Et si l’on prenait au sérieux la réparation de la ville et de ses territoires, considérant comme des valeurs les endroits banals et en prenant soin, les quartiers sans charme apparent et les rendant plus agréables, les logements démodés et les transformant pour y vivre bien, les espaces publics surannés et en faisant des lieux de vie ? Le domaine de l’architecture présente des exemples remarquables de transfiguration de bâtiments. Se préoccuper de mobilité conduirait alors à trouver des solutions adaptées aux lieux, aux budgets, à l’existant
et non à apporter la réponse toute faite qu’est la création d’un tram.
Les compétences nécessaires sont là. On sait « développer » dans le but de créer du neuf, conduire des projets, intégrer le développement durable, la récupération des eaux, l’accessibilité des handicapés…Des budgets sont, bon an mal an, mobilisables. Si l’on en prend la décision, ce savoir peut parfaitement se mettre au service de la ville existante, alors que la majorité des territoires urbanisés nécessiteraient d’être améliorés, entretenus au lieu qu’ils continuent à se détériorer,.
Il existe des politiques de rénovation en France mais elles sont très sectorisées (l’habitat, les grands ensembles, tel quartier dégradé…). Or, à proximité d’un nouveau quartier, réparer des logements ou un équipement public en déshérence en permettrait la survie et éviterait qu’on doive, à terme, les reconstruire. Dans les communes, on entretient la voirie. Il n’est pas difficile d’agir aussi sur la qualité de la vie urbaine en élargissant les trottoirs ou facilitant le passage des piétons. On crée de nouvelles places. Mais bien des espaces verts existants méritent seulement « un coup de jeune », des friches peuvent devenir à peu de frais des parcs.
Le sens de l’action urbaine est qu’une ville et ses territoires soient plus agréables à vivre et fonctionnent mieux. Or des qualités préexistent qui ne demandent qu’à être fécondées (un site, une histoire, une pratique sociale, un mode constructif…). Reconnaissant leur valeur et y portant un regard bienveillant, on peut alors en prendre soin et métamorphoser, moderniser grâce à la créativité plutôt que de nier ou détruire. Il existe tant de capacités de création dans les territoires, les écoles, qui ne demandent qu’à être mobilisées. Alors que les logements neufs ne font souvent pas envie, que la production de l’urbain, apportant des réponses toutes faites sans se préoccuper du « déjà là », semble rigidifiée et loin de son objet premier.
Or nous sommes dans un moment exceptionnel qui peut faciliter le changement.
En effet, la COP 21 a fait partager ce diagnostic que nous ne pouvons continuer comme avant. Reste à adapter les décisions et les actes. Déjà de nombreux exemples existent de projets réussis, de démarches vertueuses, plus ou moins connues, médiatisées, comme le montre le film « Demain », témoignage optimiste de la manière dont des acteurs assument leurs responsabilités et agissent.
Pour l’instant, l’extrême droite tient le haut du pavé. Si l’on y réfl
échit, cette situation nous invite à faire évoluer nos pratiques et, dans le domaine de l’urbain, à ne plus faire projet « en chambre » mais à impliquer le public pour qu’il soit concerné, partie prenante du monde dans lequel il vit, du territoire qui l’entoure.
Il y aurait « moins d’argent dans les caisses ». Cela ne nous empêche en rien d’inventer, d’innover, d’être attentifs au déjà là, d’aménager moins et de réparer plus, d’utiliser l’intelligence, d’accompagner des initiatives, d’ouvrir au spontané plutôt que de tout centraliser, d’apporter plus d’attention au soin qu’au prestige…
L’occasion nous est donnée de revenir aux fondamentaux, de rebattre les cartes, de nous concentrer sur les sujets essentiels : l’éducation, le bien-être…Ces priorités possibles méritent d’ailleurs d’être discutées, le dynamisme de notre démocratie s’en trouvant renforcé. Nous avons la possibilité de refuser ce qui n’apporte rien ou est incohérent avec les priorités.
Nous pouvons renoncer à des projets, abandonner l’idée de prestige et redonner de la capacité d’investissement et de fonctionnement. Réfléchir aux priorités budgétaires donne de l’importance au débat public, au rôle du politique. Porter attention à la vie quotidienne, à la réparation de l’existant ouvre de vastes chantiers, où la place des habitants est essentielle, à un moment où ils s’interrogent sur l’intérêt de la politique. Faire de l’humain, malgré ses contradictions, le but premier des actes, des choix, des méthodes, permet de refonder les projets…
Nous avons la possibilité d’une évolution vertueuse vers une vision attentive et soignée des territoires, impliquant les forces vives, bousculant ce qui a du mal à bouger, à se remettre en cause (les modes de production, habitudes, lobbies…). Nous sommes à un tournant que certaines villes commencent à prendre, mobilisant des habitants pour réparer leurs quartiers. Beaucoup est à inventer. L’histoire n’est pas finie, les cités ne sont pas achevées. L’avenir peut se révéler plus gai et ensoleillé que le présent, plus humain aussi.