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Billet de blog 25 août 2014

C'est quoi c'bordel!

Vu de ma fenêtre : « Entract’, Free Star, Macadam, Claire de Paris, les p’tits Mecs… ».

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Vu de ma fenêtre : « Entract’, Free Star, Macadam, Claire de Paris, les p’tits Mecs… ».

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Je descends dans la rue : « magasin transféré, à vendre, à louer… » et « votez Hollande, Sofia appelle-moi, X est au Splendid… ».

Un peu plus loin : « Hôtel des grands Boulevards, à pied Place de la République, Bus N°20, Théâtre de la Renaissance… ».

Au coin de la rue : « ralentir école, attention travaux, déviation… Encore plus loin « Gare du Nord, Porte de la Chapelle, Périphérique Nord, Toutes Directions… ».

Vous imaginez bien que j’ai fait une sélection, les mots de la ville sont bien nombreux que cela ! Et encore, on est à Paris où ce qui est signalé est règlementé. Les hôtels par exemple aimeraient être repérés, comme c’est le cas dans beaucoup de communes. Mais la Ville de Paris a fait le choix de privilégier certains renseignements (les équipements culturels, les parcours piétons…) et d’en interdire d’autres.

C’est que les mots de la ville sont loin d’être tous poétiques ! Ils sont sur-utilisés dans la publicité par exemple. Mais il faut y ajouter la signalisation directionnelle, les panneaux de police qui ont trait à la circulation automobile et que la réglementation recommande ou impose. Il faut ajouter les informations légales ou non… On aboutit alors à ces paysages d’entrées de villes incroyables, où les signes s’ajoutent aux signes, les mots recouvrent les mots, n’exprimant finalement plus rien qu’un collage de lettres et de couleurs. Même impression lorsque l’on arrive à certains carrefours où, en théorie, tout est signalé mais en fait rien n’est lisible.

Trop de signes tuent les signes, trop de mots rendent invisibles les mots et, paradoxalement, il ne leur reste plus de place. Comment voulez-vous que des messages soient lus et entendus quand ils ne viennent que s’ajouter au cahot déjà existant? Augmenter la taille des lettres serait-il de quelqu’aide ? Au contraire, on renforce alors la confusion des signes et conduit à des surenchères sans limites : plus grandes, plus colorées, plus mouvantes, plus contrastées... une saturation de mots, une sorte de pollution qui en rend incompréhensible le sens.  De plus, elle fait disparaître ce qui est une des qualités d’une ville, son paysage fait des rivières, des collines, des façades, des espaces publics…Alors, à l’image de la Ville de Paris, on règlemente, au moins certains lieux, certains quartiers. Pas tous d’ailleurs, ce qui explique les entrées de villes précitées. En France, les collectivités, les Services départementaux de l’Architecture ont la charge de contrôler ce qui est accepté ou non, élaborant souvent pour cela des règlements de publicité. Cela ne se fait pas sans difficultés. En effet, les pressions, notamment économiques, sont fortes. De plus, les règles se trouvent parfois confrontées à d’autres règles élaborées par d’autres et qui se révèlent les contredire. Il faut aussi définir ce qui est beau et ce qui ne l’est pas, arbitrer entre des contradictions, l’ordre ou le désordre, le pur et l’impur... Il faut décider de ce que l’on accepte et ce que l’on refuse et où. On réussit plutôt bien, dans les secteurs protégés. Mais c’est au prix d’une vision souvent historiciste du paysage urbain, conduisant à considérer que rien ne doit changer. Tout doit être figé dans une image d’Epinal du passé qui ne correspond plus aux modes de vie d’aujourd’hui, à la manière dont les villes fonctionnent. Alors, dans certains lieux patrimoniaux, il n’y a plus de publicité et très peu de mots… mais très peu de vie aussi.

Y aurait-il des interstices ? Bien sûr, on peut toujours apposer des mots dans les endroits où il n’y en a pas, c’est à dire ceux qui sont peu visibles et donc peu intéressants pour la publicité. Mais ces sites là justement constituent des lieux de paix visuelle, où l’on retrouve la réalité des paysages, où l’on n’est pas en prise avec la sur-représentation de la vie marchande. Faut-il alors les transformer ? Pourquoi pas mais évitons dans ce cas de les figer et favorisons par exemple l’éphémère, le temporaire.

A dire vrai, se référer à des situations prises ailleurs dans le monde interroge : Shinjuku à Tokyo, Times Square à New York et bien d’autres. Le sujet ne se balaie pas d’un trait de plume. A y regarder de près, le cahot ou le non contrôlé construisent une esthétique, un dynamisme, un sens, un mouvement, une beauté qui ont d’ailleurs été célébrés par bien des artistes du 20ème siècle. Dans un autre contexte, à Copenhague, la publicité est la plupart du temps règlementée. Mais Place de la Mairie (Rathus Platz), de multiples  enseignes de petite dimension sont acceptées et forment un paysage lumineux étonnant, coloré et vivant. Alors, quand des mots apparaissent ailleurs dans l’espace urbain, le long du port par exemple, ils deviennent très visibles. Pour que les mots se lisent, il faut qu’ils soient une écriture dans le paysage qui n’est pas noyée dans un magma de signes. La vérité n’est donc pas dans une réglementation absolue qui dirait le bien et le mal mais dans une approche plus mesurée.

En fait, la position que prennent les sociétés urbaines par rapport à ce sujet reflète peut-être leurs valeurs, leurs  personnalités, leurs cultures, y compris les désaccords et même les tensions qui les traversent. Ne serait-ce pas finalement un sujet très politique, un choix de société qui conduirait à des arbitrages jamais définitifs mais que l’on devrait revisiter régulièrement? D’une part l’on mettrait certains garde-fous pour éviter la banalisation liée au mouvement naturel qui conduit à trop de mots. D’autre part l’on permettrait de transgresser, on libérerait, ouvrirait des portes, laisserait des possibles. Une sorte de négociation continue qui jamais ne s’achèverait mais se nourrirait du temps, des dynamiques, des opportunités, des acteurs, des controverses. Evitant de trop figer, une telle position aurait l’avantage de laisser la place à l’évolution et d’être plus juste par rapport à des sociétés urbaines toujours en mouvement. A ce titre, la pensée et l’action urbaine seraient elles-mêmes bien avisées de se poser cette même question de la capacité à laisser advenir les changements. 

Texte à paraître dans la revue Stradda, sur le thème des mots de la ville. 

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