditions de sa propre survie. On retrouve là ce que produit de vital un groupe humain, la forme n’est qu’une conséquence, même si parfois de telles situations construisent des modes de cohabitations, des urbanités nouvelles.

Sommes-nous pour autant face à une évolution d’un processus traditionnel de transformation de la ville et qui le complèterait ? S’agit-il d’une véritable révolution ?

Depuis les années 60 et encore plus les années 80, des savoirs se sont construits sur le thème de l’urbain, des méthodes ont été élaborées, des professionnels se sont formés, et pas seulement dans les pays occidentaux. Les critiques ne manquent pas, des grands ensembles aux infrastructures, de la dilapidation des terrains au manque d’implication des publics. Le mode de production urbain actuel est bien huilé, porté par des professionnels aguerris. Discutable dans ses effets et discuté, il doit en plus faire face à un contexte nouveau. Le sujet du climat, la diminution des ressources et bien d’autres enjeux caractérisent la période actuelle. Or on continue le plus souvent comme avant : des constructions sur les terres agricoles, une mobilité qui évolue avec difficulté, des habitants en peine de participation, une pollution insupportable dans les villes … La manière dont on produit l’urbain ou agit sur lui doit évoluer. En ce sens, les modes d’aménagement temporaires peuvent jouer un rôle, ouvrant des perspectives, expérimentant, faisant fi des codes, détournant les méthodes, desserrant l’étau des processus bien huilés, des réponses convenues, explorant de nouveaux enjeux…Il faut pour cela qu’ils dépassent les facilités de la mode et de la réponse toute faite et intègrent, en parallèle de l’inventivité et de l’engagement, des exigences de justesse. Pour que le design palettes ne soit pas autre chose qu’un gentil exercice sans conséquence, il faut aborder l’urbain dans sa complexité et pas seulement aménager, fut-ce habilement, quelques sites de détente. Et pour cela se préoccuper des lieux qui, chaque jour, sont transformés, des thèmes qui chaque jour sont mobilisés, des organisations qui chaque jour transforment les villes. Il est nécessaire de s’attaquer en quelque sorte à la réalité de la transformation urbaine et pas simplement à quelques projets consensuels sans enjeu véritable. Rentrer dans le mode réel de production de l’urbain permettra d’alimenter les acteurs impliqués, d’aider à réinterroger les priorités et l’utilisation de l’argent, participera à changer les processus de conception, l’implication des publics…

Est-il vraiment crédible que le mode de production traditionnel intègre vraiment certaines leçons et méthodes du temporaire et que celui-ci aborde la complexité de l’urbain ? Un exemple est donné par le Transmillenium à Bogota. La première phase a consisté à utiliser deux voies de circulation de l’autoroute principale et à y implanter des bus articulés en site propre. Ils ont été vite remplis, le message étant complété par l’autoroute rendue piétonne le dimanche. A présent, sur le même tracé, des lignes de métro sont en cours de construction. A Paris, la manière dont Paris Plages et son extension sur la rive gauche ont été conduites, préfigurent un nouveau mode de transformer des lieux. On aura utilisé leurs qualités propres, ajouté des activités sans gros aménagements, enclenché des usages se développant ensuite d’eux-mêmes.

L’expérimentation urbaine a un bel avenir devant elle dès lors qu’elle est à l’échelle des enjeux contemporains et de la réalité de l’évolution urbaine. Pourquoi cette insistance à mêler savoir conventionnel et nouvelles approches ? C’est aussi parce que le sable se révèle un matériau précieux, que le bois n’est pas illimité, que l’eau doit être utilisée avec parcimonie. La dimension écologique est partout et exige d’autres manières de concevoir, de gérer, d’imaginer. En ce sens la récupération est une approche légitime parmi d’autres.

Des dangers existent bien sûr dans cette sorte de conflit de légitimité entre logiques, entre professionnels : rigidifier des processus, entrer dans des luttes de pouvoir, élaborer des discours tout prêts, en fait, construire un nouveau conservatisme. Alors quelques recommandations.  

Le processus urbain est un milieu avec ses qualités, ses faiblesses, ses tensions et ses savoirs. Il doit évoluer pour tenir compte d’enjeux nouveaux et peine à le faire. Il serait en effet fécond de mettre en relation les approches pour instiller des pratiques plus adaptées, des choix plus pertinents, plus radicaux peut-être. « Pourquoi ne pas mettre à disposition gratuitement des vélos pendant les travaux ? ». « Il faut tout faire pour que, cet été, on puisse se baigner de nouveau dans la rivière, comme à Bâle ! ». Et comme l’urbain est un milieu complexe, qui dépasse la simple transformation temporaire d’un terrain, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain et appuyons-nous sur les compétences, les savoirs présents, même s’ils ont leurs limites.

L’institution évoluera. Car la production urbaine, très technique, très codifiée, a la capacité à intégrer ce qui ne vient pas d’elle. En revanche, prenons garde à ne pas faire rentrer l’alternatif dans des procédures, des méthodes, des jeux d’acteurs complexes. Le risque bien réel est d’en appauvrir les vertus en limitant sa capacité d’innovation y compris sociale ou écologique. L’apport est grand si l’on ouvre et fait émerger librement, sans des règles qui entravent. Prenons garde à ce que tout ne soit pas mis en boîte. Ne demandons pas toujours l’autorisation. D’une certaine façon, « Vive la manifestation, vive le détournement, vive la fête, vive l’éphémère ! ». Les collectivités doivent juste être à l’écoute, faciliter si nécessaire le décalage, mais elles ne doivent pas tout organiser. L’urbain, la ville, l’espace public doivent rester une matière changeante, vivante, que l’on peut détourner.

« L’espace public, lieu d’insurrection démocratique » : attention au langage aussi, aux slogans, à une utilisation débridée des mots. Dans les cas dont on parle et qui ne concernent ni les dictatures ni les pays en guerre, ce qui est attendu d’un tel propos risque de peser bien peu face à la sévérité du réel. Les espaces urbains ne sont pas tendres et le côté simpliste des slogans entrave la prise en compte des singularités du contexte et les promesses qui pourraient en ressortir. En ce sens, tel bidonville à Nairobi est intéressant, montrant ce que peut être l’expression d’une vie démocratique venant du terrain : des jeunes gens du quartier ont élaboré des solutions concrètes, des actes en construisant un bâtiment où les enfants peuvent réviser leurs leçons après l’école, en fabricant des toilettes qui manquaient pour des centaines de personnes...

 Texte à paraître dans un ouvrage édité suite au colloque "Agoras contemporaines" organisé par l'Ecole des Beaux Arts de Dijon. 

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