Aurions-nous produit une société du doute et de la suspicion, de la norme et du contrôle ?
Tout ce qui n’est pas normatif est suspect et laisse à penser qu’il y a derrière mafia et corruption. Retenir un maître d’œuvre conduit à mobiliser un nombre de plus en plus important de concepteurs postulant à des appels d’offre pour lesquels remplir déjà les documents administratifs procède du jeu de piste. Ensuite les 30, 40, 120 postulants dépensent du temps, de l’énergie pour qu’un seul soit, au bout du compte, retenu. Que d’intelligence et de créativité perdues, d’argent gaspillé pour rien !
L’heureux lauréat devra alors répondre à une liste de normes toutes plus compliquées, qui s’accumulent sans que les anciennes ne soient supprimées. Il est des organismes dont c’est la seule tâche : édicter des règles toutes partant d’un bon sentiment mais qui alourdissent, ne prennent pas en compte la complexité des contextes, se contredisent et sont fréquemment contraires au bon sens,.
Le maître d’œuvre devra ensuite demander un permis de construire à des gens payés pour contrôler la conformité aux normes et vérifier l’alignement des façades, la hauteur des fenêtres, la pente de la rampe handicapés…Des voyages en des pays aux règles allégées montrent des résultats autrement intéressants. On mesure alors combien ces contrôles sont vains et induisent une production d’une qualité plutôt discutable.
Que de temps perdu et, au bout du compte, quel apport réel à la société ? En quoi cela correspond-il à ce que notre pays doit résoudre comme problèmes les plus urgents ? Ces pratiques ont peut-être eu un temps leur intérêt mais qu’est ce qui les justifie aujourd’hui ou ne sont-elles qu’un reliquat de l’histoire ?
En Inde, en Amérique latine, des petits commerces informels représentent une véritable économie qui apporte des services essentiels, fait vivre une partie de la population qui participe ainsi à la vie de la société. Est-il plus souhaitable de laisser des centres commerciaux se développer et qui n’embauchent pas ? Pourtant on le combat même si bien des gens sont au chômage, peu à peu marginalisés, hors de la société dans laquelle ils sont censés vivre. Le spontané est pourchassé et dans ma rue, des agents contrôlent parfois violemment les repas livrés aux coiffeurs africains, comme c’est la tradition dans leur pays, par des cuisiniers non déclarés. Vendre un verre de vin lors d’une kermesse ou à l’occasion d’un repas de quartier demande des autorisations sans fin, faire du feu dans un brasero dans une rue est interdit… Contrôles à tous les étages!
Fallait-il verrouiller la pratique de taxi en exigeant pour la licence des sommes astronomiques, bloquant toute initiative nouvelle ? Les rickshaws indiens (vespas couverts transportant partout un à deux passagers) apportent un service, font vivre des familles mais sont impossibles ici. On contrôle, on renforce les dispositifs. Pourtant que représente cette économie souterraine par rapport au gaspillage de l’argent public dans une médiathèque, un rondpoint…ou dans le contrôle de l’orthodoxie ?
Lâchons la bride à la construction, arrêtons de contrôler les fenêtres, contentons nous du minimum que l’on réévalue régulièrement, comme la politique. Au lieu de partir d’une absence de confiance, vérifions à posteriori, ne nous cachons pas derrière des règles censées tout anticiper, tout prévoir et qui alourdissent, figent et uniformisent par le bas. Privilégions le projet qui s’adapte au contexte des lieux, des acteurs, des finances, des usages et qui est discuté pendant son élaboration et évalué une fois réalisé.
Retrouvons de la légèreté et lâchons la bride ! C’est une manière de favoriser l’activité, le dynamisme, la vitalité urbaine et pour cela la rue ne doit pas être domestiquée. Car la qualité de la vie et de la ville est faite aussi d’excitation, de trop d’énergie. Elle n’est ni ennui ni une animation qu’il faudrait constamment entretenir artificiellement. N’encadrons pas tout : les pratiques culturelles, la construction, les transports…Il y a des quartiers boiteux et c’est bien, alors que l’application bête de la norme souvent assèche et tue ce qui fait le charme de lieux, leur personnalité : des arbres bancals, des maisons non alignées, des bancs improbables, des étages pas tous accessibles aux handicapés…Acceptons le singulier, le non contrôlé, l’imprévu, l’informel. Ils sont des preuves de vie et toute ville est aussi cela, une humanité qui fait la part aux autres, à ceux qui viennent d’ailleurs ou sont différents. Peut-être nous aideront-ils à passer d’une société du doute, de la suspicion et du contrôle à une société de la création, du mouvement et de l’acceptation. Une société humaine dans les contradictions que ce terme porte, innovante au moment où il faut prendre un virage pour ne pas s’enchyloser.
Une part de ce qui a fondé les valeurs de notre société est-il toujours valable aujourd’hui et ne doit-il pas être réinterrogé : le patrimoine, la conservation, le contrôle, la planification… ?